PAULINE
Où le conduisez-vous?
FÉLIX
A la mort.
POLYEUCTE
A la gloire !
Chère Pauline, adieu! conservez ma mémoire.
Tout cela est excellent. Mais il me semble que Racine est encore supérieur à Corneille dans le dialogue. Son art y est infini et d’autant plus précieux qu'il ne l'abandonne jamais. Que la situation soit pathétique, le dialogue est à la hauteur delà situation ; qu’elle soit ordinaire, il la relève. Je ne citerai qu’une scène que j’ai toujours particulièrement admirée, c’est celle entre Mathan et Josabcth, au troisième acte d’Athalie. Ce n’est rien : — Athalie in’envoio demander cet enfant qu’elle dit qu elle a vu. — Mais avec quelle
NOTES
science du cœur cl du théâtre cette conversation est filée! comme l'hypocrisie du prêtre apostat est bien mise en relief! Quel portrait le ferait mieux connaître? Comme la lutte est bien caractérisée entre l’astucieuse dissimulation du vice et l’honnête réticence de la vertu! Josabeth détourne les questions, se rejette sur les incidences ;
Et Matlian par ce hruit qui flatte sa fureur —
Au Dieu que vous servez, princesse, rendez gloire,
lui dit Mathan, et Josabeth :
Méchant, c’cst bien à vous d’oser ainsi nommer
Un Dieu que votre bouche apprend ù blasphémer. . .
C’est une faute en général de répondre ainsi sur le mot et non sur la chose ; mais non pas ici où la subtile argumentation de Mathan a acculé, pour ainsi dire, Josabeth, l’a mise au pied du mur, effrayée et perdue, si à l’instant même où elle va succomber, Joad ne venait à son secours avec toute la foudroyante indignation du croyant :
Où suis-je? de Baal ne vois-je pas le prêtre !. . .
Je ne connais que Molière de comparable ù Racine. Molière est le parfait modèle du dialogue comique. Regnard le suit , et quelquefois de si près qu’il va le loucher, par exemple, dans le fameux dialogue entre Hector et Valère du Joueur, dans celui entre Strabon et Cléanthis de Démocritc, dans la grande scène du Légataire, etc.
Ne vous est-il pas souvent arrivé, après avoir lu ou entendu des scènes de Molière en prose et môme en vers, ce qui est plus merveilleux , de croire qu’on ne pourrait dire autrement , tant son naturel est parfait ! et qu’il est possible , par conséquent , d'écrire exactement comme l’on parle. Prenez-y garde pourtant. Celui qui écrit bien n’écrit point comme il parle , lors meme qu’il parlerait bien. Sténographiez une conversation entre les deux causeurs de salon les plus applaudis, et si vous avez le sentiment du style, vous vous apercevrez en la relisant qu’en dépit de quelques traits
DigitLcd
NOTES
saillants et ingénieux , transportée sur le théâtre ou dans un roman, elle paraîtrait vulgaire et diffuse. Je ne puis assez le répéter , toute expression d’idées est un art , un art qui , sans doute, imite la nature, mais qui, en l’imitant, choisit, embellit, ajoute parfois, et surtout procède par exclusion. Voulez-vous en être convaincu : faites l’épreuve en sens inverse, essayez de parler exactement comme l'on fait au théâtre et dans les livres, je dis dans les plus naturels, et votre conversation, non pas pour quelques lignes, bien entendu, mais assez longtemps poursuivie sur ce ton, aura je ne sais quoi d’étrange et de gêné. Et cela se conçoit : ce n’est pas sans effort ni , par conséquent , sans affectation que vous pourrez conserver dans un salon cette précision qui fuit toute répétition , soit d’idées , soit de formes , cette naïveté contenue, ce soin de préparer la réponse h l’interlocuteur, ces coupures faitesà propos, en un mot tout ce qui caractérise le dialogue du livre et du théâtre.
Note T.