‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 28 sur 147 · CHAI*. IX. DES PASSIONS · texte numérisé non relu

CHAI*. IX. DES PASSIONS

Quoi ! il faut que le poète, le romancier, l’orateur éprouvent ou aient éprouvé toutes les passions qu’ils veulent communiquer ou exprimer! Corneille, le plus pacifique des hommes, a dû ressentir la haine monstrueuse de Cléopâtre; Molière, le plus généreux, les transes ridicules de l’avare; Voltaire, le plus sceptique, le religieux enthousiasme de Lusignan; Shakespeare enfin, toutes les passions, car en est-il une qui lui ait échappé? Mais on dira bientôt que , puisque Racine a rencontré une des idées les plus naïves que puisse inspirer l’amour maternel :

Je ne l’ai point encore embrassé d'aujourd’hui,

c’est que Racine avait ressenti l'amour maternel ! Le cœur jaloux de Molière lui a révélé, me dit-on , la scène de jalousie du Misanthrope. Je le veux bien. Mais dites-moi, ù votre tour, n’a-t-il pas aussi bien réussi dans le Tartufe? et soutiendrezvous que c’est à la même source qu’il a puisé l’abominable langage de l'hypocrisie?

Sans doute la nature individuelle a d’admirables révélations, des inspirations sublimes; mais pour être sur de saisir et de conserver celte sublimité, il faut, en quelque sorte, l’arrêter au passage par la réflexion , la généraliser par l’abstraction, s’élancer au delà des bornes étroites de l'individu, contempler un modèle plus grand et plus haut place, pressentir enfin d'imagination et de génie la nature universelle, et la rendre par (a combinaison de l'enthousiasme idéal et du sang froid personnel.

On cite le De Oratore de Cicéron. « II est impossible , dit Antoine à Crassus, que l’auditeur se livre à la douleur, à la haine, à l'indignation, à la crainte, à la pitié, si tous ces sentiments ne sont profondément imprimés dans l'âme de l'orateur. Pour moi, ajoute-t-il, je le proteste, je n'ai jamais essayé de

UE LA HIIÉTOniQUE.

les inspirer aux juges, que je n'aie personnellement ressenti les émotions que je voulais faire passer dans leur âme »

Malgré les protestations d'Antoine, je doute de sa véracité; et ces protestations même prouvent que Crassus en doutait comme moi. Mais songez donc, ô Antoine, que vous donnez des préceptes pour soulever toutes les passions, bonnes ou mauvaises, jusqu’à l’envie, la plus avilissante, la plus hideuse de toutes. Eli bien, nous protesterez-vous que toutes ces passions vous aient agile . que votre noble cœur ait aussi connu l’envie, l'envie de l’autorité et de la fortune, potestatis atque fortunes, méritées même par des services réels et honorables, tum si erunt honestiora mérita atque (jraviora !

Mais je vois plus loin. L’avocat plaide, dans la même matinée, deux causes diverses; le poêle, et remarquez que c’est là le ressort continuel de l’action scénique, introduit deux interlocuteurs opposés de sentiment comme d’intérêts; le romancier, d’une page à l’autre , peint avec une égale énergie deux passions rivales. Soutiendrez-vous que l’écrivain ressente au même degré ces affections contraires ? qu’il soit à la fois misanthrope et philanthrope, Burrhus cl Néron? Et cependant de deux choses l’une : ou vous croyez qu'il éprouve à la fois des passions exclusives l’une de l’autre, puisqu’il les exprime également bien , et alors vous admettez l’impossible ; ou vous ne croyez pas qu'il les éprouve, quoiqu’il les exprime également bien, et alors votre précepte est obscur ou vide (L).

Je me rappelle avoir assisté un jour à une séance de la chambre des représentants. L’opposition avait poursuivi un ministre des plus graves reproches, des injures même les plus sanglantes. Emporté par une indignation véritable et

1 « Non, inc Hercule, unquain apud judiccs aul dolorcin , aul miscricordiam, aut odium excitarc diccudo volui.quin ipse, in commovcmlis judicibus, iis ip5is sensibus ad quos illos udduccrc vcllcm commovcrcr. » Cic. De Oral.

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