DF. LA RHETORIQUE
d'Auguste it (’.innn, dans Corneille, dépend de 1 emploi des mêmes topiques. Depuis les premiers vers :
Tu vois le jour, Cinna, mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père et les miens...
jusqu'à ce mot si énergique de situation,
Cinna, tu t’en souviens, et veux m’assassiner!
le poète a procédé uniquement par les antécédents. C’est par les conséquents, depuis :
Quel était ton dessein et que prétendais-tu... etc.
jusqu'à la fin. qu’il développe l’absurdité des projets de Cinna.
La carne. On conçoit quelle abondante variété de développements découle de l’examen des causes premières ou secondes, essentielles ou accidentelles, intimes ou extérieures, brutes ou intelligentes de tout ce qui peut être l’objet de la pensée humaine. Décrirez-vous les merveilles de la nature, l’ordre éternellement nouveau de l’univers, sans chercher à remonter aux causes contingentes et à la cause première de ces prodiges si réguliers? Parlerez-vous des révolutions des empires, sans tenter de les faire comprendre par l'exposé des motifs qui les ont amenées? Accuserez-vous un coupable, exalterez-vous un grand homme, sans expliquer les raisons qui ont déterminé les crimes de l'un, les vertus de l’autre? Bourdaloue a raconté les hauts faits et les victoires du prince de Condé; il en trouve la cause dans les éminentes qualités de son héros :
.. J'appelle le principe de ces grands exploits, cette ardeur martiale qui, sans témérité ni emportement, lui faisait tout oser et tout entreprendre; ce feu qui, dans l’exécution, lui rendait tout possible et tout facile ; ectte fermeté dame que jamais nul obstacle n'arrèta, que jamais nul péril n’épouvanta, que jamais nulle résistance ne lassa ni ne rebuta ; celte vigilance que rien ne surprenait ; celte prévoyance à laquelle rien
CHAT. Vit. — DES TOPIQUES OU LIEUX.
n’échappait; celte étendue de pénétration avec laquelle...; cette promptitude à prendre son parti que...; cette science qu’il pratiquait si bien et qui le rendait si habile à...; cette activité...; ce sang-froid...; celte tranquillité...; cette modération et cette douceur pour les siens...; cet inflexible oubli de sa personne qui..., etc. Car tout cela est le vif portrait que chacun de vous se fait du prince que nous avons perdu, et voilà ce qui fait les héros. »
L’effet. Lieu merveilleusement utile quand vous voulez à la fois développer et démontrer une vérité. Bernardin de Saint- Pierre, dans les fitudes de ki nature, cherche-t-il à prouver que le sentiment de la Divinité est nécessaire à l'homme? •• Avec le sentiment de la Divinité, s’écrie-t-il, tout est grand, noble, invincible dans la vie la plus étroite; sans lui, tout est faible, déplaisant et amer au sein même de la grandeur... » Et il continue à faire comprendre ainsi la nécessité de celte opinion consolatrice par scs effets dans l’une et l’autre hypothèse.
Voulez-vous amplifier celle pensée : « les hommes doivent croire en un Dieu rémunérateur et vengeur »? Exposez quels seraient les effets de leur incrédulité sur un point si essentiel ; celle autre : <> tout ne meurt pas avec nous »?ditcs-nous les conséquences de cette opinion ; ou encore, en réunissant deux topiques, celles de l'opinion contraire. Ainsi fait Voltaire; ainsi Massilion, dans son sermon sur la vérité d’un avenir '.
1 « Otez aux hommes, (lit Voltaire, l'opinion d'un Dieu rémunérateur et vengeur, Sylla et Marius se baignent alors avec délices dans le sang de leurs concitoyens ; Auguste, Antoine et Lepide surpassent les fureurs de Sylla; .Véron ordonne de sang-froid le meurtre de sa mère. Il est certain que la doctrine d'uu Dieu vengeur était alors éteinte chez les Romains. L'alliée, fourlie, ingrat, calomniateur, brigand, sanguinaire, raisonne et agit conséquemment, s'il est sur de l'impunité de la part des hommes. Car s'il n'y a pas de Dieu, ce monstre est son Dieu à lui-même; il s'immole tout ce qu'il
DE LA RIIÉTOBIQl'E.
Ce lieu se rapproche du conséquent comme le lieu cause de Y antécédent. La différence est qu'il sert plutôt à prouver, et le conséquent h développer; celui-ci est plutôt le post hoc, celui là le propter hoc.
Les circonstances ou accessoires. Ce lieu est encore plus vaste que tous les autres ; son principal domaine est l'éloquence judiciaire. C’est là surtout qu’il s'agit d’examiner la personne, la chose, le lieu, les facilités, les motifs, la manière, le temps, en un mot, tous les éléments d'analyse que les anciens rhéteurs avaient renfermés dans le fameux vers technique :
Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando.
Le discours de Cicéron pour Milon est l’exemple le plus complet peut-être et le plus remarquable que nous offrent les annales du barreau de l’emploi de ce lieu. Mais la ne se borne pas son influence sur l’invention. Après l’énumération des parties même du sujet , c’est sur celle des circonstances que roulent presque tout entiers les tableaux . les descriptions, les récits, que le fonds en soit réel ou fictif, les portraits des hommes fameux en quelque genre que ce soit, etc. Quel
désire, ou tout cc qui lui fait obstacle ; les prières les plus tendres, les meilleurs raisonnements ne peuvent pas plus sur lui que sur un loup afTamc. • • Si tout meurt avec nous, dit Mnssillon , les annales domestiques et la suite de nos ancêtres né sont donc plus qu'une suite de chimères, puisque nous n'avons point d'aïeux et que nous n'aurons point de neveux. Les soins du nom et de la postérité sont donc frivoles ; l'honneur qu’on rend à la mémoire des hommes illustres, une erreur puérile , puisqu'il est ridicule d’honorcrcc qui n'est plus; la religion des tombeaux une illusion vulgaire; les cendres de nos pères et de nos amis, une vile poussière qu’il faut jeter au vent cl qui n’appartient à personne ; les dernières intentions des mourants, si sacrées parmi les peuples les plus barbares, le dernier son d'une machine qui se dissout... etc. »
Cil AP- VII. — DES TOPIQUES OU LIEUX.
intérêt n'acquiert pas une narration îles circonstances du lieu et du temps où la scène se passe ! Combien ces accessoires ne servent-ils pas à l'éclaircir en même temps qu’à la développer! Pour faire connaître le chameau , Buflon décrira l'Arabie; il peindra le printemps pour y placer la fauvette.
Nos romanciers modernes ont en général porté ce moyen d'intérêt si loin que chez eux l’accessoire, en mainte occasion, étouffe le principal. Quoi qu’il en soit , ils l’emploient continuellement, comme ils font du reste de beaucoup d’autres secrets de rhétorique, qu’ils ont usés, pour ainsi dire, jusqu'à la corde, tout en paraissant en faire 11. Les exemples qu’on pourrait tirer de leurs écrits sont innombrables ; et plusieurs, il faut l'avouer aussi, sont dignes du parallèle avec les plus exquis des siècles précédents.
Les semblables et les contraires. Le nom de ces lieux suffit pour les définir. Aux semblables se rattachent les comparaisons, les similitudes, du plus au moins, du moins au plus, du même au même, les apologues, les paraboles, les allégories, etc. Car si ces divers points appartiennent plus spécialement, par leur forme, au titre de l 'élocution, nous devons constater dès à présent leur importance pour l’invention par les développements d’idée qu’ils suggèrent.
Les contraires comprennent tout ce que les anciens appelaient repugnanlia, contraria, opposila, disximilia. Rien de plus fréquent dans les orateurs cl les poêles que l'usage des contraires et des semblables.
Rourdaloue s'adresse aux semblables pour développer l'inconséquence de celui qui nie la Providence dans le gouvernement de l'univcrs"; Racine, pour démontrer qu’en remettant
1 « Il croit qu’un État ne peut être bien gouverne que par la sagesse et le conseil d’un prince; il croit qu’une maison ne peut subsister sans la vigilance et l’économie d’un père de famille; il croit qu’un vaisseau ne peut être bien
Joas à Athalic, on concourt peut-être à l'accomplissement îles secrets tlcsseins de Dieu sur cet enfant
Fléchier veut exprimer l'active capacité de M. le Tellier; il dira ce qu’il n était pas, pour mieux expliquer ce qu'il était, et celle ombre fera en même temps ressortir les jours de son tableau
A ces exemples eonnus la littérature contemporaine pourrait en ajouter beaucoup d’autres. Les semblables et les contraires sont aussi des lieux favoris des écrivains de. notre époque. Ouvrez Lamartine, ouvrez Victor Hugo. Dans les Feuilles (l’automne, la vinl-lroisièmc ode procède par les contraires, depuis le premier \ ers jusqu'au dernier, l.es semblables occupent de même toute la vingt-cinquième et tout le paragraphe sept de la Prière /tour tous.
Mais, dit-on. en jetant ees vers, Victor Hugo n'a point
conduit sans l'attention et l'habileté d'un pilote; et quand il voit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien réglée, ce royaume dans l'ordre et dans la paix, il conclut, sans hésiter, qu'il y a un esprit, une intelligence qui y préside ; mais il prétend tout autrement à l'égard du inonde entier, et il veut ‘lue, sans Providence, sons prudence, sans intelligence, par un effet du hasard, ce grand et vaste univers se maintienne dans l'ordre merveilleux où non» le voyons» *
I Pour obéir aux lois d'un tyran inflexible,
.Moïse, par »a mère ou Nil abandonné,
S« fit, presqu’en naissant, ;i périr condamné; Mais Dieu, le conservant contre toute espérance. Fit par le tyran même élever son enfance.
Qui sait ce qu’il réserve à votre Eliacin?...
2 « M - le Tellier ne ressemble pas à ces âmes oisives qui n'apportent d'autre P* «-parution a leurs charges que celle de les avoir désirées; qui mettent leur B oiie u les acquérir et non pas à les exercer; qui s’y jettent sans discerne- ^nent et s y maintiennent sans mérite, et qui n'aclictcnl ces titres vains leu * l,*>atlOMS el *1® dignités, que pour satisfaire leur orgueil et pour honorer c , P?reS8° : ^ sc ^ connaître nu public par l'application à ses devoirs, la «•naissance des affaires, l 'éloignement de tout intérêt. «