Chapitre XIII, page I S
J’en pourrais citer une foule qui sont des modèles ou qui prêtent par leurs défauts même à des observations utiles aux jeunes écrivains. M. Wev rappelle et commente la description de Stamboul, de la 3' Orientale, de Victor Hugo ; il aurait pu en rapprocher celle de Soumet dans la Divine Épopée. Consuelo n une excellente description d’un chemin public, mais je préfère citer celle dun intérieur de théâtre , vu pendant la journée. Elle n’est pas moins utile sous le rapport technique, et la note qu’v n jointe 1 écrivain donne un aperçu très-fin d'un genre tout spécial de description.
« L’intérieur d’un grand théâtre vu au jour est quelque chose de si différent de ce qu’il nous apparaît de la salle, aux lumières, qu’il est impossible de s’en faire une idée , quand on ne l’a pas contemplé ainsi. Rien de plus triste , de plus sombre et de plus effrayant que cette salle plongée dans l’obscurité, dans la solitude, dans le silence. Si quelque figure humaine venait à se montrer distinctement dans ces loges fermées comme des tombeaux , elle semblerait un spectre , et ferait reculer d’effroi le plus intrépide comédien. La lumière rare et terne, qui tombe de plusieurs lucarnes situées dans les combles sur le fond de la scène, rampe en biais sur des échafaudages, sur des haillons grisâtres, sur des planches poudreuses. Sur la scène , l’œil privé du prestige de la perspective, s’étonne de cette étroite enceinte où tant de personnes et de passions doivent agir, en simulant des mouvements majestueux , des masses imposantes , des élans indomptables, qui sembleront tels aux spectateurs, et qui sont étudiés et mesurés à une ligne près, pour ne point s’embarrasser et se confondre, ou se briser contre les décors. Mais si la scène semble petite et mesquine, en revanche la hauteur du vaisseau destiné à loger tant de décorations et à faire mouvoir tant de machines, parait immense, dégagée de toutes ccs toiles festonnées en nuages , en corniches d'architecture ou en rameaux verdoyants , qui la coupent dans
NOTES
une certaine proportion pour l'œil du spectateur. Dans sa disproportion réelle, cette élévation a quelque chose d’austère, et , si en regardant In scène on se croit dans un cachot , en regardant les combles , on se croirait dans une église gothique, mais dans une église ruinée ou inachevée : car tout ce qui est là est blafard , informe, fantasque, incohérent. Des échelles suspendues sans symétrie pour les besoins du machiniste, coupées comme au hasard et lancées sans motif apparent vers d’autres échelles qu’on ne distingue point dans la confusion de ces détails incolores, des décors vus à l’envers et dont le dessin n’offre aucun sens à l’esprit, des cordes entremêlées comme des hiéroglyphes , des débris sans nom, des poulies et des rouages qui semblent préparés pour des supplices inconnus, tout cela ressemble à ces rêves que nous faisons à l’approche du réveil, et où nous voyons des choses incompréhensibles , en faisant de vains efforts pour savoir où nous sommes. Tout est vogue, tout flotte, tout semble prêt à sc disloquer. On voit un homme qui travaille tranquillement sur des solives, et qui semble porté par des toiles d’araignée ; il peut vous paraître un marin grimpant aux cordages d’un vaisseau, aussi bien qu’un rat gigantesque sciant et rongeant les charpentes vermoulues. On entend des paroles qui viennent on ne sait d’où , elles se prononcent à quatre-vingts pieds au-dessus de vous , et la sonorité bizarre des échos accroupis dans tous les coins du dôme fantastique, vous les apporte à l’oreille distinctes ou confuses, selon que vous faites un pas en avant ou de côté , qui change l’effet acoustique. Un bruit épouvantable ébranle les échafauds, et sc répète en sifflements prolongés. Est-ce donc la voûte qui s’écroule? Est-ce un de ces frêles balcons qui craque et tombe entraînant de pauvres ouvriers sous sa ruine ? non ; c'est un pompier qui éternue, ou c'est un chat qui s'élance à la poursuite de son gibier, à travers les précipices de ce labyrinthe suspendu. Avant que vous soyez habitué à tous ces objets, à tous ces bruits, vous avez peur; vous ne savez de quoi il s'agit et contre quelles apparitions inouïes il faut vous armer de sang-froid. Vous ne comprenez rien , et ce que l'on 11e distingue pas par la vue ou par la pensée, ce qui est incertain ou incompréhensible , alarme toujours la logique de la sensation. Tout ce qu'on peut se figurer de plus raisonnable, quand
NOTES
on pénètre pour la première fois dans un pareil chaos, c’est qu'on va assister à quelque sabbat insensé dans le laboratoire d'une mystérieuse alchimie. »
Quelques détails de cette description peuvent vous paraître vulgaires ou exagérés, mais faites l’analyse de l’ensemble, suivezle, pour ainsi dire, dans tous ces recoins, et vous serez étonnés de la vérité parfaite et de l’ordre savant qui règne au milieu de cette confusion fantastique.
Voici maintenant la note que l’auteur y a ajoutée :
„ Et cependant, comme tout a sa beauté pour l’œil qui sait voir, ces limbes théâtrales ont une beauté bien plus émouvante pour l’imagination que tous les prétendus prestiges de la scène éclairée et ordonnée h l’heure du spectacle. Je me suis demandé souvent en quoi consistait cette beauté et comment il me serait possible de la décrire, si je voulais en faire passer le secret dans l’âme d’un autre. Quoi ! sans couleurs, sans formes, sans ordre et sans clarté, les objets extérieurs peuvent-ils , me dira-t-on, revêtir un aspect qui parle aux yeux et a l’esprit? Un peintre seul pourra me répondre : — oui, je le comprends. — Il se rappellera le philosophe en méditation de Rembrandt : cette grande chambre perdue dans l’ombre, ces escaliers sans fin, qui tournent on ne sait comment ; ces lueurs vagues qui s'allument et s’éteignent , on ne sait pourquoi , sur les divers plans du tableau ; toute cette scène indécise et nette en meme temps , cette couleur puissante répandue sur un sujet , qui, en somme, n’est peint qu'avec du brun clair et sombre; cette magic du clair-obscur, ce jeu de la lumière ménagée sur les objets les plus insignifiants, sur une chaise, sur une cruche, sur un vase de cuivre; et voilà que ces objets qui ne méritent pas d’être regardés, et encore moins d’être peints, deviennent si intéressants, si beaux à leur manière, que vous ne pouvez pas en détacher vos yeux. Ils ont reçu la vie, ils existent et sont dignes d’exister, parce que l’artiste les a touchés de sa baguette, parce qu’il y a fixé une parcelle du soleil, parce que entre eux et lui il a su étendre un voile transparent, mystérieux, l’air que nous voyons, que nous respirons , et dans lequel nous croyons entrer en nous enfonçant par l’imagination dans la profondeur de sa toile. Eh bien ! si nous trouvons dans la réalité un de ces tableaux, fût-il composé d’objets
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plus méprisables encore , dais brisés , de haillons flétris , de murailles enfumées ; si une pAle lumière y jette son prestige avec précaution , si le clair-obscur y déploie cet art essentiel qui est dans l'effet, dans la rencontre, dans l'harmonie de toutes les choses existantes, sans que l'homme oit besoin de l’y mettre, l’homme sait l’y trouver, et il le goûte, il l’admire, il en jouit, comme d’une conquête qu’il vient de faire.
« Il est à peu près impossible d’expliquer avec des paroles ces mystères que le coup de pinceau d’un grand maitre traduit intelligiblement à tous les yeux. En voyant les intérieurs de Rembrandt, de Teniers, de Gérard Dow, l’œil le plus vulgaire se rappellera la réalité qui pourtant ne l’avait jamais frappé poétiquement. Pour voir poétiquement cette réalité et en faire, parla pensée, un tableau de Rembrandt , il ne faut qu’être doué du sens pittoresque, commun a beaucoup d'organisations. Mais pour décrire et faire passer ce tableau, par le discours, dans l'esprit d'autrui , il faudrait une puissance si ingénieuse , qu’en l'essayant , je déclare que je cède à une fantaisie sans aucun espoir de réussite.
« Le génie doué de cette puissance et qui l’exprime en vers (chose bien plus prodigieuse à tenter !) n’a pas toujours réussi. Et cependant je doute que, dans notre siècle, aucun artiste littéraire puisse approcher des résultats qu’il a obtenus en ce genre. Relisez une pièce de vers qui s'appelle Les Puits de l'Inde; ce sera un chefd’œuvre, ou une orgie d’imagination, selon que vous aurez ou non des facultés sympathiques à celles du poète. Quant b moi , j’avoue que j’en ai été horriblement choqué à la lecture. Je ne pouvais approuver ce désordre et cette débauche de description. Puis, quand j'eus fermé le livre, je ne pouvais plus voir autre chose dans mon cerveau que ces puits , ces souterrains , ces escaliers , ces gouffres par où le poète m'avait fait passer. Je les voyais en rêve, je les voyais tout éveillé. Je n’en pouvais plus sortir, j’y étais enterré vivant, j’étais subjugué, et je ne voulais pas relire ce morceau, de crainte de trouver qu'un si grand peintre n’était pas un écrivain sans défaut. Cependant je retins par cœur pendant longtemps les huit derniers vers, qui, dans tous les temps et pour tous les goûts, seront un trait profond, sublime, et sans reproche, qu’on l'entende avec le cœur, avec l’oreille ou avec l’esprit. »
NOTES
Le morceau de poésie dont il est ici question est le n“ 1 3 du recueil de Victor Hugo, Les rayons et les ombres :
Puits (le l’Inde ! tombeaux, monuments constellés !... etc.
Note S.