‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 20 sur 147 · DES TOPIQUES OU LIEUX · texte numérisé non relu

DES TOPIQUES OU LIEUX

Dos autres topiques ou lieux. Quelle en est la nature, quel en est l’usage. — Nouvelles objections contre l’emploi des topiques; réfutation. — Du genre et tic l’espèce ; des antécédents et des conséquents ; de la cause et de l’effet ; des circonstances ; des semblables et des contraires. — Dernières observations sur l’emploi des lieux communs.

L’on conçoit quel parti l’on peut tirer, pour le développement de l’idée, de l'examen de sa nature ou de la définition; de l'examen du signe qui la représente ou de l'étymologie; de l'examen des éléments qui la composent ou de l’analyse. Ces sources épuisées, d’autres sc présentent.

L’idée que vous exploitez peut sc rattacher à une idée plus générale, elle peut renfermer en soi un plus ou moins grand nombre d’idées spéciales et individuelles; étudiez-la donc sous le rapport du genre, sous le rapport de \' espèce.

Revenons, par exemple, à l’idée république. L’idée république est comprise dans l’idée gouvernement, état, société. Le développement de celle-ci aidera puissamment à traiter celle-là. Puis viendront les diverses espèces de républiques : aristocratique, démocratique, oligarchique, fédérative, une et indivisible; république de Sparte, d’Athènes, de Rome, de

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Venise, de Suisse, des États-Unis; république de l'antiquité avec les esclaves, du moyen âge avec la féodalité, de 93 avec la terreur, et bien d'autres encore.

Ce n’est pas tout. Comment une république peut-elle naître et subsister, ou dégénérer et périr? Quels sont, quels peuvent être les résultats des diverses phases de son existence? Voilà les causes, les effets, les antécédents, les conséquents, les circonstances.

Si nous ne saisissons pas bien ce que peut être une république, nous la comprendrons mieux envoyant ce qu’elle n'est pas. — Ce n’est, diront scs partisans, ni le despolisme capricieux d'un seul, ni la tyrannie plus capricieuse encore d’une aveugle multitude, ni... etc. Elle obéit à la loi, invisible et toutepuissante, comme le vaisseau à la force irrésistible de la vapeur qu'il cache dans ses flancs, comme l’univers au pouvoir occulte et suprême qui le dirige dans sa marche , comme... etc. Les adversaires de la république trouveront d'autres ni et d’autres comme; et ici nous entrons dans les similitudes, les différences, les comparaisons, les contraires.

Voyez-vous comme, à l'aide des lieux, un sujet qui peutêtre vous semblait aride cl borné au premier coup d’œil , s’agrandit, sc féconde, se développe à l'infini.

Ici , je 11e puis m’empécher de revenir sur les objections. Science dangereuse, a-l-on dit, semblable à celle des anciens sophistes, qui apprend à soutenir indifféremment le pour et le contre. N'est-ce pas là, en effet, comme agissent Aristote, par exemple, quand il dit, à propos des contraires : « Si l’on vous allègue les lois, nppelez-en à la nature, et si l'on fait parler la nature, rangez-vous du côté des lois ; >» et Quintilicn, quand il développe la théorie et les règles du mensonge oratoire , qu’il appelle, par euphémisme, une couleur, colorem *? — Sans

* Qlintil., fnstil. oral., IV, 2.

1)E LA MIÉTOniQI E.

doute; mais remarquez d’abord qu’Aristole et Quiiitilieu enseignent à argumenter dans une cause, et non simplement à développer une idée , ce qui n’est pas tout à fait la même chose : et puis, nous l’avouons, la rhétorique n’est pas l'art de se faire des opinions justes sur les choses et les hommes , c’est l’art de faire partager aux autres l'opinion quelconque que l’on s’est faite. Nous ne cesserons d’exhorter à la bonne foi cl à la vertu, nous la regardons comme une des conditions sine qua non du vrai talent; nous sommes persuadé que, avant tout, il faut que chacun pense ee qu'il dit, que les avocats des deux parties ont l'un et l’autre l inlimc conviction que la raison est de leur côté, que le fauteur de la monarchie est aussi sincère dans son credo politique que celui de la république ; mais, encore une fois, notre affaire n’est pas de leur inspirer des sentiments, mais uniquement de leur apprendre à communiquer aux autres ceux qu’ils ont. La rhétorique est cette langue d’Ésope, la meilleure ou la pire des choses, selon l’emploi qu'on en fait; mais toujours à l'abri elle-même de toute responsabilité, quel que soit ou l’usage ou l’abus. Ne nous demandez pas plus que nous ne promettons. Ceci ne contredit pas, au reste, ce que nous avons dit plus haut à propos de la moralité du sujet. On peut être de bonne foi en défendant une opinion erronée, on ne l'est jamais en soutenant une cause immorale.

L’objection que se fait le docteur Blair est plus spécieuse ; je l’ai déjà touchée au chapitre précédent. .• N’a-t-on d’autre but, dit-il, que d étaler une faconde insupportable, que l’on ait recours aux fieux , que l’on s'empare de tous les moyens qu'ils présentent, et I on pourra, avec la connaissance la plus superficielle de la matière, discourir à perte de vue sur tous les sujets ! mais de telles compositions auront toujours quelque chose de faible et de commun. Pour être réellement énergique et persuasif, il faut étudier longtemps son sujet et le méditer profondément. Ceux qui indiquent aux jeunes gctis

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d'autres sources d’inrentian tes abusent, et en voulant donner trop de perfection à la rhétorique, ils en font, en réalité, une élude insignifiante et puérile. •

Nous avouons avec Blair, et nous l’avons posé en principe, que la méthode d'invention la plus féconde est l'examen approfondi du sujet; qu'il y aurait puérilité à multiplier les lieux, à les faire entrer tous, de gré ou de force, dans chaque matière. Nous sommes convaincus que la méditation fait jaillir des sources imprévues et qui seraient restées rebelles à toutes les baguettes divinatoires de la Rhétorique. Quilililien l'a dit luimême : <■ N’allez pas croire qu'il faille, sur chaque sujet, sur chaque pensée, interroger tous les lieux communs, les uns après les autres, et frapper pour ainsi dire, à leur porte, pour voir s’ils ne répondraient pas aux besoins de la question; ecne serait prouver ni expérience ni facilité «

Mais il n’en est pas moins vrai que l’emploi des lieux, indispensable quand les circonstances ne permettent pas de creuser profondément une matière, ouvre, dans tous les cas, une vaste carrière à l’esprit. Les écrivains même les plus indépendants et les plus méditatifs y ont recours. Sans doute , ils ne se disent pas, avant de composer : Je vois appeler en aide d’abord les similitudes, puis les contraires, ensuite la cause et l'effet, les antécédents, etc., mais ils le font d'habitude et à leur insu, comme ils obéissent aux règles de la logique, de la grammaire, de la poétique . sans se les remémorer toutes, avant de prendre la plume, et sans s’être formulé une résolution préalable

1 Voyez la suite, Instit. ornt., V, 10, ad fin. A l'exemple (le Quinlilicu, Vico compare ingénieusement les lieux à l'alphabet. « Ce sont , ilit-il , les cléments, les lettres de l'argumentation. Qui veut s'en servir, et ne connaît pas à fond son sujet ou ne possède pas une érudition vaste et variée, est semblable à celui qui sait les lettres, mais ne sait pas les réunir en mots. lit de meme, qui prétend les utiliser tous dans chaque argument fait l’effet de celui qui voudrait faire entrer toutes les lettres dans chaque mot. »

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de suivre chacune d’elles. Ouvrez quelque livre que ce soit, et vous verrez que le développement de chaque idée rentre dans un des lieux indiqués par les anciens. Aussi , tout en dispensant^)- avoir recours plus lard , croyons-nous utile d’Iiabiluer à ce genre de travail les jeunes gens qui commencent, de les accoutumer à traiter tel sujet par les circonstances, tel autre par le genre et l’espèce, et ainsi de suite. « L’esprit . dit avec raison M. Leclerc , exercé par ces méthodes artificielles, saura en profiter dans l’occasion, même à son insu, et les mettre en pratique sans y songer. »

Outre les trois topiques dont j'ai parlé dans le chapitre précédent , Cicéron et Quintilicn en comptent treize autres que l'on peut réduire aux suivants :

Le genre et l’espèce ;

Les antécédents et les conséquents ;

La cause et l'effet ;

Les circonstances ou accessoires;

Les semblables et les contraires.

On verra que, en adoptant ces expressions, nous n’y attachons pas tout à fait la môme idée que les rhéteurs anciens.

Le genre et l’espèce. Vous voulez exhorter à une vertu spéciale, recommandez la vertu en général , vous développerez par le lieu genre. « Si toute vertu mérite notre admiration et nos éloges, pourquoi mépriser et blâmer celui qui oublie une injure reçue? Celte charité , dans son excès même , n’est-clle pas une vertu ? ■

L’idée, les soldats français sont braves, — servira à la fois

de développement et de preuve à celle-ci : tous les Français sont braves. « La république de Sparte, modèle de frugalité, de tempérance et des plus hautes vertus a disparu , et nous espérons que nos empires seront éternels ! » Ce sera le lieu espèce.

Massillon pense que la première tentation à laquelle les grands soient exposés est le plaisir. Les grands sont une espèce

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relativement au genre humain ; il établit d'abord que le plaisir est le premier piège tendu par le démon aux hommes en général.

« Le premier écueil de notre innocence, c’est le plaisir. Les autres passions plus tardives ne se développent et ne mûrissent, pour ainsi dire, qu’avec la raison; celle-ci la prévient, et nous nous trouvons corrompus, avant presque d’avoir pu connaître ce que nous sommes. Ce penchant infortuné, qui souille tout le cours de la vie des hommes, prend toujours sa source dans les premières mœurs : c’est le premier trait empoisonné qui blesse l'âme; c’est lui qui efface sa première beauté, et c’est de lui que coulent ensuite tous les autres vices. Mais ce premier écueil de la vie humaine devient comme l'écueil privilégié de la vie des grands..., etc. »

On voit que ce lieu rentre, sous plusieurs rapports, dans l'énumération. C’est une observation que vous aurez occasion de répéter à l’égard de quelques autres. Ils se touchent souvent de si près qu’on peut les confondre aisément. Cette confusion d'ailleurs ne présente pas le moindre inconvénient. Peu importe le mot, pourvu que vous compreniez bien la chose '.

Les antécédents et les conséquents. Saint-Réal, dans son Histoire de la conjuration des Espagnols contre Venise, suppose un discours de Renault aux principaux conjurés. 11 veut leur prouver que le ciel protège, ordonne même celte entreprise, et qu’ainsi la crainte des maux passagers qu'elle occasionnera ne doit pas les en détourner. La première partie de la proposition est développée et démontrée par les antécédents, la seconde par les conséquents. Tout l’édifice de l'admirable allocution

1 « .N ec sum de nominibus anxius ; vocet cnim ut volucrit quisqtie, duin vis rcrum ipsa manifesta sit. » Qoihtii.., Instit. oral., V, 10.

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