CHAP. IX. — DES PASSIONS
sentie, celui-ci s’élance à la tribune. Il était rigoureusement alors dans les conditions exigées par Antoine : ses yeux étaient injectés, ses joues empourprées; il veut parler, il balbutie, il pousse des cris confus, sa colère réelle le suffoque ; il touchait au ridicule. Mais en meme temps, il ne manquait ni de talent, ni d'énergique volonté ; il sentit qu'il s'égarait, il commanda à sa passion, l’homme fit place i\ l’orateur, et l'assemblée émue lui prouva que, pour communiquer aux autres son indignation, il faut d’abord la dominer soi-mème.
Non pas que je nie que , en certaines circonstances, la passion personnelle puisse inspirer une idée, un mouvement oratoire, un cri, un geste entraînant et irrésistible. Je viens de le dire, et l’ai reconnu dès le premier chapitre de cet ouvrage, elle a par fois de soudaines illuminations, et révèle des rapports inaperçus dans l’état normal. Je soutiens seulement qu'elle n’est pas l'auxiliaire indispensable, la condition sine qua non de l'expression; qu’il ne faut pas, de nécessité, être amoureux pour peindre l’amour , ni pleurer réellement pour arracher des larmes aux autres. Et grâces soient rendues à l’auteur de la nature qui l’a permis ainsi ; car on conçoit que s’il en était autrement, la vie de l’écrivain et de l'orateur serait la plus intolérable existence qu’on put imaginer.
La vérité, à mon avis, c'est que l’écrivain qui veut communiquer ou exprimer la passion doit non pas la ressentir, mais la comprendre ; ce qui est bien différent. Sa devise sera le vers de Tércncc :
Homo sum, humani niliil a me alienum puto
Il étudiera donc le cœur humain , non-seulement en lui, mais dans les autres, il cherchera «à s’expliquer, à s’assimiler
' Homme, il n'est rien d'humain qui me coit étranger.
DK I.A ItlIllTOItIQlIK.
loin ce qu’il y rencontrera, même de plus excentrique, de plus antipathique à sa propre nature ■. Et celte seule nécessité d'observation , d’impartialité , de distraction de soi , en supposant une grande sensibilité théorique et générale , pour ainsi dire, détruit toute idée de sensibilité pratique et actuelle.
La passion comprise , l’écrivain saura la feindre lui-mème ou la prêter aux autres. Et bien certainement, celle idée de fiction est au fond du précepte des anciens. Dans le dolendum est d'Horace, je ne vois point de larmes, mais plutôt cet air et ce langage triste qui doivent nous en arracher à nous spectateurs, auditeurs, lecteurs, troupe de pleureurs, comme les appelle Diderot, qu’il chasse de la scène pour les reléguer au parterre. Remarquez les mots suivants :
. . . male si mandata loqueris,
Àut dormitabo, nul ridebo ’...
C'est un mandat qu’ont accepté l'acteur et le poète; c’est une passion de commande dont ils doivent prendre le masque et les paroles, mais un masque d’une irréprochable fidélité, mais des paroles d’une rigoureuse convenance. N’esl-ce pas Cicéron lui-même, ce grand champion de la passion réelle, qui a dit quelque part, en rapportant l’opinion des péripatéliciens : « Pour allumer la colère dans Pâme de l'auditeur, quand même on ne la ressentirait pas , il faut la feindre du moins par ses paroles et son action. » Relisez aussi le chapitre II du VI" livre de Quintilien, où il traite des passions; vous verrez, quoi qu’il semble, que nous ne sommes pas loin de
' Je recommande le mot profond d’un des plus habites artistes du Tbéâtre- Français: « Pour savoir bien rire, il faut savoir pleurer; cl pour savoir pleurer, il faut savoir rire. »
* Remplis mal ion mandat, je ris ou je m'endors.