‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 14 sur 147 · CIIAP. V. I>U CHOIX OU SUJET · texte numérisé non relu

CIIAP. V. I>U CHOIX OU SUJET

Ce préccplc est surtout dans l’intérêt du jeune auteur. La vieille allégorie d'Icare ne trouve que trop d’applications. Sans parler de notre siècle, où les Ailes d’Icare ne sont pas seulement un roman, mais l’histoire de chaque jour, Boileau, oubliant ses propres préceptes, ne méconnaissait il pas son génie, ne s’ignorait-il pas lui-même, quand il composait Y Ode sur la prise de Namur ; Molière, quand il se faisait le panégyriste du Fui de Grâce; la Fontaine, quand il chantait le quinquina ou la captivité de Saint Male ; Corneille, quand il luttait contre ltacinc, dans 'file et Bérénice, ou contre le mystique anonyme du moyen âge , dans la traduction en vers de Y Imitation de Jésus-Christ?

Ainsi, moral, intéressant, fécond, proportionné aux forces de l’écrivain et à la forme adoptée, qualités souveraines du sujet, auxquelles on pourrait en ajouter d’autres. Sans elles , le plus beau talent échouera souvent contre la matière.

L’auteur des Remarques sur le style et la composition littéraire, publiées en 1845, M. Francis Wey, a consacré plus de soixante pages de son livre aux préceptes sur le choix du sujet, et ce n'est pas trop, si l'on admet cet axiome que je regarde comme fondamental en rhétorique : Autant vaut le sujet , autant vaut le style. Vous prétendez que la critique ne doit juger que de l’emploi des matériaux et non des matériaux eux-mêmes. Mais il est des matériaux tout ù fait rebelles à la forme, permettez-nous au moins de dire qu’il ne faut jamais les employer.

Parmi ces sujets incompatibles avec la grâce ou la puissance du style, je signalerai avec M. Wey, et en résumant ce qu’il a développé sur cette matière :

l°Lcs sujets qui n’ont pas un caractère bien tranché. Un poème épique, une tragédie, un drame, un roman qui appartiennent ù une époque ou ù un pays que l’auteur connaît mal ou ne peut connaître, dont le but n’est pas franc cl bien déterminé, où les oppositions ne sont point senties et manquent de

relief, amèneront infailliblement un style vague, incolore , maigre, sans originalité ou sans variété.

2° Les sujets qui impliquent la confusion des genres. Soit que le sujet admette par sa nature même deux genres opposés, comme le tragique et le comique, le roman et l’histoire, la prose et la poésie, la dissertation et la narration, soit qu’il y ait disparate entre le genre d'esprit de l’auteur et le genre du sujet, le résultat pour le style est un défaut d’unité, de naturel , de solidité.

3° Les sujets qui reposent sur une donnée fausse ou puérile. La donnée est-elle fausse , paradoxale même , le langage sera pénible, embarrassé, et le néologisme obligé pour rendre tics idées excentriques augmentera l’obscurité de l'ensemble. Estelle puérile, la puérilité du fonds rendra la forme plate et niaise, ou pédantesque cl alambiquée.

4° Les sujets qui ne présentent pas un intérêt assez général. Un homme, un pays , un fait sont inconnus de tous, excepté de l’auteur et de sa coterie; ou encore l’auteur se prend luimême pour sujet, dans des élégies, des poésies intimes, des autobiographies, des mémoires signés ou anonymes; ou enfin son livre n’éveille qu’un sentiment de curiosité, sans attacher par l'importance des choses et des personnes. Si le style est en rapport avec le sujet, il est sec cl mesquin ; ambitieux et boursouffié, s’il veut se mettre trop en relief; monotone dans tous les cas.

Mais, répondra-t-on, tout le monde est d’accord. Seulement vous voulez qu'on dise : sujet immoral, ou stérile, ou inconciliable soit avec le talent de l’écrivain, soit avec l’élégance ou l’énergie du style ; et nous, nous disons : ouvrage pernicieux, manière sèche , développement défectueux , style pâle et flasque.

Ceci devient une logomachie, cl de toute façon la raison est encore de mon eùlé. La critique, en effet, ne doit pas seulement formuler sa sentence, elle doit In motiver. Il ne s'agit pas de

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