Chapitre VI. page
On a répété cent fois, depuis Aristote, l'énumération des diverses espèces de sophismes. Nous la reproduirons pourtant,
NOTES
puisqu elle est exacte, et puisque, en dépit de la logique, orateurs et écrivains reproduisent sans cesse les mêmes paralogismes , et plus souvent encore, si Ton admet la double définition, les mêmes sophismes que leurs prédécesseurs.
1° Ignorance du sujet, ignoratiu elenchi. C’est prouver autre chose que ce qui est en question. Que l’on parcoure les procèsverbaux des séances parlementaires cl judiciaires, que i on compte combien de fois les orateurs sont rappelés à la question par leurs collègues, par la partie adverse ou par le président, et l'on verra que 1 ignoratiu elenclii est un sophisme journalier.
2° Pétition île principe et cercle vicieux. Prouver l'inconnu par l’inconnu , l’incertain par l'incertain. Ici se rattachent des volumes de réponses soi-disant scientifiques. Que de savants expliquent la chose en question par des mots qui ont eux-mêmes besoin d'être expliqués, force, essence, vertu, attraction, etc.? — Pourquoi l’opium fait-il dormir? Parce qu’il a en lui une vertu dormitive. — Mais qu’est-ce qu'une vertu dormitive? — Plus de réponse. Autant valait dire : l’opium fait dormir, parce qu'il fait dormir. On y gagnerait au moins de ne pas s'habituer à prendre des mots pour des idées. J’ai vu des gens qu’on appelait philosophes prononcer sans rire des sentences telles que celle-ci : « La révolution française est venue parce qu'elle devait venir, et lu preuve qu’elle devait venir , c’est qu'elle est venue. » Certains éclectiques ont vu là dedans de la profondeur. Avant eux M. de la Palisse avait eu de ces profondeurs-là. Il est vrai qu'au moins M. de la Palisse était de bonne foi.
5° Non causa pro causa ;post hoc ou cum hoc, ergo propter hoc. Toute la démonologic , la cabale , la sorcellerie , les revenants , les faux miracles, les faux oracles, en un mot la plus grande partie des erreurs populaires roulent sur ces sophismes. Ils ont tué plus d’hommes que la guerre et la peste. Pourquoi ccl homme est-il épileptique? — C’est qu’il est possédé du démon. — Pourquoi cet animal est-il mort? — C'est que cet homme |>ossédé du démon l’a regardé, s'est approché de lctable , avait une vengeance à exercer contre le fermier, etc. Donc, il faut le brûler. Non causa pro causa. Telle opération entreprise un vendredi n'a pas réussi. N’aurait-ellc pas été mal conçue ou mal conduite ? Les obstacles
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à surmonter n’étaient-ils pus évidemment au-dessus do nos forces, les mesures à prendre au-dessus de notre prudence? Questions inutiles. On a commencé un vendredi. Cum hoc, ergo propter hoc. La logique de Port-Roval a dit d’excellentes choses à ce propos. Je ne puis mieux fuirc que d’v renvoyer. ’
4° Le dénombrement imparfait. Les esprits vifs, passionnés, les imaginations promptes et ardentes , même les plus habiles , et souvent en raison directe de leur habileté, tombent dans cette erreur. Entraînés par leur désir nu leur fantaisie, ils nient les choses, dès qu'elles ne se présentent pas d’une certaine façon qu'ils ont supposée, ou ne les admettent que dans certaines conditions d être, bien qu'elles puissent en recevoir beaucoup d’autres. Chacun n'explique-t-il pas à sa manière, d’après ses études, d’après scs préjugés, d'après le milieu où il vit, les grands événements de rhistoire, les guerres étrangères et civiles, les révolutions, les victoires et les défaites, ne voyant pas ou ne voulant pas voir tout ce qui est en dehors? Tel historien attribuera toutes les phases de la révolution française aux Anglois, tel autre au duc d'Orléans, un troisième aux francs-maçons ; celui-ci soutiendra que les agitations de la Belgique au seizième siècle eurent |>our cause unique l'intolérable despotisme du duc d’Albe, celui-là les attribuera exclusivement au caractère ambitieux du prince d'Orange, etc.
5° Fallacia accidentis. Il se rattache au précédent. Vous jugez de la nature d'une chose par des faits accidentels et contingents, et vous concluoz en conséquence de cette fausse argumentation. L’n pamphlétaire abuse de la liberté de la presse ; donc il faut anéantir la liberté de la presse. Un charlatan donne à un malade une drogue qui le tue ; donc la médecine est une absurdité. C’est la vieille histoire de l'Anglais qui, dans un voyage, descend chez une aubergiste rousse et acariâtre, et met en note sur son album: « Les femmes de ce pays sont en général rousses et acariâtres. » Donnez comme constant un fait isolé, rare, sans conséquence; prenez pour l’état de choses habituel et normal un abus unique et passager, et en exploitant ce sophisme, vous bâterez une révolution. Le fallacia accidentis se rencontre chaque jour dans la société.
Au reste, réfléchissez bien a la théorie du syllogisme exposée
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plus haut , et si peu développée qu’elle soit , elle suffira pour vous mettre en garde contre tous ces sophismes.
Quant à quelques autres qu’ont signalés les logiciens, ce ne suut que des subtilités de mots que l’on réfute en faisant attention aux mots. Ainsi , le fallacia compositionis ou division is, qui consiste à passer du sens divisé au sens composé , et réciproquement ; du sens collectif au sens distributif et vice versa, et autres misérables équivoques que le moindre dislinyuo résout à l'instant.
Dans l’Évangile : Les aveugles voient, les boiteux marchent, etc., c’est-à-dire, ceux qui étaient aveugles, qui étaient boiteux; si tu parles, tu es mort, c'est-à-dire, lu mourras après avoir parlé. Sens divisé. — Un homme qui pleure ne peut pas rire , bien entendu , eu même temps qu’il pleure. Sens composé. — Le sophisme consiste à passer confusément de l’un de ces sens à l’autre; la réfutation à les arrêter nu passage et à les bien distinguer. L'homme pense; sens collectif. Or, Y homme est composé de corps et d’urne, sens distributif. Donc le corps et l'âme pensent, confusion des deux sens qu'il s’agit de séparer.
» En général , dit fort bien M. Gcruzcz , tous les sophismes ont cela de commun que la conclusion ne sort pas légitimement des prémisses. II arrive toujours de deux choses l’une , ou que le principe n’a pas l’étendue qu’on lui suppose, ou qu'il n’est rien autre chose que la conclusion généralisée : dans ce dernier cas, le principe ne peut éclairer la conclusion , puisque sa lumière n’est qu’un reflet. L’art de démêler les sophismes ou de surprendre les vices du raisonnement consiste à voir si les propositions qui forment le raisonnement sont rigoureusement enchaînées , et si les mots qu'on y emploie sont toujours mis dans le même sens. 11 est bon de s’habituer à reconnaître ces sources des sophismes ; car lorsqu'on a rattaché les erreurs du raisonnement à un certain nombre de principes, il devient facile de saisir le point vulnérable d’un argument sous les artifices de la dialectique : ce point une fois dégagé , le masque tombe , et la logique peut faire triompher la vérité. »
Note V.