Chapitre XXIII, page
L’antiquité grecque n’eut point de prosateur digne de ce nom jusqu’à Thucydide; l’antiquité latine n'en eut point jusqu'à Sallustc. Dans certaines littératures , mortes jeunes , dans la Scandinave, dans la provençale, vous ne trouverez guère que des poètes. Au quatorzième siècle et au quinzième , la France et l’Angleterre comptaient vingt poètes contre un prosateur ; aujourd'hui elles comptent vingt prosateurs de premier rang contre un poète. L’Italie présente un état de choses tout contraire. Et le peu de mots que j’ai dits contribueraient à expliquer ce phénomène.
Quelle que soit ma vive admiration pour les beaux vers, je ne puis dissimuler qu’il y ait beaucoup de vrai dans les réflexions de P.-L. Courier, Préface de la traduction d’Hérodote :
« Primitivement l'histoire, les sciences naturelles et la philosophie , telle qu’elle pouvait être , appartinrent à la poésie, chargée seule en ce temps d’amuser et d’instruire. On lui dispute jusqu’à la tragédie maintenant , et chassée bientôt du théâtre, elle n’aura plus que l’épigrammc. C’est que vraiment la poésie est l’enfance de
NOTES
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l’esprit humain , et les vers 1 enfance du style , n en déplaise a Voltaire et aux autres contempteurs de ce qu’ils ont osé appeler ri/e prose. Voltaire s’étonne mal à propos que les combats de Salaminc et des Thermopylcs, bien plus importants que ceux d’Ilion, n’avaient point trouvé d'Homère qui les vonlût chanter : on ne l’eût pas écoute, ou plutôt Hérodote fut l'Homère de son temps. Le monde commençait à raisonner, voulait avec moins d’harmonie un peu plus de sens et de vrai. La poésie épique, c’est-à-dire historique , se tut et pour tou jours , quand la prose se fit entendre , venue en quelque perfection. Les premiers essais furent informes ; il nous en reste des fragments où se voit la difficulté qu’on eut à composer sans mètre, et se passer de cette cadence qui, réglant, soutenant le style, faisait pardonner tant de choses. »
Voyez aussi Peignot, dans la préface de Y Histoire de la passion de J.-C., par Olivier Maillard.
Je ne m'attendais pourtant pas , en écrivant cette note , que M. de Lamartine lui-même viendrait à l’appui de mon idée, lorsque j’ai lu hier, au xir livre de scs Confidences : « Il semblait à l'abbé Dumont, et il m’a souvent semblé plus lard à moi-même, qu’il y avait en effet une sorte de puérilité humiliante pour la raison dans cette cadence étudiée du rhythme et dans cette consonnanec mécanique de la rime, qui ne s’adressent qu'à l’oreille de l'homme, et qui associent une volupté purement sensuelle à la grandeur morale d'une pensée ou à l’énergie virile d’un sentiment. Les vers lui paraissaient la langue de l’enfance des peuples, la prose la langue de leur maturité. Je crois maintenant qu’il sentait juste. La poésie n'est pas dans cette vainc sonorité des vers ; elle est dans l’idée , dans le sentiment et dans l'image, cette trinité de la parole, qui la change en verbe humain. Les versificateurs diront que je blasphème, les vrais poètes sentiront que j’ai raison. Changer la parole en musique, ce n'est pas la perfectionner, c’est la matérialiser. Le mot simple, juste et fort, pour exprimer la pensée pure ou le sentiment nu, sans songer au son pas plusqu’à la forme matérielle du mot : voilà le style, voilà l'expression, voilà le verbe. Le reste est volupté, mais enfantillage : tiugœ canorœ. Si vous en doutez, associez en idée Platon à Hossini, dans un meme homme. Qu’aurezvous fait? Vous aurez grandi Rossini, sans doute, mais vous aurez
•VOTES
diminué Platon. » Est-ce là le langage du poète le plus musical' que la France ait produit? Quantum mutât us ab Mo!
Note DD.