‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 2 sur 147 · OE LA RHÉTORIQUE · texte numérisé non relu

OE LA RHÉTORIQUE

Exposition du sujet; définition de la rhétorique. — De la nature et de l’art. Que la rhétorique est utile, parce que les intelligences humaines naissent inégales, et par conséquent perfectibles ; qu’elles se perfectionnent par l’exercice pratique et par l'élude de la théorie. — Etymologie du mot rhétorique. Caractère différent de la rhétorique chez les Grecs, à Rome, et dans notre siècle; qu’aujotird’lmi clic ne doit plus se borner à l’éloquence, mais s’occuper du style et de la comjtosition littéraire en tout genre. — Préceptes généraux; utilité de la pratique; valeur réelle des préceptes.

Une des branches les plus importantes de I éducation intellectuelle est l’art de communiquer et de faire partager aux autres nos idées et nos sentiments , à l’aide de la parole ou de l'écriture.

Cet art se nomme Rhétorique.

Comment parvenir à persuader, à instruire, à attendrir, à récréer, scion les divers sujets, et toujours à intéresser l'auditeur ou le lecteur : voilà le problème qu’il se propose.

iMais le problème a-t-il une solution? Celte solution n’estelle pas antérieure à la rhétorique? En d’autres termes, qui nous donne les idées et leur expression , la nature ou l’art?

2 DE LA RUÉTOBIQUE.

La cjucstion n’csl pas il hier. C’esl la mémo (pic posait Horace à propos île la poésie,

Na turn ficrel laitdnbilc carmen, an arle,

Quæsilum est

El aujourd’hui, comme alors, l'unique réponse péremptoire est celle d'Horace, quand il exige la collaboration, pour ainsi dire, de l'art cl de la nature,

ego nec sludium sine divitc vcnn,

Ncc rude quid possit video ingenium ; alterius sic Altéra poseit opem res ’...

Si les intelligences étaient égales de nature, l’art n’existerait pas ; car dés qu’elles seraient égales, elles seraient nécessairement parfaites. D’où se conclut en effet l'imperfection? D’uuc comparaison du bien au mieux, du mal au pire. Or, quelle comparaison possible dans l'hypothèse de légalité absolue? Par là même que les nids d’hirondelle sont toujours et partout exactement identiques, ils sont parfaits comme nids d’hirondelle. Ceux qui ont prétendu traiter d’un art, c’est-àdire d’une méthode de perfectionnement pour atteindre des modèles, en partant du principe de l’égalité absolue des intelligences, ont donc mal raisonné. Car où est le modèle, quand

• On demande souvent qui fait le grand poète,

Ou U nature, ou Part...

J'ai tente de traduire moi-même tous les passages cites, non qu'il n’y ait d'excellentes traductions des divers écrivains grecs et latins ; mais parce que le plus souvent elles ne me semblent pas Taire ressortir assez bien l'idée ou l'expression qui ont précisément déterminé la citation.

* Que p«ul l'étude où manqua une riche nature?

Que peut un esprit hrut, son» Part et Ja culture? llieit : l'un demande h l'antre un secours mutuel.

C1IAP. I. — DE LA llllÉTOMQrE. 5

tous sont égaux? où la méthode de perfectionnement, quand tous sont parfaits? El qu’on ne croie pas se sauver en disant: tous ne font pas bien, mais tous peuvent bien faire ; l’inégalité en actes ne détruit pas l’égalité en puissance. Erreur. Les actes sont le résultat trop immédiat delà puissance pour qu’on les en distingue. Ils n’en sont séparés que par un mot : je veux ; et si, pour quelque motif que ce soit, tous ne peuvent prononcer ce mot, 1 inégalité réparait, et l'on n’a fuit que reculer la difficulté.

Or, les actes étant évidemment inégaux , et par conséquent la puissance inégale, nous arrivons de force à l’idée de perfee* tihilité ; celle d’inégalité l'amène aussi invinciblement que l’idée d’égalité absolue amène celle de perfection absolue; la corrélation est rigoureuse. Le perfectionnement est donc possible. Maintenant se réalise-t-il, et de quelle manière?

L’on dit de l'écrivain ou de l’orateur qui entraîne, qui charme, qui intéresse, qu’il a du génie ou de l’esprit. Mais en quoi consiste réellement l’esprit et le génie ?

Si l’on y réfléchit bien, l’on verra que ce n’est rien autre chose que la faculté de saisir, de combiner et d’exprimer des rapports inaperçus par le grand nombre, et que ce qu’on nomme communément pensée, style, n’est en général qu’une perception et une combinaison de rapports *.

Il est d'heureuses natures qui , de bonne heure, sentent, imaginent et formulent vivement: c’est le très-petit nombre. Il est , au contraire , des natures ingrates qui semblent radicalement inhabiles à sentir, à imaginer et à exprimer : c'est encore le très-petit nombre. L'immense majorité de l’espèce

1 b’où vient, à certaines époques où le véritable esprit ne manque pourtant pas , la vogue inexplicable du calembour? « L’esprit , dit Addison , étant le talent de trouver des ressemblances entre les choses, on a été jusqu’à trouver de l’esprit dons les ressemblances entre les mots. »

do la nuÉToniQuo.

humaine s’échelonne entre ces deux extrêmes, (l'est pour elle qu’est fuite la rhétorique.

En outre, quelle que soit notre nature, il arrive, par intervalles, que l’action de nos facultés est spontanément provoquée. soit par un sentiment, un intérêt, un souvenir, soit par la présence d'un objet extérieur destiné à les mettre en jeu. Ce phénomène intellectuel se nomme la passion. Rare dans le plus grand nombre des indjvidus et des circonstances, quand il survient, il illumine aussi vivement parfois que l’organisation la plus heureuse. L’éclat est le même, seulement il est passager; car la passion, c’est la nature accidentellement surexcitée '.

Or, pourquoi la faculté de saisir et de formuler les rapports, commune à divers degrés , organiquement ou accidentellement, à tous les hommes, ne pourrait-elle pas, comme les autres, se développer par l’exercice? L’œil s’exerce à connaître l’étendue et la distance dans les corps , l'alliance et les contrastes dans les couleurs ; l’oreille à distinguer le plus ou moins d’éloignement, d’intensité, d’harmonie ou de discordance des sons ; le goût et le tact à apprécier la nature et les degrés de la saveur, l’aspérité ou le moelleux des surfaces ; tout le monde convient qu’il faut longtemps regarder pour voir et écouler pour entendre. Eh bien ! la loi du sens physique est celle du sens intellectuel. Lui aussi s’habitue par l'usage à saisir des rapports inappréciables pour les masses, à les combiner, à les exprimer ; il s’exerce réellement à l'esprit et au génie. De là l’axiome si souvent cité : le génie n'est que la patience.

L’histoire des grands écrivains ne confirmc-l-cllc pas celle vérité? Le Ciris et le Mvretutn de Virgile annonçaient-ils

1 u La nature, dit Voltaire, rend les liommes éloquents dans les grands intérêts et dans les grandes passions. Quiconque est vivement ému voit les choses d’uu autre œiî que les autres homme.*. a

CIIAP. I. — DE LA IUIÉT0MQCE. 5

l'Enéide? Est-ce pur /fthulie el Tartufe que Racine cl Molière ont débuté?

Luc méthode qui aide à la perception el à la manifestation des rapports, ou, en d’autres termes, à la découverte et à l'expression des idées, est donc presque toujours applicable. Aiguillon des organisations paresseuses, frein salutaire poulies esprits mieux partagés, elle est le guide de tout le reste. Elle empêche les uns de désespérer d'eux-mêmes, les autres de s'égarer et de se perdre; elle traee la carrière, pose les limites, ramène dans la voie; saisissant dans leur vol, poulies soumettre à J'analyse, les inspirations les plus heureuses de la nature et de la passion, parfois elle leur arrache leur secret, et parvient à reproduire, à force de patience, les merveilles de la spontanéité.

la-s orateurs el les poètes ont précédé, il est vrai, les poétiques et les rhétoriques; mais ce fait ne prouve pas contre l'utilité de ces dernières. Si des génies exceptionnels les ont devinées, ce n’est pas un motif pour ceux qui viennent ensuite de ne pas les étudier, de ne pas mettre à profil dans leur intérêt les mérites et même les défauts de leurs prédécesseurs. Les pères de la pensée cl du style sont des géants, sans doute, et nous, rhéteurs, des enfants. Mais, bien qu'on ait abusé de celle comparaison, il n'en est pas moins vrai que, quand le géant a pris l’enfant sur scs épaules, celui-ci, malgré son imbécillité, voit plus loin que l’Hercule qui le porte, et peut indiquer à ceux ipii suivent el le but, elles détours, et les écueils du chemin1.

1 « Ce n’est point aux traités de rhétorique qtfon doit l'invention des argu* ments ; ils ont tous été connus avant les règles : la rhétorique n’est qu’un recueil d’observations faites sur ce qui existait déjà j et la preuve, c’est que les rhéteurs ne sc servent que d’exemples plus vieux que leurs traités, et empruntés aux orateurs, sans rien dire de nouveau et qui n’ait été pratiqué avant eux. Les véritables auteurs de l'art sont donc les orateurs ; mais nous devons pourtant quelque reconnaissance à ceux qui ont aplani les dillicultcs ;

fi

DE LA HIlfrOItlQL’E.

Tous ceux qui écrivent reconnaissent d'ailleurs qu’il est dans leur art, comme dans tous les autres, certains procédés de composition, certains secrets de métier, une sorte de mécanisme littéraire, que l’on ne devine point, que l’on n’apprend qu'à l'user, apres bien des essais et des tâtonnements. « C’est un métier de faire un livre, comme de faire une pendule, disait la Bruyère ; il faut plus que de l’esprit pour être auteur '. » La rhétorique, n’cùt-ellc d’autre résultat que d'aplanir les difficultés de cet apprentissage, ceux qui aspirent à devenir praticiens ne devraient pas la négliger.

La rhétorique est donc utile, parce que les intelligences étant inégales, et par conséquent perfectibles, l’art, c’est-àdire les méthodes rationnelles de perfectionnement . peut efficacement venir en aide à la nature, c’est-à-dire aux dispositions innées. La nature, premier et indispensable élément, inégalement distribué entre les divers individus ; l’art, élément secondaire, mais d'une utilité d’autant moins contestable, qu’il peut se modifier d’après les natures différentes.

La rhétorique est utile, parce que le sens intellectuel, auquel elle s’adresse, ayant pour objet les idées et leur expression , c’est-à-dire la perception cl l’appréciation de certains rapports , de même que le sens physique perçoit et apprécie des rapports d’un autre ordre, il est évident que si l'observation et l'exercice contribuent à perfectionner celui-ci , ils contribueront également à perfectionner celui-là.

par tonies les vérités que, grâce à leur génie, les orateurs ont decouvertes une à une, les rhéteurs nous ont épargné la peine de les chercher, cl les ont rassemblées sous nos yeux. « Quiktil., liv. V, c. X.

1 Un rhéteur contemporain ajoute dans le même sens : * Rien ne s’improvise en littérature, rien; car l’idée, quelque lucide qu’elle soit, n’est pas oeuvre littéraire. Dès qu’on la veut forger, dès qu’on la coule dans une certaine forme, l’opération est soumise à des lois rigoureuses. »

CHAI*. I. DE LA nUËTORKIOE. 7

Maintenant, en quoi consiste la rhétorique, et a-t-elle été comprise de même en tout temps et par tous les rhéteurs?

Considérée dans son étymologie, la rhétorique n'est que fort de parler ; mais la signification de ce mot, comme celle de beaucoup d'autres, s’est modifiée et étendue en passant de l'antiquité aux âges modernes.

Jusqu’après la guerre du Péloponése, la Grèce ne connut et n’employa guère que la parole pour produire et répandre au dehors les productions de l’intelligence. La scène, la tribune, le barreau étaient déjà ce qu’ils sont encore, des lieux où le poète et l’orateur communiquaient oralement leurs idées et leurs impressions à leurs concitoyens assemblés. Mais l’usage de la voix, comme manifestation de la pensée littéraire, ne s’arrêtait pas là. La poésie épique, l’élégie, l’ode, l’histoire ellemême se chantaient et se récitaient par les rues, sur les places, aux jeux d’OIympieet de IVéméc. 11 n’est pas jusqu'à la philosophie qui ne présentât ses doctrines sous la forme dramatique du dialogue; le lieu de la scène était un portique, une promenade, un jardin, la prison de Socrate ou le promontoire de Sunium.

Les premiers rhéteurs grecs, les sophistes , purent donc, sans mentir à l'étymologie , renfermer dans l'art de parler toutes les règles de l'art d écrire. Et quoique la philosophie, la poésie et l'histoire se fussent successivement retirées du domaine de la littérature orale, ceux qui vinrent plus lard ne changèrent rien au mode consacré. Nous les voyons, jusque sous les empereurs , donner, dans leurs Rhétoriques élémentaires, des préceptes et des exemples sur tous les genres, sur l’apologue, la narration, les sentences, les éloges, les lieux communs, etc. Il suffit de parcourir les Exercices d’Aphthonius. La folie des sophistes, ce fut de loucher au fond, quand ils devaient se borner à la forme, et, si j’ose employer celte expression, décomposer la recette, quand on ne leur demandait que la manière de s’en servir. C’est ainsi que les Gorgias,

d:: la iiiiKToniyi’K.

les Prodicus, les Ilippias se vantaient de pouvoir traiter , comme les ergoteurs du moyen âge, de omni re scibili, et qu’un Pliormion osait discourir de l’art de la guerre devant Annibal.

Les Romains s’aperçurent bien vile de ce ridicule : moins artistes que les Grecs, ils méprisèrent dans l'enseignement tout ce qui ne leur paraissait que jeux d imagination et amusements de vaincus; plus pratiques surtout et plus positifs, ils ne voulurent s’occuper que de la partie de la rhétorique à laquelle les institutions démocratiques donnaient une importance réelle dans la vie active et publique. Ils revinrent donc à lélymologie, fondirent l’art de bien écrire dans l’art de bien dire, et considérèrent comme code unique cl universel du style les préceptes de l'éloquence

Pour se faire une idée de la puissance de la parole à Rome, qu’on lise ce que disent Aper et Malcrnus dans cet excellent Dialogue des orateurs, chef-d’œuvre de raison et de style, qu'il soit de Tacite, de Quintilien ou de tout autre, préface naturelle de tout ouvrage où il est question d’éloquence, et dont plusieurs pages semblent écrites d'hier, tant il y a de rapprochements entre notre état social et politique actuel, et celui de Rome aux derniers temps de la république et aux premiers de l’empire (A). Ce magnifique tableau du pouvoir et des avantages de Tari oratoire explique parfaitement comment il est arrivé que chez les rhéteurs romains, chez Cicéron

* Chez les Romains d'ailleurs la littérature proprement dite avait été renfermée dès le principe et pour jamais dans les tablettes et les manuscrits. Je compte pour rien, en effet, ces lectures publiques de la Rome impériale, objet des regrets de Pline, du dédain de Tacite et des sarcasmes de Juvénal, où l'auteur se ramassait à grands frais un auditoire complaisant. Ces lectures ne faisaient que préparer l'édition manuscrite. C'était un mode de tâter en quelque sorte son public, mode que l'amour-propre finit par rendre illusoire cl abusif.

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surtout et Quinlilicn, cet art par sa souveraine importance ail absorbé en lui seul toute 1a rhétorique.

.Mais les choses se sont modifiées dans les âges modernes; et même en obéissant à l’idée romaine, au principe d’utilité positive et pratique, il est nécessaire «le revenir aujourd’hui à celle universalité de préceptes applicables à tous les genres littéraires, dont les Grecs avaient donné l’exemple, cl que la plupart des rhéteurs ont eu tort d'abandonner pour se borner, à l’exemple des Romains, aux règles de l’éloquence.

Sans doute, la tribune et le barreau ont conservé beaucoup de leurs anciennes prérogatives ; l’éloquence de l'avocat en tout pays, et celle du représentant, dans les gouvernements constitutionnels, sont encore une des voies les plus rapides et les plus sures pour arriver à la fortune, ajux hautes dignités, à la considération nationale, à la célébrité européenne; enfin la société moderne a vu naitre et fleurir une troisième branche d’éloquence inconnue à l’antiquité, celle de la chaire.

Mais la supériorité d'intelligence manifestée par des écrits, quels qu'ils soient, conduit souvent au même but que I éloquence proprement dite, et sous bien des rapports le pouvoir de la presse a succédé à celui de la parole. Destinée jadis à se transmettre, comme par tradition, d’une oreille à l'autre, ou consignée seulement dans quelques manuscrits, dont le haut prix interdisait l’acquisition à la grande majorité du public, la pensée de Iccrivain vole maintenant d’un bout ù l'autre de l’univers avec les livres, les pamphlets, les journaux. Le plaidoyer même cl le discours que l’avocat ou le représentant semble n’adresser qu'aux juges ou à ses collègues, saisis par la sténographie, ont bientôt franchi les murs de la chambre ou de la salle d'audience, pour pénétrer dans les provinces les plus reculées.

La presse ! voilà donc l’instrument qu’il importe le plus de savoir manier pour celui-là même à qui le nom d’orateur semblerait mieux convenir que le nom d'écrivain. Aujourd'hui,

m l.A IIUlfTOlilQUE.

en effet, il a pour juge le Iribunnl, demain il aura peut-être la nation ; aujounl'liui sa parole n'est entendue que de quelques centaines d'individus, demain elle sera lue par l'Europe entière.

Cela ne signifie pas qu’il doive entièrement oublier ses auditeurs pour ne songer qu’ù scs lecteurs. Il ne perdra pas de vue que la barre et la tribune sont, en définitive, le premier théâtre de scs combats et de ses victoires, le point de départ de sa parole ; il s’exercera à acquérir la spontanéité d’idées et d’expressions nécessaire aux luttes journalières où il est engagé, il travaillera son organe, il ne négligera ni l’énergie, ni la grâce de l’action. Mais, attendu la diversité des temps et des mœurs, il n’attachera pas â l’improvisation, au débit et au geste la haute importance qu’y mettait l’antiquité romaine.

Il suit de là que la rhétorique embrasse aujourd'hui un plus vaste objet qu’alors; on ne lui demande plus seulement les règles nécessaires pour discuter habilement les questions politiques, administratives et judiciaires, mais les préceptes de l’art d’écrire appliqués à tous les sujets. Le style, quelque matière que l’on traite d’ailleurs, lettres, récits, dialogues, descriptions, dissertations, résumés, drames, mœurs, passions, polémique, est de son ressort; elle ne doit pas craindre même d’aborder la poésie, du moins en ne la considérant que sous les faces qui lui sont communes avec la prose, et sans empiéter sur le domaine de la jk étique proprement dite. Il suit encore que tout ce qui a trait à l improvisalion et à l’action oratoire, sans être absolument négligé, y occupe pourtant une bien moindre place que chez les anciens.

Ces distinctions établies, avant d’entrer dans les détails, ne perdons pas de vue les observations suivantes :

1° La rhétorique n étant point une science, mais un art, elle exige avant tout et surtout la pratique. Méthode, préceptes, théories, quelques savantes qu'elles soient, lotit est

CU.\P. 1. — DK l.A ItlIKTÜHKJt’K,

subordonne à l'exercice de la composition. Fit fabricando f uber, voilà le premier axiome de la rhétorique, comme de la poétique, de la musique, du dessin, de tous les arts La meilleure leçon pour l’écrivain est l’étude approfondie des bons modèles, et les travaux qui ont pour but de reproduire les formes de leur style. Sans le travail, et un travail obstiné, point d’écrivain *.

La pratique est d’autant plus nécessaire, que la théorie, quelque profonde et variée qu'on la suppose, ne peut embrasser toutes les applications, prévoir toutes les hypothèses. Le niailrc n’enseignera jamais tout ce que l’art peut produire. L’analogie fait le reste. Quel est le peintre qui ait appris à

1 • La nature est riche, dit Vico, dans ses Institutions oratoires } Part pauvre, l'exercice et le travail invincibles. .. Aussi, ajoute-t-il, les peintres qui veulent devenir excellents ne s'arrêtent pas aux longues et subtiles discussions sur leur art, mais ils passent des années entières à copier les tableaux des grands maîtres. •

2 On sait combien lioracc appuie sur cette idée dans Y Art poétique . Un vieux critique français, du Bellay, l'a énergiquement reproduit dans sa Défente et illustration de la langue française. « Ne te fie point, dit-il, aux exemples de ceux des nêtres qui ont acquis grande renommée avec point ou peu de science, et n 'allègue point que les poêles naissent. Cescroil chose trop facile que d'atteindre ainsi a l'immortalité. Qui veut voler par la bouche des hommes doit longuement demeurer en sa chambre, et qui désire vivre en la mémoire de la postérité doit, comme mort en soi-même, suer et trembler maintes fois, endurer la faim, la soif, et de longues veilles. Ce sont les ailes dont les écrits des hommes volent au ciel. » Et pour passer du xvi* siècle au xix', car vous verrez que j'aime à montrer les préceptes réellement utiles et solides maintenus à travers les âges, en dépit des changements d'idée et des caprices de la mode : « Je voudrais, dit le héros d’un roman moderne, je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue, sans effort, comme l'eau murmure, et comme le rossignol chante. » Et le raisonneur du livre lui répond avec infiniment de sens : « Le murmure de l'eau est produit par un travail, et le chant du rossignol estxin art. N 'avez* vous jamais entendu les jeunes oiseaux gazouiller d'une voix incertaine, et s'essayer difficilement à leurs premiers airs? Toute expression d’idccs, de sentiments et même d'instincts exige une éducation. »

DE LA nilÉTOUIQUE.

représenter tout ce qui existe dans la nature? Il y parvient cependant par l’exercice. Il y a des choses qui s’apprennent, quoiqu’elles 11e s’enseignent pas *. IV oubliez pas, d’autre part, que si la vertu des préceptes est singulièrement puissante pour rectifier les erreurs, améliorer les qualités que nous devons à la nature, et tracer des limites à leurs développements, elle l'est beaucoup moins pour nous donner les mérites qui nous manquent. I.e précepte corrige plutôt qu'il ne produit: la pratique crée en même temps quelle améliore.

2" l.es préceptes n'ont pas tous le même degré d'intérêt. Les uns sont essentiels et généraux; ils tiennent à la nature même de l’art, viennent à propos en toute matière, et se retrouvent dans tous les siècles et sous toutes les latitudes :

Avant donc que d’écrire, apprenez h penser...

Tout ce qu’on dit de trop est fade et rebutant... etc.

Les autres sont spéciaux ou locaux, ne s'appliquent qu’à certains genres, ou ne sont vrais que chez certains peuples et à certaines conditions préalables :

Soyez riche et pompeux dans vos descriptions...

Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée,

Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée... etc.

La plupart des règles de l’harmonie, l’usage des euphémismes, des litotes, de l'hyperbole, du pléonasme, dc‘S expressions métaphoriques et proverbiales se rattachent à cette classe.

1 • Paulatini fiat iisii cl ad similia transilus : tradi enim oinilia quæ ars oflUit mm passant. Main qnis pii lor onmia quai in rcrutn nntnra suai adunilirarc didiril ? Scil perrepta si nicl imilandi ralionc. aiMimilalill qiiiiqnid ucccpcrit. Qua di ni vero mm dorentium sutil, jcd discontinu!. » Qpimil., liv. Vit, c. X.

CIIAP. I. — DE I.A RllËTORIQl'E.

Quelques - Uns enfin pourraient se nommer hii toriques. D’une vérité contestable ou d’une médiocre portée, si l’un en fait mention, c’est qu’ils ont été admis antérieurement, et qu'à défaut de la raison , ils ont pour eux l'autorité. Dans celte classe doivent se ranger plusieurs des définitions et des subdivisions adoptées par les rhéteurs; on peut les exposer, mais non sans les discuter et les estimer à leur valeur. C'est au maître à observer ces différences , à les faire ressortir, et à mesurer l’attention de l'élève à l'importance du précepte.

3° C’est encore au maître à lui apprendre comment il faut, dans l’occasion, savoir s’écarter des règles, et obéir, en dépit d’elles , aux inspirations du goût 1 , c'est-à-dire de cette faculté, moitié d'instinct, moitié de culture, qui nous fait discerner et sentir le beau , en dehors meme des lois générales et des prévisions de l’art. Le maître peut traiter de la nature du goût, mais ne lui en demandez pas les règles; ce serait le plus souvent lui demander les règles de l’exception.

Concluons de ce qui précède que trois éléments concourent

1 • Quoique les règles, dit parfaitement bien Condillnc, soient le fruit de l'expérience et de la réHcxion, quelques écrivains les ont combattues, comme si elles n'étaient que. de vieux préjugés. Ils ont cru établir des opinions nouvelles, en renouvelant les erreurs des premiers artistes, et en rappcIanL les arts à leur première grossièreté. Ce n'est pas rendre un service aux génies <1 uc de les dégager de l'assujettissement à la méthode, clic est pour eux ce que les lois sont pour l'homme libre. » Seulement j'ajouterai avec Montesquieu : « Comme les lois sont toujours justes dans leur être général , mais presque toujours injustes dans l'application, de même les règles, toujours vraies dans la théorie, peuvent devenir fausses dans l'hypothèse. Quoique chaque effet dépende d'une cause générale, il s'y mêle tant d'autres causes particulières, que chaque effet a, en quelque façon, une cause à part. Ainsi l'art donne les règles, et le goût les exceptions; le goût nous découvre en quelles occasions l'art doit soumettre, cl en quelles occasions il doit être soumis. «

DE I.A nilÉTORIQUE.

ii la formation de l’écrivain, la nature, l’art et l'exercice. C’est la doctrine d’Aristote et de Cicéron

• Aristote demande ç»vytv, ifjtxrpm, x'^y-j/y, trois mots sacrementels que je retrouve dans la belle période qui commence le Discours pour Archias : « Si qtiid est in me ingenii, judices, quod sentio qunm si t exiguum ; aut si qua exercilatio dicendi, in qua me non inficior mcdiocriter esse versatum ; aut si hujusce rei ratio ali qua ab optimarum artium sludiis ac disci/dina profecta f a qua ego nullum confiteor ælatis mcœ tempus abhorruisse... etc. »

oso

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