CHAPITRE X
DE LA DISPOSITION
De l'importance de la disposition. Préceptes d'Horace et de RufTon sur ce point. — Des éléments de la disposition : de l'unité, de ses diverses espèces, et princi|>alcmcnt de l'unité de dessein; exemples de cette unité. — De renclioincment des idées ; méthode pour y parvenir. Morceau analysé en ce sens. Exercices de ce genre recommandés aux jeunes gcus.
Les Grecs n'avaient qu'un seul mot, , |»our signifier le momie et l'ordre, c'est-à-dire lu création cl l organisation. Les rhéteurs ne devraient peut-être en avoir qu'un seul pour exprimer l'invention et la disposition. Sans 4a disposition, qui établit dans les idées l'enchaînement nécessaire pour que chacune soit à sa place et produise son cITet, l’invention n'est rien ; ce n’est plus le inonde, c’est le chaos. Dieu n’a pas créé le chaos, il a créé le monde, qu’un ancien définissait: l’ordre dans la grandeur.
Si donc la disposition forme la seconde partie de la rhétorique, ce n’est, pour ainsi parler, qu’au point de vue chronologique; sous le rapport de la valeur et de l’utilité, elle est assurément sur la meme ligne que la première. C’est elle qui
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coordonne les pensées Irouvécs par l'invention, qui révéle leur dépendance, leur déduction, leur génération successive; qui descend d’un principe à scs dernières conséquences; prépare, appuie, continue les idées l’une par l’autre du commencement à la fin de l’ouvrage, quelque long, quelque compliqué qu’il soit. Et tout cela, d'une façon si naturelle cl si soutenue, que, se laissant aller à celle magic de la disposition, chaque lecteur se dise , «i je ferais de même, » jusqu'à ce qu’il se mette à l'œuvre, et qu’après de longs cl inutiles efforts, il reconnaisse la vanité de ses prétentions ;
... Ut sibi quivis
Sperct idem, sudet multum frustrnquc laborct,
Ausus idem : tantum sériés juncturaque pollet!
« L’ordre, dit Fénelon, est ce qu’il y a déplus rare dans les opérations de l’esprit. Et, en effet, il faut avoir tout vu, tout pénétré , tout embrassé pour savoir la place précise de chaque mot. »
Les plus profonds rhéteurs du dix-huitième siècle semblent renfermer toute la rhétorique dans la disposition et l’élocution. Le style n’est, selon Condillac, que la liaison des idées; selon Buffon, que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées. On n’a rien écrit à ce sujet qui surpasse le discours prononcé par ce dernier à l’occasion de sa réception à l'Académie. Je ne puis que le rappeler. Pourquoi vouloir en effet, quand on pense de même, dire autrement ce que bien évidemment on ne dira pas mieux? Rcperto qi iocI est optimum, qui quœrit aliud, pejtis vult.
« Avant de chercher, dit Buffon, l’ordre dans lequel on présentera ses pensées, il faut s’en être fait un autre, plus général et plus fixe, où ne doivent entrer que les premières vues et les principales idées ; c’est en marquant leur place sur ce premier plan qu’un sujet sera circonscrit, et que l’on en connaîtra l’étendue ; c’est en se rappelant sans cesse ees
DE LA lUIt rtmiQl'K.
premiers linéaments, qu’on déterminera les Justes intervalles qui séparent les idées principales, et qu’il naîtra des idées accessoires et moyennes qui serviront à les remplir. Par la force du génie, on sc représentera toutes les idées générales et particulières sous leur véritable point de vue; par une grande (inesse de discernement . on distinguera les pensées stériles des idées fécondes ; par la sagacité que donne la grande habitude d’écrire, on sentira d’avance quel sera le produit de toutes ees opérations de l’esprit...
Ce plan n’est pas encore le style, mais il en est la base; il le soutient, il le dirige, il règle son mouvement et le soumet à des lois. Sans cela, le meilleur écrivain s’égare, sa plume marche sans guide , et jette à l’aventure des traits irréguliers et des figures discordantes. Quelque brillantes que soient les couleurs qu’il emploie , quelques beautés qu’il sème dans les détails, comme l'ensemble choquera, ou ne se fera pas assez sentir, l’ouvrage ne sera point construit... C’est par cette raison que ceux qui écrivent comme ils parlent , quoiqu’ils parlent bien, écrivent mal ; que ceux qui s’abandonnent au premier feu de leur imagination prennent un ton qu’ils ne peuvent soutenir; que ceux qui craignent de perdre des pensées isolées, fugitives, et qui écrivent en différents temps des morceaux détachés, ne les réunissent jamais sans transitions forcées ; qu'en un mot il y a tant d’ouvrages faits de pièces de rapport, et si peu qui soient fondus d'un seul jet. »
Les interruptions, les repos, les sections peuvent être utiles au lecteur, elles le délassent et lui indiquent les temps d'arrêt, mais il ne doit pas y en avoir dans l’esprit de l’auteur. « Son dessein ne peut se faire sentir que par la continuité du fil, parla dépendance harmonique des idées, par un développement successif, une gradation soutenue, un mouvement uniforme, que toute interruption détruit ou fait languir. »
Ce discours de Buflbn est , ce me semble , un admirable
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commentaire des vers si vrais et si féconds de la Poétique d’Horace :
. . . Cui lccta potenter erit res,
Ncc facundia deseret Imnc, ncc lucidus ordo.
Ordinis hwe virtus erit et venus, aut ego fallor,
Ut jam nune dicat jain nunc debentin dici,
Pleraque difTerot, ac præsens in tempus omittal,
Hoc amet, hoc spernat '...
« Pour bien écrire, dit Buffon, il faut posséder pleinement son sujet. Cui lccta potenter erit res, c’est là le point essentiel. <* Il faut y réfléchir assez pour voir clairement l’ordre de ses pensées, et en former une suite, une chaîne continue dont chaque point représente une idée ; et lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s’en écarter, sans l'appuyer trop inégalement, sans lui donner d’autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu’elle doit parcourir. «
Toutes les vertus du style, tous ses charmes naissent donc de cet ordre, qui en est fui-mème le charme et la vertu suprême,
Ordinis hæc virtus erit et venus...
D’où vient que l'ordre sera la source de la chaleur, facundia, de la lumière, Iticidus? Buffon va vous le dire, et, d’après ce qui précède, vous le comprendrez aisément.
1 L'écrivain qui saisit puissamment sa matière Trouve avec l'éloquence et l'ordre et la lumière.
De l'ordre, si pourtant mon esprit prévenu Ne m'abuse, voici le charme et la vertu :
Exprimer dés l'abord ce qu'il faut d'abord dire ;
Pois des pensera divers qu'on doit plus tard produire Prendre l'un, laisser l'autre, au moins pour le moment...
Hoa., Artfoèi.
DK I.A llllhTOKIQl'E.
« Rien ne s’oppose plus à la chaleur que le désir de mettre partoutdes traits saillants; rien n’est plus contraire à la lumière, qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles qu’on ne lire que par force, en choquant les mots les uns contre les autres , et qui ne nous éblouissent quelques instants, que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. Rien n’est encore plus opposé à la véritable éloquence, facundia, que l’emploi de ces pensées fines et la recherche de ces idées légères , déliées , sans consistance , et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de Icelat qu’en perdant de la solidité : aussi plus on mettra de cet esprit mince et brillant dans un écrit, moins il aura de nerf, de lumière et de chaleur. »
Chose singulière que celle identité de langage entre Horace et Ruiïon ! d’une part le poète le plus brillant et le plus gracieux de l’antiquité, de l’autre le plus intraitable partisan de la prose qu’ait produit le siècle prosateur par excellence. C’est que Ruiïon, sans avoir jamais écrit un vers, fut, dons son immense ouvrage, un poète sublime et varié; c’est qu’IIorace, en se laissant emporter au vol de Pindare, fut en même temps le génie le plus sensé de l’antiquité; c’est qu’enfin tous deux se rencontraient ici sur leur terrain commun, la vérité et la raison.
Oui, quelque sujet qu’on traite, fût-ce le dithyrambe ou la lettre familière, les caprices de la fantaisie ou le délire de la passion , l’art exige une certaine unité, un certain enchaînement, une certaine harmonie, des proportions régulières, une gradation continue; tout cela , si vous voulez, plus ou moins apparent, plus ou moins rigoureux, plus lâche ou plus serré; mais, sans ces éléments , l’art n’existe plus, la nature même n’est plus représentée, sinon une nature malade, les rêves d’un fiévreux, relut œrjri somnia ’.
1 C’est ce que dit fort Lien André Clicnicr, qui, à l’exemple de IlulTon, ne
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Or comment arriver à la disposition? Comme on est arrivé à 1 invention. Pour disposer les idées, comme pour les trouver, le moyen le plus puissant et le plus eflicace , c’est d’en faire l’objet d'une méditation constante et profonde. La méditation, en révélant les rapports des choses et des êtres entre eux, a grandement contribué à l'invention des idées; en révélant les rapports des idées entre elles, elle contribue également à leur disposition.
« Pour peu que le sujet soit vaste ou compliqué, je reviens toujours à Buffon, il est bien rare qu’on puisse l’embrasser d'un coup d'œil, ou le pénétrer en entier d’un seul et premier effort de génie ; et il est rare encore qu'après bien des réflexions, on en saisisse tous les rapports. On ne peut donc trop s’en occuper; c’est même le seul moyen d’affermir, d’étendre et d’élever ses pensées ; plus on leur donnera de substance et de force par la méditation, plus il sera facile ensuite de les réaliser par l’expression. »
Le premier point à méditer dans la disposition d'un
distingue point l'invention de ta disposition. Il semble avoir prevu dans les vers suivants toutes les folles imaginations de notre siècle. — • Inventer, dit-il,
Ce n’est pas entasser, sans dessein et sans forme.
Des membres ennemis rn un colosse énorme...
Délires insensés ! fantômes monstrueux !
Ces transports déréglés, vagabonde manie.
Sont l’ocrés de la Gévre, et non pas du génie;
U’Ormtud et d’Ariman ce sont les noirs combats,
Où partout confondus, la vie et le trépas,
Les tenébres, le jour, la forme et la matière Luttent sans être unis ; mais l'esprit de lumière Fait naître en ce cbaos la concorde et le jour.
D’éléments divisés il reconnaît l'amour,
Les rappelle, et partout, en d'heureux intervalles.
Sépare et met en paix les semences rivales. »
Ou ne pouvait exprimer dons un langage plus poétique les avantages de la disposition.
DK LA IlII^TOnigUK.
ouvrage, c’est unité. Voilà le précepte qu’llorace a mis en tête de 1 Art poétique :
Denique sit quudvis simplex duntaxat et ununi
On a distingué plusieurs espèces d'unités : l’unité d’action, l’unité d’intérét, l'unité de mœurs, spécialement recommandées toutes trois dans l’épopée, dans le drame, dans le roman; l’unité de ton, partout nécessaire, qui rend le style soutenu, analogue au sujet, semblable à lui-mème d’un bout à l'autre, mais qui tient plutôt a l’élocution qu’à la disposition ; enfin Y unité de dessein, la plus importante, qui consiste à établir dans un écrit un point fixe auquel tout se rapporte, un but unique vers lequel tout se dirige. Arrêtons-nous à cette souveraine unité.
De même que l'on entend aujourd'hui par les mots, unité humanitaire, unité sociale, la loi commune qui régit les individualités renfermées sous les noms collectifs, humanité, société, et l'objet où elles tendent toutes par des chemins divers; ainsi, dans un livre, l’unité de dessein indique la pensée commune qui régit, l'idée finale où tendent, sous des formes et par des voies différentes, toutes les pensées particulières. Elle fait apercevoir entre des faits disparates au premier coup d’œil le caractère général qui permet de les rapporter l’un à l’autre; entre des personnages divers, le point de contact qui les groupe, comme amis ou comme ennemis, autour d’une même idée. Ce trait bien dégagé, celte idée énergiquement conçue devient, en quelque sorte, la sève qui circule jusque dans la moindre feuille, lame qui vivifie tout le corps de l'ouvrage, mens aejilat violent.
« L'écrivain, dit Fénelon, doit remonter d’abord à un
• Enfin que lotit sojet soit simple, qu'il soit »in.