‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 26 sur 147 · CHAP. VIII. DES HOEI RS · texte numérisé non relu

CHAP. VIII. DES HOEI RS

Napoléon tout entier, en se promenant, la main dans le gilet, et en prenant du tabac vingt fois en un quart d'heure. De même que l'on a dit de certaines gens qu'ils sont plus catholiques que le pape et plus royalistes que le roi, il y a des écrivains qui, entraînés par ce désir outré de courir après des particularités presque toujours matérielles, se montrent plus espagnols ou plus romains que les Romains et les Espagnols eux-mêmes.

Evitons ces excès ridicules. {S'oublions pas, connue je l'ai ilit ailleurs qu'au fond de toutes les spécialités locales ou temporaires repose toujours l'humanité identique et universelle ; qu'avant d’èlre l'homme de telle période et de telle latitude, on est C homme; qu’exprimer ces caractères génériques, ecs passions, ces moeurs, aussi vieilles que le monde, ces vérités non moins anciennes, qui forment le fonds commun de l'humanité, est la condition essentielle de tout écrit digne d’étre lu ; que plus un écrivain conserve de points de contact avec l’humanité en générai, plus il obéit à sa nature; que plus il pénètre avec profondeur et sagacité dans le domaine de tous, plus il est fidèle à sa mission.

Remarquez enfin que l'orateur ou l'écrivain ne doit pas seulement apprécier les mœurs dans leurs rapports avec l'auditeur ou le lecteur, mais s'appliquer à lui-même la plupart des considérations que nous avons fuit valoir. Sans parler, en effet, de l’expression, il est bien des idées qui n’auront rien de déplacé dans la bouche ou sous la plume d'un homme, d’un quadragénaire, d'un soldat, d'un bourgeois, et dont une femme, un jeune homme, un magistrat, un prêtre devront s’abstenir. Ce parfait accord de l’âge, du sexe, de la position de l'auteur avec le sujet qu’il traite, les circonstances où il se trouve, l’auditoire ou la classe de lecteurs à qui il s’adresse,

1 Histoire de In littérature français» jusqu’au xtii« siècle, loin. I", p. v.

1)K LA nUÉTOHIQUE.

constitue le quid deceat des anciens, ce que nous appelons les bienséances , et se rattache évidemment au chapitre des mœurs. Je ne puis qu’effleurer ce qu'il y aurait à dire à ce sujet, mais j'insiste d’autant plus vivement sur l’observation des bienséances, qu’au milieu du bouleversement universel dont nous sommes témoins, le sentiment parait s'en être perdu parmi nous. On a ri de la stupéfaction de ce maître des cérémonies de la cour de France à la vue d’un ministre entrant chez le roi avec des souliers à cordons; c’est qu’il voyait dans cet oubli des convenances le présage de la dissolution de la monarchie ; rie qui voudra, mais je vois dans l’oubli des bienséances littéraires le présage de la dissolution de la littérature. Je ne parle point ici à ces orateurs politiques qui changent la tribune en iréleaux, la chambre en club de populace, insultant tout ù la fois et à leur propre dignité, et à leurs collègues et ù la nation qu’ils ont l'honneur de représenter; ceux-là crieraient au pédantisme professoral devant les plus saines paroles de Quintilien et de Cicéron. Mais qu'au moins les jeunes écrivains de l'un cl l'autre sexe comprennent que l’outrecuidance des prétentions, le ton rogue et magistral s’excusent à peine par l’autorité d’une virilité puissante ou d’une tète blanchie; que les réformateurs au maillot ou en cornette font sourire les personnes sensées; que le laisser aller du feuilleton ou l’échevelé, l'excentrique, le décousu des romans à la mode contrastent péniblement avec la dignité de certains sujets ; qu'il est des choses que certaines personnes doivent feindre d’ignorer, d’ignobles et hideux spectacles qu’elles ne doivent jamais se flatter d’avoir vus; en un mot, que si les bienséances ne sont pas la vertu, elles font supposer qu’on y croit encore, et que si l'on a la folie de mépriser les autres, il faut au moins paraître se respecter soi-méme.

CSC!

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