Chapitre XIX, page 2 7 S
Voici comme ces vers sont rendus par le dernier traducteur de Virgile, M. Barthélemy :
(Pyrrhus.) Sur la porte d'airain précipite ses coups.
Ébranle avec fracas les gonds et les verrous.
Et dressant une poutre ainsi qu'une massue, lians ces panneaux de chêne ouvre une large issue.
Alors dans le lointain apparaissent aux yeux Les lambris de Priam et des rois ses ayeux. . .
Et les mères, errant autour des galeries.
Attachent des baisers ii leurs portes chéries.
Il est évident que cette traduction , sans parler des autres remarques qu’elle suggère , supprime à peu près les redoublements , c’est-à-dire la forme habituelle de la poésie latine ; et il en est de même d'un bout à l’autre de l’Énéïde de M. Barthélemy. Je comprends bien que la reproduction de cette forme dans la langue française présente de grandes difficultés, mais chez un poëte comme M. Barthélemy, qui a si souvent prouvé qu’il n’y avait pas de difficulté pour lui, l’absence du redoublement ne vient-elle pas aussi de l’importance, peut-être exagérée, qu’il attache à la concision. » A l’extrême fidélité, dit-il dans sa préface, que j’exige chez les autres et m'impose à moi-même, j’ajoute une seconde qualité non moins importante, l’extrême concision. Tout le secret du style est renfermé dans ce mot.... Scion moi, le beau qui embrasse tous les genres , et le sublime , qui est le beau à un plus haut degré, ne sont autre chose que la concision, c’est-à-dire une forme de style qui renferme un grand nombre de choses sous un petit nombre de mots ; voilà le grand levier que le génie met en œuvre, pour remuer fortement le cœur ou l’imagination. L'action de ce puissant moyen se démontre presque matériellement ; c’est la conséquence forcée d’une cause physique sur le mécanisme de nos organes. Un certain nombre de pensées présentées successivement
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NOTES
n'agit que faiblement sur notre esprit ; c'est la congestion seule de ocs pensées qui, simultanément introduite dans notre cerveau, ébranle d'un seul coup le siège de nos perceptions, et secoue à la fois toutes les fibres de l'intelligence. Une quantité quelconque de poudre fuse mollement et sons bruit , quand on l'éparpille sur un long terrain et qu’elle s’embrûse par traînée ; la même quantité jaillit avec détonnotion , quand elle se trouve resserrée et allumée dans un étroit espace. Voilà l’effet produit par la compression de la pensée. »
Assurément l’idée est ingénieuse et vient fort à propos dans ce chapitre de la précision ; mais est-elle applicable quand il s’agit d’une traduction de Virgile? Je ne veux pas dire que Virgile manque jamais aux lois de la précision, loin de la ; mais vouloir lui donner V extrême concision de Tacite ou de Perse, c’est, me semble-t-il, méconnaître son caractère. Le traducteur de Virgile qui, tout en visant à une fidélité matérielle en quelque sorte, regarde l’extrême concision comme la qualité la plus importante de son œuvre, pèche contre l’esprit véritable de la poésie latine, et, sous ce rapport, M. l’abbé Delille, malgré ses défauts, me semble se rapprocher de Virgile beaucoup plus que M. Barthélemy.
Note Z.