Chapitre IX, page
On trouve dans les OI! livres posthumes de Diderot un petit écrit intitulé : Paradoxe sur le Comédien , chaud cl piquant , comme
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presque tout ce qui est sorti de sa plume; une foule de pensées, qu'il applique à l’acteur, s'appliqueraient également au poète , a l'orateur, à l’écrivain en général. «Est-ce au moment , dit-il, où vous venez de perdre votre ami, que vous composerez lin poème sur sa mort? Non, malheur à celui qui jouit alors de son talent! c’est lorsque la grande douleur est passée, quand 1 extrême sensibilité est amortie, lorsqu’on est loin de la catastrophe, que 1 âme est calme, qu’on se rappelle son bonheur éclipsé, qu on est capable d’apprécier la perte qu’on a faite , que la mémoire se réunit à l’imagination, l'une pour retracer, l’autre pour exagérer la douceur d'un temps passé, qu’on se possède et qu’on parle bien. On dit qu'on pleure, mais on ne pleure pas lorsqu’on poursuit une épithète énergique qui se refuse ; on dit qu’on pleure , mais on ne pleure pas lorsqu'on s’occupe â rendre son vers harmonieux ; ou si les larmes coulent, la plume tombe des mains, on se livre à son sentiment, et l’on cesse de composer. »
Il y a plus ; il ine semble qu’appeler d’une manière positive , matérielle , pour ainsi dire , les passions réelles de la nature en aide aux passions fictives de l’art, c’est dégrader les premières , même dans l’hypothèse de l’cflicacité du moyen pour l’expression des autres. Aulugelle nous raconte que l’acteur Polus, dans le rôle d’Électre, substituait à l’urne qu’on supposait contenir les cendres d’Oreste, celle qui contenait réellement les cendres de son fils tirées par lui du tombeau. Talma nous apprend, dans les Ité/lexions sur Lekain, que ce grand acteur devant épouser une dame Benoit qu’il aimait , la faisait placer dans la première coulisse, toutes les fois qu’il jouait, et lui adressait toutes les expressions de tendresse qu’il débitait à l’actrice en scène avec lui. Je ne conteste pas la vérité des deux anecdotes ; mais la passion réelle me semble perdre toute sa puissance et son intérêt quand la nature sc prostitue ainsi aux caprices de la fiction. Talma le sent d’instinct, car en recommandant cette méthode, d’après son propre exemple , il en rougit naïvement lui-même. Voici ses paroles : « A peine oscrai-je dire que moi-même, dans une circonstance de ma vie oiï j’éprouvais un chagrin profond , la passion du théâtre était telle en moi, qu'accablé d'une douleur bien réelle, au milieu des larmes que je versais, je fis malgré moi une observation rapide et fugitive sur
Diqitiz
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l'altération de ma voix et sur une certaine vibration métallique quelle contractait dans les pleurs, cl, je le (Iis non sans quelque honte, je pensai machinalement à m’en servir au besoin; et en effet cette expérience sur moi-méme m’a souvent été très-utile. » Conseillez donc aux autres ces expériences dont vous ne pouvez vous empêcher de rougir vous même ! L’abbé Maury, à propos du passage des Institutions oratoires où Quintilicn déplore la mort de son fils, dit avec justesse : « Quintilicn était sans doute encore trop près et trop préoccupé de sa douleur pour la bien peindre. J'ai souvent observé qu’il ne faut pas être malheureux soi-même, quand on veut présenter un tableau éloquent du malheur. Un poëte fera mieux parler un père affligé qu'il ne parlerait lui-même. Il ne suffit pas toujours de pleurer pour attendrir. La verve de l'imagination inspire ordinairement mieux un orateur que le sentiment de scs angoisses ; et il déplore avec plus d’éloquence les peines d'autrui que les siennes propres. » Essai sur l’éloquence de la chaire, c. 76.
Note IM.