CIIAP. IX. DES PASSIONS
nous entendre. Tout se réduit à ce précepte : si vous n’avez point Ja passion , donnez-vovs-la , à l’aide de cette faculté que les Grecs appellent fantaisie, et nous imagination. Ai-je dit autre chose?
Au reste, vous concevez bien que cette intelligence de la passion portée jusqu’à l’illusion est le comble de l’art ; vous concevez que, pour peindre avec une certaine perfection, ou pour soulever et calmer à son gré ces fièvres de lame , il faut à l'écrivain des études aussi obstinées , aussi diverses qu’au médecin pour reconnaître et guérir les maladies du corps. Je serais infini si je voulais présenter ici eette pathologie intellectuelle, décrire successivement les signes, les phases, les effets de toutes les passions, indiquer pour la reproduction de chacune d’elles les règles et les modèles à suivre. Je ne l’essayerai même pas. C’est au jeune écrivain à en rechercher les symptômes et les diagnostiques dans les maîtres ; qu’il étudie avec soin la manière dont quelques grands copistes de la nature les ont présentées et nuancées, dont ils les ont fait ressortir par les contrastes et les repoussoirs. Démoslhène, Cicéron, Bossuet, Massillon, Bourdalouc, Mirabeau, les tragiques anciens et modernes, nos grands poêles, nos grands romanciers fourniraient mille modèles de la passion décrite, excitée ou calmée. Qu’on me permette seulement un exemple de la manière dont le professeur peut faire comprendre combien est féconde pour l’invention une passion saisie à son origine et suivie dans toutes ses phases. Je choisis la Phèdre de Racine. Que ces commentaires n’expriment jamais la centième partie de ce que renferme un chef-d’œuvre , je le sais mieux que personne. Aussi n’est ce pas un modèle que je m'avise de présenter, mais tout simplement un essai, un exercice; et c’est avec un profond respect que j’approche de Racine , pour lui prendre, comme disait une femme d’esprit, la mesure d’un commentaire.
Rien de plus utile pour l’élude des passions que celle de la
de i.a r il Atomique.
scène française, d'après le système adopté au dix-septième siècle, etdont Racine est la plus parfaite expression. Cette société digne et délicate exigeant sur le théâtre sérieux une dignité et une délicatesse extrêmes , il s’ensuivit que le poète devait s’attacher presque exclusivement aux types abstraits. Rien, en effet, de plus contraire à la délicatesse et â la dignité que la peinture fidèle et complète des individus, rien qui lui soit plus favorable que les généralités. Or, les abstractions , une fois mises en action avec art, permettent mieux que tout autre mobile scénique d’analyser profondément et de suivre , dans leurs développements les plus variés et les plus étendus , les passions qui appartiennent à la nature humaine tout entière, sans que le poète soit gêné dans sa marche par les caractères individuels et les faits spéciaux que donne l'hisloirc. Ici tout caractère est une création, toute crise de passion un événement. Comme cet ancien sculpteur qui ravissait à chacune des beautés de la Grèce sa perfection dominante pour les réunir dans une Vénus idéale , le poète peut fondre dans la série d’observations morales qui lui est propre les traits offerts par les divers héros pour en former le tableau de l'ambition , de l’orgueil , de l’amour, etc. Le spectateur se livre à celte contemplation passionnée de lui-même en autrui; le drame ne lui demande aucune érudition, et lui ne demande au drame ni spectacle, ni costume , ni fidélité historique; il s’inquiète non des différences et des singularités, mais des homogénéités et des ressemblances ; il étudie non les vérités partielles de temps et de lieu , mais la vérité toujours et partout présente. II est évident que, dirigé d'après ce système, le théâtre réunit au plus haut degré les conditions favorables à l’entier développement de la passion comme élude.
Les théories de Racine sont manifestes dans toutes scs pièces, mais Phèdre en est la plus éminente réalisation. C'est là surtout que Racine considère la passion comme un type abstrait. D'un côté on a reproché à Phèdre de n’èlre pas assez