CIIAP. VIII. — DES MOEURS
évidente. Mais si l’on admet ces théories générales sur les mœurs d’après le sexe, on verra que les plus grands écrivains eux-mêmes ont souvent donné l’exception pour la règle. Pour ne parler que des femmes, voyez ces femmes toutes viriles de Corneille , que Balzac appelait d’adorables furies , et dans Racine, ces la Vallière égarées à la cour du roi de Pont et des empereurs de Rome; parcourez ensuite les femmes idéales et vaporeuses du drame allemand ou anglais ; passez aux romanciers, depuis Richardson, peintre si souvent fidèle, et qu'en dépit de la fastidieuse minutie de ses détails d'intérieur , on a eu tort de condamner à un complet oubli, jusqu’aux belles et chastes figures de Walter Scott, jusqu'aux portraits si chaudement et si spirituellement faux de la plupart des romanciers français de notre âge. Dans cette innombrable multitude de types gracieux, terribles, délirants, résignés, célestes et infernaux, quel écrivain nous montre la femme tout entière, comme Homère, par exemple, a montré l’homme tout entier, jeune dans Achille, mùr dans Ulysse, vieux dans Nestor, fils dans Télémaque, père dans Priam? Homère lui-môme n’a pas voulu aborder la femme; Andromaque et Pénélope ne sont que l'épouse. Les anciens ne pouvaient guère aller plus loin. Les modernes ont mieux réussi, assurément, et c’est chez eux que l'on retrouverait toute la femme, si l'on recueillait eà et là les traits les plus exquis et les plus énergiques de leurs écrits, de ceux surtout où le peintre et le modèle appartiennent au même sexe. Étudiez donc la femme, d’abord dans le monde et la société; puis, pour ne citer que notre littérature, arrêtezvous aux types les plus vrais de nos tragiques et de nos romanciers ; n’oubliez pas surtout les lettres latines d’Héloîsc, Marguerite de Valois, M"® de Sévigné, M“® de Staël, et les belles pages de Matiprat et de Consuclo.
Si vous voulez agir sur un homme par la parole ou le représenter aux autres, il ne sera pas non plus inutile de joindre aux données précédentes celle du tempérament , de la
DE LA RH^TORIQt’E.
constitution physique. Adressons-nous ici à la physiologie. Les physiologistes distinguent quatre especes de tempéraments, rarement absolues et exclusives l’une de l’autre dans le même individu, mais s’alliant en général à divers degrés et d'après certaines lois : le tempérament lymphatique, le sanguin, le bilieux et le nerveux '. Le premier est marqué par l’inertie des fonctions vitales, la faiblesse et la lenteur de la circulation. Le cerveau, organe manifeste de l'intelligence, n'a, comme le reste du système, qu’une action languissante, et tous les actes intellectuels s’exécutent sous I influence de cette atonie. Le second suppose, au contraire, l’activité de In circulation ; les personnes qui en sont douées sont vives et ardentes, le cerveau doit partager l’animation générale de l’individu. Dans le bilieux et le nerveux, toutes les fonctions s’exécutent avec une énergie ici plus capricieuse et plus irritable, là plus rude cl plus obstinée, et les fonctions de l’intelligence ont dans l'un et l’autre une vigueur proportionnée. On comprend que, pour exercer sur un individu I influence de la parole, ou le mettre convenablement en scène, le langage qu’on lui adresse ou qu’on lui prèle doit subir certaines modifications sous le point de vue du tempérament. Et ccciest tout à la fois un des mille arguments en favcurdc l'utilité littéraire des sciences, de celles même qui paraissent le plus étrangères à l’art du style proprement dit.
Une des causes déterminantes du tempérament en général, c’est le climat. « Quel est celui de vous, disait M. Cousin aux auditeurs de son Cours d’histoire de la philosophie , quel est celui de vous qui pense que les lieux, la terre qu'il habile, l’air qu’il respire, les montagnes ou les fleuves qui l’avoisinent,
1 Voyez tous les physiologistes, entre autres le Traité <ir Combe.
phrfuolngir de
ciiap. vin. — des noei'rs.
le climat, le chaud, le froid, toutes les impressions qui en résultent; en un mot, que le monde extérieur lui est indifférent et n’exerce sur lui aucune influence?... Pensez-vous, quelqu’un a-t-il jamais pensé que l’homme des montagnes ait et puisse avoir les mêmes habitudes, le même caractère, les memes idées, et soit appelé à jouer dans le monde le même rôle que l’homme de la plaine, que le riverain, que l’insulaire ? Croyez-vous, par exemple, que l’homme que consument les feux de la zone torride soit appelé à la même destinée que celui qui habite les déserts glacés de la Sibérie? le croyezvous? Eh bien, ce qui est vrai des deux extrémités, de la zone glacée et de la torride, doit l’être également des lieux intermédiaires et de toutes les latitudes. Jusqu’ici la raison a l’avantage de s’accorder avec le préjugé, et c’est beaucoup pour elle. Oui, messieurs, donnez-moi la carte d’un pays, sa configuration, son climat, ses eaux, scs vents, et toute sa géographie physique ; donnez-moi scs productions naturelles, sa flore, sa zoologie, etc., et je me charge de vous dire a priori quel sera l’homme de ce pays, et quel rôle ce pays jouera dans l'histoire, non pas accidentellement, mais nécessairement, non pas à telle époque, mais dans toutes, enfin l'idée qu'il est appelé à représenter. >•
Tout en approuvant les idées de M. Cousin, j’y aurais désiré cependant quelques modifications. En effet, quand vous étudierez les mœurs de l’homme, sous le rapport du climat, vous remarquerez que son influence opère plus sur l’homme inculte que sur l’homme civilisé, sur l’homme physique que sur l’homme moral, sur le vieillard que sur le jeune homme. Marmontel différencie aussi avec assez de bonheur les résultats du climat sur les mœurs humaines. Ce qu’il dit à ce sujet est généralement vrai, exccptis excipiendis, bien entendu, et plutôt aussi, me semble-t-il, dans le passé que dans le présent. La multiplicité des communications, la facilité des modes d’échange matériels et intellectuels allèrent par
DE LA RHÉTOnlQl'E.
une action lente, mais continue, les effets du climat. Chaque jour la civilisation étend scs conquêtes sur la nature. Les chemins de fer sont destines à opérer plus d’une révolution dans la rhétorique, comme dans tout le reste.
Quoi qu'il en soit, l’étude de l'homme, considéré géographiquement, en quelque sorte, sous le rapport du climat, des races, des localités, contribue à l'invention Voyez quel caractère d’originalité elle a donné à l’histoire, sous la plume de Montesquieu, de Niebuhr, de Thierry, de Michelet ; et si parfois l'imagination a entraîné l’un ou l'autre de ces écrivains au delà de la vérité historique, l’excès ou le défaut dans l’application n'altère point la valeur du précepte que Boileau a formulé :
Des siècles, des pays étudiez les moeurs,
Les climats font souvent les diverses humeurs.
L’action de la religion et de la constitution politique rentre évidemment dans le titre Pays et Siècle. En s’alliant aux influences des temps et des lieux, elle les modifie singulièrement. Le Français, par exemple , que vous voulez persuader ou représenter, conserve bien toujours quelque chose de ce caractère français , sensé, impressionnable et narquois, qui a traversé tous les Ages depuis Hugues Capel jusqu’à Louis-Napoléon, depuis ltulebeuf jusqu’à Bérenger; mais il est bien
1 » Un homme, dit encore M. Cousin, qui joignait à l'esprit le plus positif ces grandes vues où te vulgaire des penseurs ne soit qu’une imagination ardente, et qui ne sont pas moins que le regard rapide et perçant du génie, le vainqueur d'Arcole et île Marengo, rendant compte à ta postérité de scs desseins vrais ou simulés sur cette Italie qui devait lui être chère à plus d'un titre, commence par une dcscriptiou du territoire italien, dont il tire toute l’histoire passée de l'Italie et le seul plan raisonnable qui ait jamais été tracé pour sa grandeur et sa prospérité. Je sais peu de pages historiques plus belles que celles-là. » Cours de philosophie.
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évident en même temps qu’il obéit à d’autres influences. Calvin le picard ressemble plus à Jérôme de Prague, et le duc de Richelieu à Buckingham, qu'un huguenot farouche et républicain du seizième siècle au grand seigneur esprit fort et libertin de la cour de Louis XV.
11 faut tenir compte, sous ce rapport, des moindres accidents ; et ici les arts du dessin viennent, comme tout à l’heure la physiologie, en aide à la rhétorique. Quelles théories, quelle collection de faits et d'observations pourraient être plus utiles à l'écrivain , que les réflexions solitaires de quelques heures passées, je suppose, dans le musée de Versailles? Les pensées que fait nailrc celte infinie variété de physionomies , de costumes, de poses, ne sont-elles pas plus fertiles en instruction réelle que tous les livres et toutes les leçons possibles? Voici, par exemple, une série de portraits, tous français, il y a plus, tous appartenant à la même famille, aux Montmorency. Ch bien, suivez toutes ces figures , depuis ce guerrier à barbe blanche et tout bardé de fer, jusqu’au gentleman relevant par sa distinction native le frac noir et bourgeois de notre âge. Arrêtez-vous tour à tour sur la grâce artistique et chevaleresque du contemporain de François I", sur l'ampleur grave et quelque peu emphatique du costume de Louis XIV, sur les oripeaux et l’élégant débraillé du siècle suivant. La contemplation intelligente de ces portraits présentera toute une étude de mœurs; elle aura, pour les siècles passés, le mérite des voyages quand il s’agit des contemporains, et sera souvent plus féconde en révélations et en idées que toutes les lectures. Une seule visite aux salles des Antiques du Louvre, telles que les a organisées le conservateur actuel , fait mieux connaître les moeurs grecques et romaines que le dépouillement de vingt in-folio.
Ce ne sont pas , en effet, les livres sur les variétés caractéristiques des siècles et des nations qui nous manquent; mais parfois l'esprit de flatterie, celui de dénigrement , les préjugés
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cii un sens quelconque onl guidé les auteurs, on bien ils ont tracé des portraits de fantaisie. Je doute qu’un Carthaginois ou un Germain, peint d’après Titc-Live ou Tacite, fût ressemblant. Dans tous les cas , il est rare que les écrivains suffisent pour pénétrer bien avant dans l’intimité, en quelque sorte, d’un peuple.
Une méthode préférable, à mon gré, serait d'étudier, pour chaque nation, non pas seulement les écrivains qui ont prétendu la peindre ex professo , mais aussi celui qui, instinctivement, a le mieux personnifié en lui ses concitoyens, et dont les œuvres, comme un miroir , les reflètent le plus complètement. Sous ce point de uic, le meilleur initiateur à l’intelligence des Athéniens en général , c’est Aristophane ; des Romains. Cicéron; des Anglais. Walter Scott; des Allemands, Schiller; des Français, Voltaire, etc. Qui se pénétrera bien de leur esprit comprendra et expliquera leurs compatriotes.
Un exemple seulement pour montrer que d'idées et quelle variété d’idées et par là même d’expressions fait naître l’observation approfondie du caractère d’un peuple, modifié par l’opinion dominante, religieuse ou politique, de l’époque. A la veille d’une bataille , Marlhorough comme Napoléon, Napoléon comme Souvarow, n'ont qu’une pensée à exprimer à leurs soldats : « Combattez en braves; triomphez si vous pouvez, mourez s'il faut. « Voilà le programme solennel , la matière uniforme des trois ordres du jour. Mais les trois orateurs, par là même qu’ils étaient de grands capitaines , étaient de profonds rhétoricicns ; le génie , auquel ils devaient le secret du commandement et de la victoire, leur donnait aussi celui du langage qui convient et qui persuade. Et c’est parce que l’esprit de leur nation se résumait en eux, élevé, pour ainsi dire, à sa plus haute puissance, que l'un développait le sujet donné par les intérêts matériels cl le souvenir de la vieille Angleterre, l’autre par l’amour-propre et I honneur, le dernier par la religion cl l'invocation à saint Nicolas. Et le langage, pour le même