C1IAI>. VIII. — DES MOL ERS
motif, était ici , précis et palpable; là, énergique et animé; plus loin , trivial et pittoresque. Daniel O’Connel a été peutêtre, relativement, un aussi grand orateur que Démoslhénc et .Mirabeau, et s’il leur est inférieur d'une manière absolue, c’est de la distance qui sépare l'Irlandais du dix-neuvième siècle de ('Athénien de Chéronéc ou du Français de 1789.
J’ai dit qu’Ilomèrc avait peint, dans l’Odyssée et l'Iliade, le père , le fils, l’épouse. L’élude des diverses relations naturelles ou sociales contribue puissamment à l’invention. Au dixhuitième siècle, le théâtre s’essaya à représenter ainsi, au lieu des liassions, les rapports de famille ou de société. Le Père de famille , le Fils naturel de Diderot, beaucoup d’autres drames de cette époque, appartiennent à ce genre auquel se rattachait déjà l’homérique Jndromaque de Racine. Cet ordre d’idées n était pas à dédaigner. De nos jours on a voulu y rentrer, dans Le roi s'amuse , dans Lucrèce Borgia, dans quelques antres écrits. Mais il y a entre nous et nos prédécesseurs celte différence qui n’est pas à notre avantage : c’est qu’ils ne s’occupaient que des généralités, tandis que nous avons le tort de ne peindre d’ordinaire que les exceptions, exceptions le plus souvent monstrueuses, sans but moral, sans utilité pour l’exemple, sans profit pour la littérature. Celte remarque s’applique également à plusieurs des paragraphes de ce chapitre.
On comprend que l’ éducation , le milieu dans lequel on se meut, les travaux et les habitudes journalières sont autant d’éléments qui modifient à l’infini les mœurs, les pensées, les expressions de chaque individu; qu’ainsi l'orateur qui s’adresse aux hommes, aussi bien que l’historien, le romancier, Icjdramatislc, qui les mettent en scène, doivent étudier consciencieusement ces modifications qui leur viendront en aide pour l’invention , et ne jamais les perdre de vue, s’ils veulent conserver à leur pensée et à leur style deux mérites éminents, la vérité et la variété.
Ajoutez à l'observation de l'homme et de ses impressions
1>K LA IUIÉT0RIQUE.
physiques et morales , celle de la nature qui l'environne, du ciel, du sol, des plantes, des édifices, des costumes, des meubles, des ustensiles, des idiotismes et formes de langage usitées à telle époque et dans telle condition, transportez les résultats de ces observations dans vos écrits et dans vos paroles, et vous obtiendrez ce qu'on appelle la couleur locale. Ce mérite, négligé pendant plusieurs périodes littéraires , ne doit plus 1 être une fois les connaissances assez généralement répondues pour que tous le comprennent et l’exigent. Racine qui a si admirablement, j'ai presque dit si audacieusement, conservé la couleur locale dans YJthalie , par exemple, parce que la pensée et le langage bibliques étaient familiers à son parterre, n’a pas osé en agir de môme avec l’antiquité grecque. El certes, il ne péchait point par ignorance ; nul ne l’avait aussi longtemps et aussi profondément étudiée; mais il sentait que ses contemporains ne l'eussent pas comprise comme lui.
Deux éefleils sont d’ailleurs à éviter dans la couleur locale. L’un est de donner par elle au style celte forme plastique, sculpturale , tout extérieure, que Victor Hugo n'a pas su toujours éviter dans Notre-Dame de Paris, et qu’on peut reprocher à Waller Scott lui-mème, souvent plus peintre que poète. N'oublions pas que la partie intime de l'homme doit toujours avoir le pas, dans la pensée des écrivains, sur son revêtement extérieur; l’âme et l’esprit doivent les occuper plus que le corps.
Le second défaut est de supposer que tout est dit quand on a fixé l’attention sur certaines spécialités extérieures de l’individu. Plusieurs de nos écrivains ont porté cette manière à l'abus le plus intolérable. Ils se sont imaginé que quand un bonune a parlé de son pourpoint tailladé et de sa bonne dague de Tolède, le seizième siècle est épuisé; que Henri IV ou Louis XI sont connus à fond, quand l’un a juré ventre-saintgris, et que l'autre a baisé les saints en plomb de son chapeau ; semblables à cet acteur grotesque qui croyait nous révéler