II
capital. N’employez que la raison, vos auditeurs ou vos lecteurs pourront approuver votre opinion ; mais arrivez à exciter la passion , ils vomiront que voire opinion soit vraie , et ce qu'on veut, on le croit aisément. Dès qu’ils entrent dans nos passions, colère ou faveur, haine ou pitié, notre affaire devient la leur ; le torrent les emporte et ils se laissent aller
Un exemple de ce que j’appelle passionner un sujet : — Rien de plus avantageux à la poésie que l’emploi de la mythologie. — Voilà une opinion, juste ou erronée, peu importe pour le moment, qu'ont soutenue, entre autres, six poètes de renom, J.- B. Rousseau, Dclillc, Boileau, Corneille, Voltaire et SI. de Fontanes. Les six morceaux sont réunis dans les Leçons de littérature de Moël et de la Place. Comparez ces compositions l’une à l'autre, c’est un exercice que je recommande d’ailleurs aux jeunes gens, vous remarquerez que cette matière, purement didactique pour les deux premiers, est animée par l’attendrissement dans M. de Fontanes, par l’enthousiasme dans Voltaire , par l'indignation contre l'opinion contraire dans Boileau, et plus vivement encore dans Corneille. Eh Lien, voyez, je ne dis pus précisément que d'idées neuves, mais quel art de rajeunir de vieilles idées ces quatre poètes doivent à l'introduction de la passion dans leurs vers; et comment, d’une autre part, si vous notes pas convaincus, vous regrettez au moins de ne pas l ètre.
11 serait difficile d'indiquer des sujets où il soit interdit à h écrivain d’introduire la passion. C’est à peine si j’excepterais les plus sérieuses abstractions des sciences physiques et philosophiques. Tout dépend de la manière d'user et du soin de ne pus abuser. Les rhéteurs signalent ici quelques écueils, surtout dans les parages de l’éloquence.
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D’abord toute matière oratoire ne comporte pas la passion. L’Intimé des Plaideurs, dépensant autant de mouvements pour son chien accusé du meurtre d’un chapon, que Cicéron contre Catilina, n’est plus qu’un personnage de comédie. C’est le dévot demandant à Jupiter son tonnerre pour foudroyer un insecte; c’est l'enfant, dit Quintilicn, qui veut eliausscr le cothurne et prendre le masque d’IIcrcule. Que l'orateur soit circonspect à l’endroit des passions ; c’est ici surtout que du sublime au ridicule il n'y a qu’un pas.
Autre observation. Dans un livre, vous pouvez préparer le lecteur, l'amener peu à peu à prendre vos impressions, l'échauffer insensiblement sur les sujets même les plus indifférents au premier coup d'œil. Et puis, que vous n’v parveniez pas, il vous quitte sans se plaindre ; la faute n'en est pas à vous, mais à lui qui, d’humeur triste, a pris un livre gai, ou d’humeur gaie, un livre triste. Il n’en va pas ainsi de l'orateur. Le lecteur est l’homme lige de l’écrivain, dès qu’il met le pied sur son domaine ; l'orateur est l'esclave de son auditoire ; il doit en étudier les dispositions , les flatter, les caresser d’abord, s'il veut ensuite les gouverner à son gré. Qu’il n’aille pas se jeter brusquement avec scs passions vraies ou feintes à la traverse des esprits. Cicéron le comparerait à l'homme ivre qui tombe inopinément au milieu d'une assemblée à jeun, rinolenlus inter sobrios.
Enfin pour maintenir son pouvoir, qu’il n’en abuse pas ; qu’il n'insiste pas trop sur le pathétique, surtout s’il s’agit des poignantes douleurs , des déchirements de la pitié , de toutes les passions tendres et énervantes. « Rien , dit Cicéron , qu'il faut toujours citer au chapitre des passions, rien ne sèche plus vite que les larmes, ni/ lacryma citius arescit. » 11 répète deux fois cette sentence, dans le livre à Berennius et dans le De Inventione. L’émotion prolongée devient une fatigue. L'économie et la variété, ces deux vertus toujours opportunes du style, sont surtout nécessaires ici. Et c’est encore une objection