‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 131 sur 147 · Chapitre XI Y, page 20V · texte numérisé non relu

Chapitre XI Y, page 20V

« Au milieu de tant de débats tumultueux, ne pourrais-je donc pas vous ramener à la délibération du jour par un petit nombre de questions bien simples? Daignez, Messieurs, me répondre. Le ministre des finances ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de notre situation actuelle? ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril, qu’un jour, une heure, un instant pouvait le rendre mortel? avons-nous un plan à substituer à celui qu’il propose? (Oui, s’écria quelqu’un.) Je conjure celui qui répond oui de considérer que son plan n’est pas connu ; qu’il faut du temps pour le développer , l’examiner , le démontrer; que , fût-il exempt de toute erreur, on peut croire qu’il ne l’est pas; que, quand tout le monde a tort, tout le monde a raison ; qu’il se pourrait donc que l’auteur de cet autre projet, même ayant raison, eût

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tort contre tout le monde, puisque, sans 1 assentiment de I opinion publique, le plus grand talent ne saurait triompher des circonstances. Et moi aussi, je ne crois pas les moyens de M. Necker les meilleurs possibles; mais le ciel me préserve, dans une situation très-critique , d’opposer les miens aux siens ! Vainement je les tiendrais pour préférables. On ne rivalise point en un instant avec une popularité prodigieuse, conquise par des services éclatants, une longue expérience, la réputation du premier talent financier connu; et, s’il faut tout dire, une destinée telle qu’elle n’échut en partage h aucun mortel. 11 faut donc en revenir au plan de j) Decker. Mais avons-nous le temps de l'examiner, de sonder les bases, de vérifier les calculs? Non, non, mille fois non. D’insignifiantes questions, des conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles : voilà tout ce qui, dans ce moment, est en notre pouvoir. Qu’allons-nous donc faire par le renvoi delà délibération? manquer le moment décisif, acharner notre amour-propre à changer quelque chose à un plan que nous n’avons pas même conçu , et diminuer par notre intervention indiscrète l’influence d’un ministre dont le crédit financier est et doit être plus grand que le nôtre. Messieurs, il n’y a là ni sagesse, ni prévoyance, mais du moins y a-t-il de la bonne foi? Oh ! si les déclarations les plus solennelles ne garantissaient pas notre respect i>our la foi publique, notre horreur pour l’infâme mot de banqueroute, j’oserais scruter les motifs secrets et peut-être, hélas ! ignorés de nous-mêmes, qui nous font si imprudemment reculer au moment de proclamer l’acte du plus grand dévouement, certainement inefficace, s’il n’est pas rapide et vraiment abandonné ! Je dirais à ceux qui se familiarisent peut-être avec l’idée de manquer aux engagements publics , par la crainte de l’excès des sacrifices, par la terreur de l’impôt, je leur dirais : qn’estrce donc que la banqueroute, si ce n’est le plus cruel, le plus inique, le plus inégal, le plus désastreux des impôts!... Mes amis, écoutez un mot, un seul mot. Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s’engloutir : il faut le combler ce gouffre effroyable. Eh bien ! voici la liste des propriétaires français; choisissez parmi les plus riches afin de sacrifier moins de citoyens ; mais choisissez, car ne faut-il pas qu’un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple?

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Allons , ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit; ramenez l'ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume; frappez, immolez sons pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans l'abimc, il va se refermer... Vous reculez d'horreur... hommes inconséquents ! hommes pusillanimes! eh! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute , ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d’un acte mille fois plus criminel , et , chose inconcevable, gratuitement criminel? Car, enfin, cet horrible sacrifice ferait disparaître le déficit. Mais croyez-vous que les milliers, les millions d’hommes qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par scs contre-coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être l'unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes qui pensez que ces convulsions du désespoir passeront comme tantd'autrcs, et d’autant plus rapidement qu’elles seront plus violentes, êtes-vous bien surs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer ces mets dont vous n’aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse? Non ; vous périrez, et dans la conflagration universelle que vous ne frémirez pas d’allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances. Voilà où nous marchons. . . J’entends parier de patriotisme, d’invocation au patriotisme, d'élan de patriotisme. Il est donc bien magnanime l'effort de donner une partie de son revenu, pour sauver tout ce qu'on possède! Eli ! Messieurs, ce n’est là que de la simple arithmétique; cl relui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris qu’inspire sa stupidité. Oui, Messieurs, c’est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c'est l’intérêt le plus grossier que j’invoque. Je ne vous dis plus, comme autrefois : Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d’un peuple assemblé pour manquer à la foi publique? Je ne vous dirai plus : Eh ! quels titres avez-vous à la liberté, quels moyens vous resteront pour la maintenir , si , dès votre p replier pas, vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus , si le besoin de votre concours et de votre surveillance n’est pas le garant de votre constitution? Je vous

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dis : vous serez tous entraînas dans la ruine universelle , et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c’est vous-mêmes. Votez donc ce subside extraordinaire, et puisset-il être suffisant! Votcz-le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et non éclaircis, vous n’en avez pas sur la nécessité et sur votre impuissance à le remplacer; votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard , et que vous seriez comptables de tout delai, tiardez-vous de demander du temps, le malheur n’en accorde pas. Eh, Messieurs! h propos d’une ridicule motion du Palais Royal, d une risible insurrection qui n’eut jamais d’importance que dans les imaginations faibles, ou dans les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes et on délibère ! et certainement il n’y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome. Mais aujourd’hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là, elle menace de consumer tout , vos propriétés , votre honneur ; et vous délibérez !»

Des applaudissements unanimes et presque convulsifs témoignèrent l’impression qu’avait faite sur l’assemblée ce discours improvisé. Au moment d'aller aux voix, un seul membre osa s'écrier: « Je demande à répondre à M. Mirabeau Le silencieux étonne-

ment que produisit une réclamation aussi inattendue fit sentir à ce téméraire orateur tout le poids de la tâche qu’il se proposait d’entreprendre; aussi, comme glacé d’épouvante et de confusion, le bras tendu, la bouche ouverte, demeura-t-il immobile et muet.

( Choix de rapports, opinions et discours prononcés à la tribune nationale.)

Note IJ.

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