‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 23 sur 147 · DES MŒURS · texte numérisé non relu

DES MŒURS

Des mœurs et des passions , et d'abord des mœurs. — Mœurs de la nature, mœurs de l'homme. — L'homme considéré sous le rapport de l'âge, du sexe, du tempérament, du climat, du pays, du siècle, de la religion, des institutions politiques et sociales, des relations de famille, de l'éducation, des occupations et des habitudes journalières. En quoi cette élude contribue ù l'invcution. — Que doit>on entendre par couleur locale cl quelle en est l'utilité. — Des bienséances littéraires.

Je ne dois pns quitter le litre de l’invention, sans parler des passions et des mœurs. Les observations à cet égard ayant pour objet la nature et l’homme dans un temps , un lieu et des circonstances données, il est évident quelles peuvent féconder ces deux principaux éléments du travail de l’écrivain , l’aider ainsi à inventer. Il s’agit d’abord de bien fixer le sens que j’attache à ces mots.

Les anciens rhéteurs entendaient par mœurs les qualités cl les moyens à l’aide desquels l’orateur parvient à se concilier la faveur, l’estime, laffcclion de ses auditeurs. Quintilien nomme quatre qualités principales que dans ce but l’orateur

f.lIAP. VIII. — UES HOEl'HS.

doit posséder ou feindre : la probité , la bienveillance , la modestie, la prudence.

Par passions ils comprenaient les qualités et les moyens à l'aide desquels l'orateur parvient à exciter dans l ame de ses auditeurs un mouvement vif et irrésistible, qui l’emporte vers un objet ou qui l’en détourne. Ainsi ils donnent des règles pour allumer ou éteindre la joie ou la douleur, l’admiration ou le mépris, la crainte ou l’espérance, l’honneur ou la bonté, la pitié ou la terreur, en un mot, l'amour ou la haine.

Sans doute, l’importance de ces préceptes est incontestable, et l’on ne s’étonnera pas que les moeurs et les passions, Xithos et le jMlhos, occupent une si grande place dans les écrits des anciens, et qu’Aristote, par exemple, y ait consacré presque tout le second livre de sa rhétorique; mais nous aurions tort aujourd’hui de placer dans X invention les passions et les mœurs, si nous les prenions dans l'acception antique.

Pour les anciens, avons-nous dit, la rhétorique est l'art de persuader des auditeurs ou des juges. 11 s’agit donc d'apprendre d’abord à les convaincre par des arguments. La science des arguments devient le premier paragraphe du titre Invention. La rhétorique commence par un traité de logique. A défaut d'arguments , ou pour ajouter à leur énergie , l’orateur doit l’emporter par l'autorité de son caractère, se concilier les auditeurs par ses mœurs réelles ou oratoires, c’est-à-dire par les qualités qu'il possède effectivement ou que son langage peut faire supposer en lui. Enfin, si tout cela est inutile ou insuffisant, il faut entraîner en excitant les passions. La marche des anciens était conforme à la nature cl à la raison.

Notre but n’étant pas le même, notre plan a dû se modifier. C’est pour cela d'abord que nous ne parlons pas ici des arguments. La logique formelle, à laquelle ils appartiennent, ne fait point partie de l’invention. Non-seulement elle ne donne pas plus d’idées que la rhétorique; mais elle n’indique pas même , comme elle , des sources d’idées. Elle apprend

DE LA IlUÉTOHIQltE.

seulement à lier les idées entre elles, et à les revêtir des formes irrésistibles du raisonnement pour les faire pénétrer dans les esprits. Ses développements appartiennent plutôt à la disposition. La vertu ne donne guère plus d'idées que la logique; mais, par elle, après avoir distingué le bien du mal, pour adopter l’un et rejeter l'autre, nous ajoutons à nos idées celte autorité et ce charme qui naissent de l'alliance de la moralité et du talent, et dont nous avons parlé à propos du choix du sujet. La passion, elle, donne des idées; et si la rhétorique, comme nous ne le nions pas, ne donne point la passion, elle enseigne, en recommandant l'observation , à reproduire ses actes et à imiter son langage, il n'est donc pas inopportun, tout en abandonnant à la logique les arguments , de conserver à la rhétorique le chapitre des passions et même celui des mœurs, mais dans un autre sens que l'antiquité, et en tant quelles contribuent à l invenlion.

Nous avons dit que l'invention dépendait surtout de l’observation et de la méditation qui la féconde. Or deux sujets immenses par leur étendue et leur variété s'offrent sans cesse à l'écrivain: l'homme et la nature, l’un et l'autre éternellement les mêmes considérés sous une de leurs faces, éternellement inconstants sous l'autre , séparés en mille rencontres et se louchant par mille points. Ce sont eux dont il faut observer et méditer les mœurs, les passions, la couleur locale.

Si vous étudie/, la nature, vous remarquerez partout deux caractères essentiels . double élément de la beauté : l’un c’est la variété dans l’unité, l’autre la convenance des moyens avec la lin et des parties entre elles. Ce sont là, si je l'ose dire , les mœurs de la nature. Le résultat de vos observations à cet égard sera un vif désir de connaître et un profond sentiment d'admiration qui ne peuvent manquer d’agrandir cl de multiplier vos idées. Puis, par intervalles, surgiront des phénomènes irréguliers, au moins en apparence, qui vous pénétreront d'amour ou d'cU’roi : ici des vallées de Tempé ou de Campait,

Digiti

CHAP. VIII. — DES MOEI'BS.

dos îles Borromées, des oasis au milieu des sables; lii des volcans, des avalanches, des cataractes, les tempêtes des flots et les tremblements de la terre. M'est-il permis d’appeler tout cela les passions de la nature? Enfin à ces deux grands caractères généraux, éthique et pathétique, encore une fois qu’on me passe ces mots, viendra se joindre la prodigieuse diversité des climats et des produits , qui donnera à chaque coin de terre, à chaque subdivision des eaux, aux animaux, aux plantes, selon les lieux et les saisons différentes, aux métaux même et aux minéraux façonnés par la main de la nature ou de l'homme, une physionomie sut rjeneris, une couleur locale, féconde en idées neuves pour celui qui observe longtemps avant de prendre la plume.

Il en est ainsi de l’homme. Mais, pour inventer, quand il s’agit des mœurs ou des passions humaines, l’écrivain doit d’abord s’observer lui-même et bien examiner ce qu’il a été cl ce qu’il a fait, ce qu’il pourrait être ou faire dans telle ou telle hypothèse donnée. « C’est moi que j’étudie, disait Fontcnclle, quand je veux connaître les autres. » Car c’est en nous surtout qu’il nous est pleinement loisible d’apprécier et de suivre la nature ; chez les autres, elle s’enveloppe souvent d’un voile que leur volonté jette autour d’elle, et dont il ne nous est pa-toujours donné de la dégager.

Cependant, bien que chaque individu ait en lui quelque chose de typique, et soit, comme on l’a dit, un microcosme, il n’est pas seul au monde, et, tout en s’étudiant soi-même, il ne doit point perdre de vue les autres, dans les diverses modifications que peuvent leur faire subir le climat, l’Age , le sexe, le tempérament, le pays, le siècle, la religion, les institutions politiques et sociales, les relations de famille, l'éducation, les occupations enfin, et les habitudes journalières. On conçoit que, quelque intense cl profond que soit mon travail sur moimême, il me sera d’une médiocre ressource pour me représenter, par exemple, une jeune et mélancolique Ecossaise de notre

DE LA RIlÉTORtQl/Ë.

siècle, élevée dans la réclusion d'une famille puritaine qu’elle n’a jamais quittée , ou bien , au pôle moral opposé, un vieil Arabe du désert , bilieux et fanatique musulman , parcourant sans cesse, l’yatagan au poing, ses brûlantes solitudes. Ces deux extrêmes appartiennent, sans doute, comme moi, à la race humaine; mais, ce caractère commun mis à part, ils auront avec moi fort peu de points de contact et d'identité de vues, d'actes et de langage.

Quelques remarques donc sur les divers éléments que je viens d’énumérer comme modifiant le caractère général de l’humanité. Les deux plus puissants sont I aje et le sexe.

Aristote, Horace, Scaligcr, Vida, la Fresnaie-Vauquelin , Régnier, Boileau , toutes les poétiques et les rhétoriques ont présenté une image plus ou moins fidèle des modifications successives que l’âge apporte à nos mœurs :

Ætatis cujusquc notandi sunt tibi mores '.

Il est à peu près inutile de s'y arrêter. Qu’on relise les vers de Uegnier, cités en note (J). 4e les ni préférés à ceux de Boileau, parce qu’ils sont moins connus, moins précis, il est vrai, mais d'une expression plus originale et plus colorée.

Les théoriciens ne se sont pas aussi généralement arrêtés sur l’influence du sexe. Le sujet était moins saisissable de première vue, les nuances plus délicates, et puis les anciens ne s'en étaient pas occupés aussi spécialement, et les modernes mettent toujours leurs pas dans les vestiges des anciens. Marmonlel a exposé avec justesse les distinctions entre les deux sexes (K).

La plupart de ses remarques à ce sujet sont d’une vérité

1 I! le foui tlecli.iquc AgeétuiÜer le? mœurs.

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