DES PASSIONS
Des passions. — Qu'il n'csl pas indispensable de les éprouver actuellement ou de les avoir éprouvées pour les communiquer ou les peindre, qu'il suffit de les comprendre. — De leur élude en soi, dans les autres, et dans les livres; examen de la Phèdre de Racine sous le rapport de la passion.— Comment celte étude contribue au développement des idées et donne de l’intérêt à un sujet. — Des écueils à éviter en traitant les passions.
L’invention , nous venons de l’établir, trouvera donc de grandes ressources dans l'observation des mœurs, c’est-à-dire de l’individu considéré dans son état normal cl habituel ; elle n'en trouvera pas moins dans celle des passions , c’est-à-dire de l'espece considérée dans les accidents identiques qui l'affectent, en se modifiant d'après les circonstances individuelles.
Ne l’oublions pas, en effet, traiter des passions, ce n’est pas seulement, comme dans la Rhétorique des anciens, enseigner combien il est important d’émouvoir celles de l’auditeur, et comment on y parvient, mais encore et surtout y voir des sources d’idées, tics auxiliaires pour l’invention. Peindre la
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passion ou chercher à l'inspirer : voilà évidemment un des topiques de discours les plus féconds et les plus varies; l’ajouter à un sujet quelconque , passionner le sujet , pour ainsi dire, voilà un des plus puissants moyens de le développer, et d’en exprimer tout ec qu'il contient. Or ici , comme tout à l’heure à propos des mœurs, pour réussir, commencez par étudier profondément les passions, en vous-même, si vous les éprouvez ; dans les autres, si vous ne les éprouvez pas.
Mais à ce dernier mot, presque tous les rhéteurs m’arrêtent et se récrient. Prétendre exprimer des passions qu’on n’éprouve pas ! n’est-ce point soutenir un paradoxe ? n’est-ce point se mettre en opposition avec les maîtres de l'art? Tous ne sont-ils pas unanimes pour répéter le précepte d’Horace :
... Si vis me Acre, dolendum est Primum ipsi tibi . . .
vérité si incontestable aux yeux de Boileau, qu’il se contente de la traduire :
Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez ;
et qu’ailleurs, après avoir accordé à l’amour une place dominante dans les écrits, comme dans les sentiments et les actions des hommes, il ajoute :
Mais pour bien exprimer ces caprices heureux,
C’est peu d’être poêle, il faut être amoureux.
Je réponds avec un ancien : Etsi ovines, ego non. El pour ma part , je partage si peu l avis de Boileau, que, si j’osais, je dirais en retournant son vers :
C'est tout d’être poêle et rien d’être amoureux.