‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 13 sur 147 · CH AP. V. DU CHOIX MJ SUJET · texte numérisé non relu

CH AP. V. DU CHOIX MJ SUJET

trompent sur les sources de cet intérêt, e’esl ce que je viens de reconnaître, mais ils admettent avec raison le principe. Et, en effet, le sujet ne doit pas seulement être moral , il doit être intéressant. Un auteur n’écrit que pour être lu ; par là même il contracte une dette envers celui qui prend la peine de le lire , et il n’a qu'un moyen de s’acquitter, c’est de lui offrir un sujet qui puisse l'amuser, l’instruire ou le toucher, qui parle à son imagination, à son intelligence ou à son cœur. Quelques hommes, ceux-là sont les maîtres ! sont parvenus à en créer qui réunissent ces trois éléments. Mais s'il s'agit de choisir entre eux , ne croyez pas que je les mette tous trois sur la même ligne. Les vrais artistes demandent au moins le second, à défaut du dernier, le plus énergique de tous. Quant au premier, e’esl à lui que s’attachent principalement le vulgaire et les oisifs ; ce n’est donc qu’au vulgaire et aux oisifs qu’ont paru vouloir plaire certains écrivains de notre siècle, les romanciers surtout, qui en forment malheureusement la grande majorité. La plupart d'entre eux n’ont songé qu’à réveiller l’intérêt d'imagination, ou plutôt l’intérêt de curiosité. Ils croyaient avoir atteint le but, lorsque la complication de l’intrigue, la nouveauté, l’étrangeté même des incidents, tenaient le lecteur en haleine jusqu'à la (in. Le plus bel éloge à leur goût , c’est que , une fois la lecture commencée, on ne puisse la quitter jusqu'à la dernière page. Distribuaient- ils leur récit en feuilletons, une des modes, par parenthèse, les plus fatales à la saine littérature, et contre laquelle la tribune parlementaire elle-même a du réclamer; ils n'oubliaient jamais de suspendre la narration au moment où la curiosité était le plus vivement piquée, le plus avidement inquiète. C'est un mérite, si l’on veut, mais un mérite d'un ordre inférieur dans l’appréciation critique. Aussi qu’arriva-t-il? C’est qu'en effet on lut ces ouvrages d’un bout à l'autre avec une ardeur fiévreuse, en passant toutefois presque toujours par-dessus tout ce qui ne satisfaisait pas directement la curiosité ; mais le

Jü UE LA RHETORIQUE.

livre fini, nul ne s'avisait d'y revenir. On relit Don Quichotte, Cil lilas, Ivanhoe , le Ficaire de IFakefield , tout ce qui parle à l'esprit et au cœur; mais à quel liomtnc ingénieux est-il venu en tète de relire un roman d 'Anne Radcliffe, par exemple? j’aime mieux ne parler que des morts. El pourtant ec même homme eût maudit de grand cœur quiconque, à la première lecture, lui eut ôté le livre des mains avant la fin du quatrième tome. L’intérêt de ces ouvrages est celui d’un énigme; qui songe encore à un énigme dont il a le mot? Comment finira tout cela? par quels moyens s’en tireront-ils? Questions secondaires dans les œu\rcs de l'intelligence, pauvre mérite quand il est seul.

Encore un avis d’une utilité non moins directe : que le sujet soit fécond. Quel fruit tirer d’un sol aride? On y perd son capital, son temps et scs sueurs.

En délayant une anecdote, en dialoguant un paradoxe étroit cl subtil, vous croyez arriver à un drame, à une comédie , à on roman ; à peine aviez-vous la matière d’un feuilleton ou d'un vaudeville. El d’autre part, j’ai lu tel article de journal , où l’auteur, resserré dans les mesquines proportions des trois colonnes quotidiennes , étranglait une pensée qui eût mérité les développements de l’in-80. Car dans le choix du sujet est compris celui de la forme, qui appelle également toute l’attention de l’écrivain. Parfois un bon sujet de drame, délayé dans un roman , a perdu tout son intérêt , et souvent une idée féconde a échoué dans un drame, qui eût réussi dans le cadre plus vaste du roman.

Enfin le sujet doit être en rapport avec le talent de l’écrivain. Tout le monde connaitla maxime d’IIoracc :

Sumile materiem veslris, qui scribilis, æquam Yiribus '...

1 Auteur, »|ue ton sujet à tes forces réponde.

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