Chapitre X, page U
Voici le texte de Massillon que j’ai divisé par paragraphes pour qu’on pût le rapporter plus facilement à mon analyse.
« 4. Sire, les signes éclatants qui avaient accompagné la naissance et les commencements de la vie de Jésus-Christ ne permettaient pas au démon d'ignorer que le Très-Haut ne le destinât à de grandes choses.
« 2. Plus il entrevoit les premières lueurs de sa grandeur future, plus il se hâte de lui dresser des pièges. Sa descendance des rois de Juda, son droit à la couronne de ses ancêtres, les prophéties qui annonçaient que, dans les derniers temps, Dieu susciterait de la race de David le prince de la paix et le libérateur de
NOTES
son peuple, tout ce qui annonce la grandeur de Jcsus-Clirist arme la malice du tentateur contre son innocence.
u 3. Les grands, Sire, sont les premiers objets de sa fureur. Plus exposés que les autres hommes à scs séductions et h ses pièges, il commence de bonne heure à leur en préparer, et comme leur chute lui répond de presque tous ceux qui dépendent d'eux, il rassemble tous scs traits pour les perdre.
«4. Changez ces pierres enpain, dit-il à Jésus-Christ : il l'attaque d’abord par le plaisir, et c’est le premier piège qu’il dresse à leur innocence. Puisque vous êtes le / ils de Dieu, ajoute-t-il, il enverra ses anges pour vous garder. Il continue par l’adulation , et c’est un trait encore plus dangereux dont il empoisonne leur âme. Enfin, je vous donnerai les royaumes du monde et toute leur gloire : il finit par l'ambition , et c’est la dernière et la plus sûre ressource qu'il emploie pour triompher de leur faiblesse.
« 5. Ainsi le plaisir commence à leur corrompre le cœur ; l’adulation l’affermit dans l’égarement , et lui ferme toutes les voies de la vérité , l’ambition consomme l’aveuglement et achève de creuser le précipice. Exposons ces vérités importantes après avoir imploré, etc.
« C. Sire, le premier écueil de notre innocence, c’est le plaisir. Les autres passions plus tardives ne se développent et ne mûrissent, pour ainsi dire, qu’avec la raison ; celle-ci la prévient et nous nous trouvons corrompus avant presque d'avoir pu connaître ce que nous sommes. Ce penchant infortuné qui souille tout le cours de la vie des hommes , prend toujours sa source dans les premières mœurs ; c’est le premier trait empoisonné qui blesse l'àme : c'est lui qui efface sa première beauté, et c’est de lui que coulent ensuite tous les autres vices.
u 7. Mais ce premier écueil de la vie humaine devient comme l’écueil privilégié de la vie des grands. Dans les autres hommes, cette passion déplorable n’exerce jamais qu'à demi son empire : les obstacles la traversent; la crainte des discours publies la retient ; l’amour de la fortune la partage.
8. Dans les princes et dans les grands , elle ne trouve point d’obstacles, ou les obstacles eux-mêmes, facilement écartés , l'enflamment et l'irritent. Hélas ! quels obstacles a jamais trouvés
bv C
NOTES
là-dessus la volonté de ceux qui tiennent en leurs mains la fortune publique? Les occasions préviennent presque leurs désirs : leurs regards, si j'ose parler ainsi , trouvent partout des crimes qui les attendent : l'indécence du siècle et l’avilissement des cours honorent même d'éloges publics les attraits qui réussissent à les séduire : on rend des hommages indignes à l'effronterie la plus honteuse : un bonheur si honteux est regardé avec envie, au lieu de l’être avec exécration ; et l'adulation publique couvre l’infamie du crime publie. Non, Sire, les princes, dès qu'ils se livrent au vice , ne connaissent plus d'autre frein que leur volonté ; et leurs passions ne trouvent pas plus de résistance que leurs ordres.
« 9. David veut jouir de son crime : l’élite de son armée est bientôt sacrifiée ; et par là périt le seul témoin incommode à son incontinence. Rien ne coûte et rien ne s’oppose aux passions des grands : aussi la facilité des passions en devient un nouvel attrait ; devant eux toutes les voies du crime s’aplanissent et tout ce qui plait est bientût possible.
ii 10. La crainte du public est un autre frein pour la licence du commun des hommes. Quelque corrompues que soient nos mœurs, le vice n'a pas encore perdu parmi nous toute sa honte ! 11 reste encore une sorte de pudeur publique qui nous force à le cocher ; et le monde lui-même, qui semble s’en faire honneur, lui attacha pourtant encore une espèce de flétrissure et d’opprobre. Il favorise les passions, et il impose pourtant des bienséances qui les gênent : il fait des leçons publiques du vice et de la volupté, et il exige pourtant le secret et une sorte de ménagement de ceux qui s'y livrent.
« 11. Mais les princes et les grands ont secoué ce joug : ils ne font pas assez de cas des hommes pour redouter leurs censures. Les hommages publics qu’on leur rend les rassurent sur le mépris secret qu’on a pour eux. Ils ne craignent pas un public qui les craint et qui les respecte ; et, à la honte du siècle, ils se flattent avec raison qu’on a pour leurs passions les mêmes égards que pour leur personne. La distance qu'il y a d’eux au peuple le leur montre dans un point de vue si éloigné, qu'ils le regardent comme s'il n'était pas : ils méprisent des traits partis de si loin et qui ne sauraient venir jusqu’à eux ; et presque toujours devenus les seuls
NOTES
objets de la censure publique, ils sont les seuls qui l'ignorent.
« 12. Ainsi, plus on est grand, plus on est redevable au public. L’élévation, qui blesse déjà l'orgueil de ceux qui nous sont soumis, les rend des censeurs plus sévères et plus éclairés de nos vices : il semble qu'ils veulent regagner par les censures ce qu’ils perdent par la soumission ; ils se vengent de la servitude par la liberté des discours. Non, Sire, les grands se croient tout permis et on ne pardonne rien aux grands ; ils vivent comme s’ils n’avaient point de spectateurs, et cependant ils sont tout seuls comme le spectacle éternel du reste de la terre.
« 13. Enfin, l'ambition et l’amour de la fortune dans les autres hommes partagent l’amour du plaisir. Les soins qu’elle exige sont autant de moments dérobés à la volupté, le désir de parvenir suspend du moins des passions qui de tout temps en ont été l'obstacle : on ne saurait allier les mouvements sages et mesurés de l'ambition avec le loisir, l’oisiveté et presque toujours le dérangement et les extravagances du vice ; en un mot la débauche a toujours été l’écueil inévitable de l’élévation ; et jusqu’ici les plaisirs ont arrêté bien des espérances de fortune et l’ont rarement avancée.
« 14. Mais les princes et les grands, qui n’ont plus rien à désirer fin côté de la fortune , n’y trouvent rien aussi qui gène leurs plaisirs. La naissance leur a tout donné ; ils n'ont plus qu’à jouir, pour ainsi dire, d'eux-mêmes; leurs ancêtres ont travaillé pour eux ; le plaisir devient , pour ainsi dire , l’unique soin qui les occupe ; ils se reposent de leur élévation sur leurs titres ; tout le reste est pour les passions.
« 15. Aussi les enfants des hommes illustres sont d’ordinaire les successeurs du rang et des honneurs de leurs pères, et ne le sont pas de leur gloire et de leurs vertus. L’élévation dont la naissance les met en possession, les empêche toute seule de s’en rendre dignes : héritiers d'un grand nom, il leur parait inutile de s’en faire un à eux-mêmes ; ils goûtent les fruits d’une gloire dont ils n’ont pas goûté l’amertume ; le sang et les travaux de leurs ancêtres deviennent le titre de leur mollesse cl de leur oisiveté ; la nature a tout fait pour eux , elle ne laisse plus rien à faire au mérite ; et souvent l'époque glorieuse de l’élévation d une race
NOTES
devient un moment après elle-même, sous un indigne héritier, le signal de sa décadence et de son opprobre. Les exemples là dessus sont de toutes les nations et de tous les siècles.
« \ G. Salomon avait porté la gloire de son nom jusqu’aux extrémités de la terre; l’éclat et la magnificence de son règne avaient surpassé ceux de tous les rois d’Orient ; un fils insensé devient le jouet de scs propres sujets, et voit dix tribus se choisir un nouveau maître. Les enfants de la gloire et de la magnificence sont rarement les enfants de la sagesse et de la vertu ; et il est presque plus rare de soutenir la gloire et les honneurs auxquels on succède, que de les acquérir soi-même. »
Note IV.