Chapitre X , page
Un seul exemple. M. de la Harpe cite l’Ode de J. -B. Rousseau au comte du Luc comme le vrai modèle de la marche de l'ode; pour l’ensemble et le style il ne connaît rien de supérieur dans notre langue. En partageant l’admiration du professeur du Lycée pour l’expression et l’harmonie de ce morceau , nous sommes loin d’en regarder la disposition comme irrépréhensible. Cette ode se compose de 53 strophes, dont voici l’analyse ; que l’élcve veuille bien la suivre sur le texte qu’il trouvera partout.
Comme Protoc résiste aux prières des mortels, strophe 1 , et le prêtre deDelphc au Dieu qui l’agite, str. 2, ainsi, quand l’enthousiasme poétique veut s’emparer de moi , je lutte longtemps pour échapper à sa puissance, str. 5, mais une fois vainqueur, il m’enlève jusqu'au sublime ;
Ce n'est plus un mortel, c'est Apollon lui-même Qui parle par ma voix.
NOTES
Assurément tes quatre premières strophes sont admirables, mais je retrancherais la cinquième, toute gracieuse qu'en est la forme et l’expression :
Je n'ai point l'heureux don do ces esprits faciles,
Pour qui les doctes sœurs, caressantes, dociles,
Ouvrent tous leurs trésors.
Et qui, dans la douceur d’un tranquille délire,
N’éprouvèrent jamais, en maniant la lyre,
Ni fureurs, ni transports.
Celte slrophc n’ajoute rien à l'idée, et loin d’amener la suivante, elle ln contredit par avance. Ecoutez :
Des veilles, des travaux un faillie cœur s'étonne.
Apprenons toutefois que le fils de Latone,
Dont nous suivons la cour,
Ne nous vend qu'il ce prix ces traits de vive flamme,
Et ces ailes de feu qui ravissent une âme Au céleste séjour.
Comment se fait-il que les doctes sœurs ouvrent fous leurs trésors a certains esprits faciles, qui n’éprouvèrent jamais de transports, puisque, d’une autre part, Apollon ne vend à ceux qui suivent sa cour, c’est-à-dire au poëtc quel qu’il soit, les traits réellement sublimes qu’au prix des veilles et des travaux ? Les traits d’Apollon sont donc autre chose que les trésors des doctes sœurs. — Mois, dites-vous, ce n’est là qu’une réponse ironique à l’écrivain froid et indolent qui se croirait pocte pour avoir rimé quelques vers faciles. Je le veux bien, mais il fallait le faire mieux sentir, et de toute manière, il reste quelque chose de louche et d’incomplet dans la pensée. Poursuivons.
Il faut donc nécessairement des veilles et des travaux. C’est par là qu’un prophète fidèle allait chez les Dieux interroger le sort, str. 7. Quel est ce prophète? Isaïe? mais alors pourquoi chez Us Dieux? et plus bas, profanant la retraite des Dieux? Proniéthée, Tyrésias, ou tout autre? alors pourquoi fidèle? allusion obscure, à mon avis.
C'est par là qu’Orphée retrouva Eurydice, str. 8. De tels miracles ne se renouvellent plus, str. 9. Ah ! si j’avais le même pouvoir,
-NOTES
str. 10 ; je n’imiterais ni ce prophète, ni Orphée, str. 11 ; j’irais dire aux Parques que vous êtes le plus juste et le plus généreux des hommes, et qu’elles doivent vous rendre la santé, même au prix de ma vie, str. 12-18. Je réussirais, str. 19. Dès lors vous jouiriez d'une santé toujours florissante, str. 20. Mais, hélas! il n’en est pas ainsi ; et les Dieux qui donnent à ehacun une part égale de biens et de maux, en vous douant de talents et de vertus, vous ont refusé la santé, str. 21-24. Qu’importe, au reste? ce qui vous console, c'est que votre nom sera immortel, l’avenir connaîtra vos mérites et vos hauts faits, str. 25-28. Mais qui pourra les raconter tous dignement? str. 29.
Jusqu'ici , comme vous voyez, à l’exception de la strophe 5 et peut-être de la strophe 7, la marche de l’ode se poursuit à la fois régulièrement et poétiquement, et comme certains développements sont magnifiques d’imagination et d’expression , le poëte a su concilier la logique avec ce beau désordre qui doit être un effet de l’art. Mais comment expliquer la fin ? Il a demandé qui saurait louer dignement le comte du Lue. Ce n’est pas lui, Rousseau, str. 50. Il est peu propre aux efforts d’une longue carrière ; je comprends ce sentiment de modestie ; mais il ajoute qu’il est poète inconstant et rêveur ;
Sans cesse en divers lieux errant à l’aventure,
Des spectacles nouveaux que m’offre la nature Mes yeux sont égayés ;
Et tantôt dans les bois, tantôt dans les prairies,
Je promène toujours mes douces rêveries Loin des chemins frayés.
Un instant ; je n’y suis plus. Et qu’est donc devenu le Pindare de tout à l’heure, le pocte qui, prenant sa mission au sérieux, luttait contre le Dieu , et ne cédait enfin que pour laisser Apollon lui-même parler par sa voix? On le dirait maintenant au nombre de ces esprits faciles, dont il a avoué ne pas avoir l’heureux don. Et puis que signifie la strophe suivante ?
Celui qui, sc livrant il des guides vulgaires,
Ne détourne jamais des routes populaires Ses pas infructueux,
NOTES
Marche plus sûrement dans une humble campaguc
Que ceux qui, plus hardis, percent de la montagne Les sentiers tortueux.
Vous voulez tlirc probablement que celui qui ne peut faire un pas sans suivre un guide, et un guide vulgaire , réussit mieux en marchant dans la campagne, c’est-à-dire en traitant des sujets unis et faciles, qu'en perçant les sentiers de la montagne , c’est-àdire en s’attaquant à des sujets plus élevés, à l’éloge du comte du Luc , par exemple. Mais à quoi revient cette réflexion , puisque vous n’étes vous-même ni dans l’une ni dans l’autre de ces catégories? Vous n’ètcs pas de ceux qui suivent des guides vulgaires et ne détournent jamais leurs pas des routes populaires, puisque vous vous égarez toujours loin des chemins frayés. D’autre part vous ne percez pas les sentiers tortueux de la montagne, puisque vous ne faites que promener vos rêveries dans les prairies et les bois.
Quant à la dernière strophe, si pompeuse de forme, elle ne fait, comme pensée, que ramener assez gauchement l'idée de l’exorde. Le dirai-je ? On croirait presque que ce morceau a été fait à plusieurs reprises ; le poète aurait d’abord écrit le commencement à part , mais n’ayant pas trouvé matière à toute une ode dans cette sentence pourtant si féconde, le génie ne s’acquiert qu'à force de travail, il l'aurait ensuite renouée à l’éloge de son protecteur. Quant à ce dernier, je ne veux pas chicaner le poète à son endroit. 11 est bien certain qu’aux yeux de la postérité , la santé du comte du Luc ne mérite pas un tel enthousiasme, qui ne semblerait convenir qu’à propos d'une maladie de Louis XIV ou de Napoléon. Mais en accordant que Rousseau eût des motifs légitimes pour placer l’ambassadeur en Suisse au rang des dominateurs ou des bienfaiteurs de l'humanité , son ode n’eût rien perdu , ce me semble, de son éblouissante et harmonieuse poésie, et eût gagné comme logique , si son plan eût été à peu près celui-ci :
Il est des génies privilégiés qui, une fois dominés par l’enthousiasme poétique, font des miracles, Orphée en est un exemple. Si j’étais un de ceux là , je demanderais au destin la santé du comte du Luc , ou du moins je transmettrais sa gloire à la postérité. Malheureusement mon courage et mon talent ne vont pas si loin,
NOTES. 48b
et c’est ce que je regrette et comme poêle et comme ami dévoué de mon héros.
Au reste, si l’on veut voir l’idce de l’inspiration poétique traitée par un écrivain aussi irréprochable dans la pensée qu’admirable dans la forme , qu’on lise l’ode de Lamartine à l'Enthousiasme; c’est la 1 1' méditation.
Note O.
f.bipilre XI, page 1 b 0 .
Dans un tout petitcadre voyez la confession de l’âne des Animaux malades de la peste :
L’âne vint à son tour et dit : j'ai souvenance Qu’en un pré de moines passant,
La faim, l'occasion, l’herbe tendre et, je pense.
Quelque djablc aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue;
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler uet.
J'ai souvenance ; c’est tout au plus si lui-même se rappelle sa faute en fouillant dans le passé. Ce n’est donc pas elle qui a attiré la colère céleste, le ciel n’eût pas si longtemps suspendu sa foudre; et s’il en parle aujourd'hui , c’est plutôt pour l’acquit de sa conscience et pour obéir aux ordres du roi , que dans l’idée d’aucun rapport entre cette peccadille et le fléau.
Qu’cn un pré de moines passant. . .
Un pré de moines, non pas l’unique bien de quelque petit fermier, de quelque paysan besoigneux, forcé de cnlculer jusqu’au dernier brin d'herbe, mais une dépendance de ces couvents si riches que leurs profusions même altéraient à peine leur trésor, le patrimoine du pauvre d'ailleurs, car l'Ane pouvait bien supposer,
VOTES
comme le pocte lui-même , qu’un moine eut toujours charitable. Et remarquez pourtant que ce n’était point chez lui un parti pris d’aller profiter de cette curée, si légitime et si abondante qu elle fût; il n’y songeait pas, il poursuivait innocemment sa route, il passait ! cl puis
La faim, l’occasion, l'herbe tendre. . .
La faim, mulesiiada fumes, qui fait sortir le loup du bois, dit ,un proverbe ; l’occasion, qui fait le larron, dit un antre ; et quelle occasion ! une herbe toute jeune, appétissante, encore humide de la rosée du matin , patientes herbas. Comment résister à pareille tentation? Il y eût résisté cependant, si une maligne et invincible puissance , si le grand diable d’enfer ne se fût mis de la partie, et ne l’eût entraîné, poussé au mul, en dépit de ses elïorls !
Quelque diable aussi me poussant. ■ .
Et à quoi aboutit ce déploiement si terrible de forces tenta- Irices?
Je tondis de re pré lu largeur de mu langue !...
Lu montagne en travail enfante une souris.
Noie P.
i.hapilre XI, page lût.
« Vous vous promenez seul à la campagne un jour d'été, dit l'abbé Maury, vous abandonnant tour à tour aux sentiments divers que vous inspirent l’aspccl des champs et le silence «le la nature. Tandis que votre imagination se livre à ecs douces rêveries, vous entendez tout à coup le tonnerre qui gronde sourdement dans le lointain. Ce bruit imprévu peut vous étonner d'abord : cependant
MUTES. 487
le ciel est serein, l’air calme, tout parait tranquille autour de vous; et cette première impression de surprise s'efface aussitôt de votre esprit. Mais que l'horizon se rétrécisse peu à peu et se cache enfin sous des nuages sombres, que le soleil disparaisse, que l’ouragan roule des tourbillons de poussière, que l’éclair brille, que l’atmosphère s’enflamme , et qu'ensuitc la foudre éclate en déchirant deux nuées qui s'ouvrent sur votre tète, vous serez consterné ; et votre Ame préparée pur des émotions graduées h l’explosion du tonnerre, sentira plus vivement alors les secousses de ces longs ébranlements. Il en est de même dans l’éloquence : il faut, par une foule d’idées préalables et accessoires, disposer les esprits à partager tous les transports d’effroi ou de confiance, de pitié ou d’indignation, d’amour ou de haine, dont vous êtes vous-même agité. Le coup part trop têt, si le trait ne trouve les cœurs palpitants d’émotion, et comme ouverts aux impressions. » Nous allons voir en action la doctrine indiquée dans cette allégorie. Voici le morceau de Massillon que j’ai analysé dans le texte, et que Voltaire signale avec raison entre les plus beaux mouvements qui aient jamais honoré l’éloquence.
« Je m’arrête , dit Massillon , à vous , mes frères , qui êtes ici assemblés. Je ne parle plus du reste des hommes. Je V0U9 regarde comme si vous étiez seuls sur la terre ; et voici la pensée qui m’occupe et m’épouvante. Je suppose donc que c’est ici votre dernière heure et la fin de l’univers; que les cicux vont s’ouvrir sur vos tètes; que Jésus-Christ va paraître dans sa gloire au milieu de ce temple , et que vous n'y êtes assembles que pour l’attendre comme des criminels tremblants , à qui l'on va prononcer une sentence de grâce ou un arrêt de mort éternelle ; car vous avez beau vous flatter : vous mourrez tels que vous êtes aujourd’hui. Tous ces désirs de changement qui vous amusent, vous amuseront jusqu'au lit de la mort : c’est l’expérience de tous les siècles. Tout ce que vous trouverez en vous alors de nouveau, sera peut-être un compte un peu plus grand que celui que vous auriez aujourd’hui à rendre ; et sur ce que vous seriez, si l’ou venait vous juger dans ce moment , vous pouvez presque décider de ce qui vous arrivera au sortir de la vie.
« Or, je vous demande, et je vous le demande frappé de terreur,
XOTES.
ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la même disposition où je souhaite que vous entriez ; je vous demande donc : si Jésus-Christ paraissait dans ee temple, au milieu de cette assemblée, la plus auguste de l'univers, pour vous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis , croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé h la droite ? croyez-vous que les choses du moins fussent égales? croyez-vous qu’il s’y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières? Je vous le demande. Vous l'ignorez , et je l'ignore moi-même. Vous seul , ô mon Dieu ! connaissez ceux qui vous appartiennent. Mais si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent , nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or qui sont les fidèles ici assemblés? Les titres et les dignités ne doivent être comptés pour rien : vous en serez dépouilles devant Jésus-Christ. Qui sont-ils ? beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir ; encore plus qui le voudraient, mais qui diffèrent leur conversion; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber; enfin un grand nombre qui croient n’avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte ; car ils en seront retranchés au grand jour : paraissez maintenant , justes ! Où êtes vous ? restes d'Israël , passez à la droite : froment de Jésus-Christ, démêlez-vous de cette paille destinée au feu. O Dieu ! où sont vos élus ? et que reste-t-il pour votre partage? »
Note Q.