‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 18 sur 147 · CH AP. VI. OES TOPIQUES OU LIEUX. 7Ô · texte numérisé non relu

CH AP. VI. OES TOPIQUES OU LIEUX. 7Ô

réellement nous-mêmes , ii doit être aussi l’un des plus puissants pour communiquer aux autres nos idées. On suivra, dans l’analyse que j’appellerai littéraire, le procédé recommandé par Condillac pour l’analyse philosophique ; seulement il y aura, entre ces deux sortes d'analyse, la différence déjà observée à propos de la définition. Généralement, I énumération littéraire, au lieu d 'être complète, s’arrête aux membres d idée qui se rapportent le mieux à l’objet que l’on traite, au dessein qu’on a en vue.

Il y a plusieurs manières de procéder au développement par énumération :

1° On commence par une synthèse, c’est-à-dire on expose d’abord l’idée sommaire, la pensée dans son ensemble, puis on passe à l'énumération ou analyse. Le commencement de Y Émile de Rousseau appartient à celte forme :

« Tout est bien sortant des mains de l’auteur des choses; tout dégénère entre les mains de l'homme. » Voilà la synthèse. Voici l’analyse qui suit immédiatement : « Il force une terre à nourrir les productions d’une autre , un arbre à porter les fruits d’un autre , il mêle et confond les climats, les éléments, les saisons; il mutile son chien, son cheval, son esclave; il bouleverse tout, il défigure tout; il aime la difformité, les monstres ; il ne veut rien tel que l'a fait la nature, pas même l'homme; il le faut dresser pour lui comme un cheval de manège; il le faut contourner à sa mode comme un arbre de son jardin. »

Massillon, dans son discours sur le petit nombre des élus, veut prouver que bien peu de chrétiens méritent le salut par leur innocence ; il parcourt tous les états, toutes les conditions, toutes les occupations de l’homme. A part l’exagération commune aux moralistes, qui trouvent toujours le siècle où ils vivent le plus corrompu de tous les siècles, le morceau est un modèle d’énumération.

2” L’analyse parait en premier lieu , la synthèse ensuite.

DE LA IIIIÉroniQl'E.

C’est ainsi qu’Fudore, dans les Maityrs de M. de Chateaubriand (H, décrit la Home des empereurs. L’aspect de la campagne qui environne la Home moderne est dépeint de même dans V Itinéraire de Paris à Jérusalem. Le rapprochement est curieux entre ces deux descriptions du même pays à deux époques différentes.

3" Fort souvent enfin, l’analyse, renfermée entre deux synthèses, développe la première et sc résume dans la seconde, lin voici un exemple tiré de l’Oraison funèbre de Turenne par Fléchier.

Synthèse. « Que de soupirs alors, que de plaintes, que de louanges retentissent dons les villes, dans les campagnes ! »

— Analyse. « L’un, voyant croître ses moissons, bénit la mémoire de celui ù qui il doit l’espérance de sa récolte; l’autre, qui jouit encore en repos de l’héritage qu’il a reçu de ses pères, souhaite une éternelle paix à celui qui l'a sauvé des désordres et des cruautés de la guerre. Ici on offre le sacrifice adorable de Jésus-Christ pour l'âme de celui qui a sacrifié sa vie et son sang pour le bien public; lâ on lui dresse une pompe funèbre où on s’attendait à lui dresser un triomphe. Chacun choisit l’endroit qui lui parait le plus éclatant dans une si belle vie; tous entreprennent son éloge, et chacun, s’interrompant lui-mème par ses soupirs et par ses larmes, admire le passé, regrette le présent et tremble pour l’avenir. «

— Synthèse. « Ainsi tout le royaume pleure la mort de son défenseur, et la perle d’un seul homme est une calamité publique. »

La première méthode est préférable, lorsque, dans un sujet vaste cl compliqué, il s'agit de communiquer une science faite, ou de présenter dès l'abord, pour le bien faire saisir, le dessein général, l'idée première d’un ouvrage. .Mais on court risque, pour peu que cette idée soit paradoxale, ou seulement originale, d’indisposer ou d’effaroucher le lecteur. Le passage cité de Rousseau vient à l’appui de celle remarque : •< Tout

CIIAP. VI. — DES TOPIQUES OU LIEUX. 7.‘i

dégénère cnlrc les mains de I homme. ■> — Présentée avec un caractère d'universalité si tranchant, une telle proposition révolte l'esprit qui pouvait être amené doucement à la même conclusion par une analyse préalable.

I.a seconde méthode est celle qui plaisait tant à Socrate ; c’est un plus puissant moyen d'obtenir l'assentiment, mais souvent elle peut traîner en longueur et fatiguer la patience du lecteur, surtout du lecteur français toujours avide de toucher le but.

La troisième est la plus fréquente. Sans formuler positivement la conclusion dès le principe, elle en donne, pour ainsi dire, un avant-goùt; et la synthèse finale, en couronnant l'analyse, achève cette conclusion, sans la répéter. Encore un seul exemple, c’est Racine qui me le fournira :

Synthèse :

Faut-il, Abner, faut-il vous rappeler le cours Des prodiges fameux accomplis en nos jours,

Des tyrans d'Israël les célèbres disgrâces,

Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces ?

Analyse :

L'impic Achat) détruit, et de son sang trempé Le champ que par le meurtre il avait usurpé ;

Près de ce champ fatal Jézabcl immolée,

Sous les pieds des chevaux cette reine foulée,

Dans son sang inhumain les chiens désaltérés,

Et de son corps hideux les membres déchirés;

Des prophètes menteurs la troupe confondue,

Et la flamme du ciel sur l'autel descendue ;

Elic aux éléments parlant en souverain,

Les cicux par lui fermés cl devenus d’airain,

Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée ;

Les morts se ranimant à la voix d'Elisée.

DE I.A IlUETOI'.Kjl'K.

Synthèse :

Reconnaissez, Abner, à ces traits éclatants

Un Dieu tel aujourd’hui qu’il fut dans tous les temps;

Il sait, quand il lui plaît, faire éclater sa gloire,

Et son peuple est toujours présent à sa mémoire.

Quoi qu’il en soit de ces diverses formes, je ne puis assez insister sur l’énumération, l’analyse, la décomposition et la recomposition des idées. Que le professeur la recommande sans cesse à scs élèves ; que l'élève s’y applique continuellement. Dans les compositions qui lui servent d'exercice, qu’il songe moins à ajouter des idées à la matière donnée, pour peu que cette matière soit bien faite, qu’à développer par l'analyse celles qui y sont contenues; que, sans tomber dans la prolixité et la redondance , il poursuive chacune d’elles dans ses derniers résultats, et ne l'abandonne qu’après l'avoir forcée de rendre, pour ainsi dire, tout ce quelle contient. L'importance de ce précepte est universelle *. De l’énumération relève tout l'artifice des descriptions , des tableaux , des portraits , des

1 Quinlilicu, au VIIMivre, explique les avantages de l’analyse par un exemple où il inet toute 1’éloqucncc qui tait si souvent de ce rhéteur un orateur remarquable. « Sans doute, dit-il, celui qui se borne à dire qu’une ville a clé prise embrasse dans ce seul mot toutes les horreurs que comporte un pareil sort; mais il ne remue pas les entrailles, et a l'air d’annoncer purement et simplement une nouvelle : mais développez tout ce qui est renfermé dans ec mot , alors on verra les flammes qui dévorent les maisons et les temples ; alors on entendra le fracas des toits qui s’abiment, et une immense clameur formée de mille clameurs; on verra les uns fuir à l’aventure, les autres étreindre leurs parents dans un dernier embrassement ; d’un côté des femmes et des enfants qui gémissent, cl de l’autre des vieillards qui maudissent le sort qui a prolongé leur vie jusqu’à ec jour; puis, le pillage des choses profanes et sacrées, les soldats courant en tout sens pour emporter

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