‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 36 sur 147 · CH.VP. X. — DE I.A DISPOSITION · texte numérisé non relu

CH.VP. X. — DE I.A DISPOSITION

premier principe... De ce principe, comme du centre, se répandra la lumière sur toutes les parties de l’ouvrage, de même qu'un peintre place dans son tableau le jour, en sorte que d’un seul endroit il distribue à chaque partie son degré de lumière. Tout discours est un, il se réduit à une seule proposition mise au plus grand jour par des tours variés. Cette unité île dessein fait qu’on voit d'un seul coup d'œil l’ouvrage entier, comme on voit de la place publique d’une ville toutes les rues et toutes les portes, quand les rues sont droites, égales et en symétrie. Le discours est la proposition développée ; la proposition est le discours en abrégé. »

Mais là est la difficulté aussi bien que le mérite. Faire jaillir d’un sujet cette pensée unique qui en est l’àme n’appartient qu’au génie fécondé par la méditation, et non-seulement peu d’écrivains y parviennent, mais il n’est pas même donné à tout lecteur de saisir, là où elle se trouve, cette unité qui ajoute à l’ouvrage, quel qu’il soit, dramatique ou oratoire, historique ou philosophique, une haute valeur et un puissant intérêt.

Je m’explique.

La tragédie A'Athalie présente autour du personnage principal les caractères variés de Malhan, de Joad, d’Abner, de Josabcth, de Joas. Mais plus on en pénètre l’esprit, mieux on comprend qu’il y règne en outre, d’un bout à l’autre, une unité que le poète a excellemment formulée dans les derniers vers :

Apprenez, roi des Juifs, et n'oubliez jamais Que les rois dans le ciel ont un juge sévère,

L’innocence un vengeur, et l’orphelin un père.

Sur la terre, la lutte entre le bien et le mal, entre Joad et Alhalic : voilà la variété d’incidents; au ciel, l’œil de la Providence, incessamment ouvert, et d’où partent, comme

lôO dp. la

autant de rayons glorieux, ses éternels décrets : voilà l'unité de dessein

Bossuet l'a mise dans l’histoire, comme Racine sur le théâtre. Dominant du point de vue d'un Père de lTglisc tout l’ensemble des faits humains, et les enchainant l’un à l’autre avec une merveilleuse puissance de génie, il leur assigna pour loi unique et éternelle leur concours à l’accomplissement des desseins de Dieu sur son Kglisc. Si celte explication nous parait contestable ou incomplète, si Vieo, Ilerderet notre siècle cherchent ailleurs la clef des événements, l'idée de Bossuet, parfaitement en harmonie d’ailleurs avec l’opinion de son époque, était en même temps éminemment propre à donner à son livre l’unité littéraire. De là vient que, malgré l’immensité si variée de la matière, le Discours sur l'histoire vniccrsellc semble avoir été fondu d’un seul jet, tant toutes les parties sont étroitement liées, lit observez que cette fusion savante n ote à aucune des trois grandes divisions de l’ouvrage son caractère propre et spécial; elles n’ont de commun, outre l’éclat et la majesté d'une expression qui répond toujours à l’élévation de la pensée, que ccttc précieuse unité de dessein.

Dans l'éloquence rappelez-vous le Discours de Cicéron pour Miion ; dans la philosophie V Essai de Locke sur l'entendement humain. Ici, tout se réduit à l origincde nos idées; là, à cette proposition : — Le meurtre de Cludius fut un acte licite. » Nous avons blâmé la forme brusque et tranchante des premiers mots de X Émile : « Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l’homme. » Mais, d’autre part, de ce principe une fois bien posé découle l’idée unique qui circule jusqu’à la (in du volume : « L’éducation consiste donc à se rapprocher le plus possible de l étal

i Voir Scrlimi, Cour* de littérature dramatique, |0« lecture.

Cil AP. X.

DE LA DISPOSITION

tic nature, à s'éloigner le plus possible de létal de société. » Que cette proposition soit ou non un paradoxe, ce n’est ici le lieu ni de la justifier, ni de la combattre ; je ne prétends établir qu’une chose, c’est quelle communique au livre de Jean- Jacques l’intérét et la rapidité, en lui donnant, comme à l’éducation même, l’unité de dessein.

L’unité de dessein bien déterminée, il s’agit de distribuer les groupes d’idées, de les mettre chacun en sa place, d’après leur génération cl leur dépendance, d'enchaîner l’un à l’autre tous les anneaux, à mesure qu’on les reconnaît, sinon de la même forme, au moins du même métal. Interrogez chaque idée qui se présente, examinez si elle se rattache nu sujet, au but que vous vous proposez en le traitant, et si elle y mène par le plus court chemin.

Les idées principales sont celles qui démontrent et développent le mieux la pensée-mère, la proposition-résumé d’un écrit. Dès-que vous les aurez nettement aperçues et dégagées, vous pouvez vous mettre à l’œuvre. Moins sévère que Buiïon, je ne demande pas en effet que l’auteur, avant de prendre la plume, ait disposé son livre tout entier dans son cerveau. Il suffit qu’il puisse jeter sur le papier les idées premières; une foule de détails viennent dans l’exécution.

Je n’exige pas non plus que, dans le travail spécial des diverses parties, il s’assujettisse à suivre à la rigueur l’ordre qu’il s’est tracé primitivement. Une fois le plan bien arrêté, il n’y a pas d’inconvénient à traiter tantôt une partie, tantôt l’autre, selon la fantaisie et l’attrait du moment *.

■ o II y a dans ccttc conduite, dit Condillac, une manière libre qui ressemble au désordre, sans en élrc un. Elle délasse l’espril, en lui présentant des objets toujours différents, et elle lui laisse la liberté de se livrer à toute sa vivacité. Cependant la subordination des parties fixe des points de vue qui préviennent ou corrigent les écarts, et qui ramènent sans cesse à l'objet

DE i.A l'.IIÉTOnlQl K.

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Mais, de quelque façon qu’il s'y prenne, le résultat doit être tel que chaque idée engendre en quelque sorte l’idée suivante; que celle-ci, en amenant à son tour une autre idée, serve en même temps à la précédente d’explication ou de développement. Ne perdez pas de vue, en effet, que toute proposition suppose trois questions à résoudre : la chose est-elle ? pourquoi est-elle ? comment est-elle? Il faut établir, expliquer, développer. Cet ordre s’applique à tout. Un exemple mettra mieux ectte doctrine en tout son jour.

Je choisis la première partie d'un des sermons de Massillon, dans le Petit Carême, celui sur les Tentations des grands, et je le choisis précisément parce que l’enchaincmcnt des idées, en s’y développant presque d'un bout à l’autre avec l’exactitude et l’aisance ordinaires à Massillon, n’y est cependant pas absolument irréprochable (M).

Le texte est tiré de l'évangile du jour : Jésus fut conduit par l’esprit dans le désert pour y être tenté par le diable.

Dès l'exorde, vous saisissez sans peine la pensée principale : « Les grands sont les premiers objets de la fureur du démon ; — ils doivent donc plus que tous autres se tenir en garde contre la tentation et la combattre. » Mais ce second membre de phrase, ce conséquent reste sous-entendu; il sera aisé de le déduire de l’ensemble du discours, il faut avant tout s’occuper de la preuve et du développement de l’antécédent.

D’où l’orateur conclut-il que les grands sont les premiers objets de la fureur du démon ? De la conduite de l'esprit à l’égard de Jésus, type éternel et universel des vérités morales, dans chacun des actes de sa vie terrestre. L’esprit, en effet, ne cherche à tenter Jésus que parce qu’il prévoit sa grandeur,

prtnci)ial. On doit mettre son adresse à régler lVsprit sans lui ôter la liberté. Quelque ordre que les gens à talent mettent dans leurs ouvrages, il est rare qu’ils s’y assujettissent lorsqu’ils travaillent. »

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parce que la naissance tle Jésus, ses droits à la couronne, les prophéties qui l’annonçaient ne lui permettent pas d’en douter. Tout croyant admettra celte preuve sans difficulté. Puisque Jésus-Christ a été tenté, les grands peuvent donc l’étre et le sont plus que d’autres. {Voyez paragraphes 1 et 2.)

Maintenant pourquoi les grands sont-ils les premiers objets de la fureur du démon? — 1° Parce que leur position lui permet de les attaquer plus facilement et plus sûrement que les autres; 2° parce que leur chute lui répond de celle de tous ceux presque qui dépendent d’eux. — Il semble, au premier aspect, que ce second motif, beaucoup plus puissant que l’autre, eût dû être présenté d’abord ; mais comme le but de. l’orateur, déterminé par la nature de l’auditoire auquel il s’adresse, était de prévenir les chutes des grands, c’est sur la facilité de ces chutes et le danger des séductions à leur égard qu’il appuie principalement (paragraphe 3).

Enfin , comment le démon tcnlc-t-il les grands? Comme il a tenté Jésus-Christ, d'abord par le plaisir, puis par l’adulation, en dernier lieu par l'ambition. Celle triple tentation formera le plan naturel du discours et le subdivisera en trois parties (paragraphes 4 et 3). Ne nous occupons que de la première.

Est-il certain que le démon ait vu juste, et que le premier écueil de la vie des grands soit le plaisir? Sans doute, car il est le premier écueil de tous les hommes : emploi du lieu genre. Comment cela? C’est que les autres passions ne se développent qu’avec la raison ; celle-ci la prévient (paragraphe ü). Mais le plaisir est-il la tentation en quelque sorte privilégiée des grands? Sans doute, car, dans les autres hommes, cette passion, traversée par les obstacles, retenue par la crainte des discours publics, partagée par l’amour de la fortune, n’exerce qu’à demi son empire (paragraphe 7).

1° Elle est traversée par les obstacles. Développement par les contraires. Au lieu d’expliquer comment les obstacles

!>E LA RHÉTOItlQl'E.

Iruvcrscnt les plaisirs des autres hommes, l'orateur sc contente d’établir que ceux des grands n’éprouvent point d'obstacles, ce qu’il développe par Yénnmération des jxirttes , une analyse entre deux synthèses (paragraphe 8), et par les semblables, l’exemple de David (paragraphe 9).

Pour la parfaite symétrie du discours, il eût fallu, sans doute, que l’opposition entre la condition des grands cl celle des autres hommes eut été nettement dessinée des deux parts; mais on peut dire, pour justifier l’écrivain, d'abord qu’il est aisé de conclure l’une de l’autre, et qu'en laissant ce soin à l'auditeur, l’orateur a acquis le mérite de la précision; ensuite que l’antithèse prêtant à des développements plus brillants et plus complets dans les deux articles qui suivent, il pouvait se dispenser de la formuler ici, et que, enla supprimant ainsi d'un côté pour la conserver de l’autre, il a obtenu la variété.

2° La licence du commun des hommes est retenue par la crainte des discours publies. Le développement sc poursuit par l 'analyse. Mais ici elle s'offre sous les deux faces: la passion arrêtée d'une part et modérée en dépit d’elle-mème (paragraphe 10); et de l'autre, s’abandonnant à tous ses caprices, sans frein comme sans crainte (paragraphe 11).

Arrêtons-nous au paragraphe 12. Jusqu’à présent, vous le voyez, les idées ont été successivement amenées l’une par l'autre ; la première a toujours contenu la seconde, celle-ci la troisième, et ainsi de suite. Mais relisez les deux derniers paragraphes , et vous vous apercevrez que le douzième ne présente plus à leur égard cette rigueur de conséquence que vous remarquiez précédemment. Il renferme, sans doute, une haute leçon de moralité pour les grands; le prêtre a fait sagement de la saisir et de l'exprimer; mais l’orateur aurait du la préparer autrement. La pensée se rattache bien à la dernière phrase du paragraphe 1 1 : « Presque toujours devenus les seuls objets de la censure publique, les grands sont les seuls qui l'ignorent ; mais elle sc rattache uniquement à celte

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phrase, et non pas à l'ensemble du paragraphe. Nous saisissons mal la liaison entre celte idée : » Ils ne craignent pas un public qui les craint et qui les respecte, cl à la honte du siècle ils se flattent avec raison qu’on a pour leurs passions les mêmes égards que pour leurs personnes. » Et celle-ci : « Ainsi,... ceux qui leur sont soumis se vengent de la servitude par la liberté des discours; les grands se croient tout permis, et l’on ne pardonne rien aux grands *> , encore une fois, Massillon a parfaitement raison, il énonce une vérité, et une vérité bonne à dire; mais assurément ses prémisses, au lieu d’amener cette conséquence, semblaient en promettre une toute contraire.

3° L’ambition et l’amour de la fortune dans les autres hommes partagent l’amour du plaisir. Développement semblable au précédent; opposition entre la situation du commun des hommes (paragraphe 1 3) et celle des grands (paragraphe 1 4), traitée des deux côtés par l' énumératiundes parties. Mais n’oubliantpas qu’il s’adresse spécialement ici aux hautes classes de In société, que, s’il parle des autres hommes, ce n'est que d’une façon accessoire et pour faire ressortir la position des grands, l’orateur s’arrête plus longtemps sur ces derniers; il explique quel résultat produit chez eux , dans le domaine de la passion , ce privilège de la naissance qui, leur ayant donné tout le reste, leur permet île s'occuper exclusivement du plaisir, sans en être distraits par les soins de la fortune. Cet épisode, qui occupe le paragraphe 1 5, est plus naturel et plus logique que celui qui le précède. L'aussi, qui le commence, est mieux placé que Yainsi de tout à l’heure ; car il est la conséquence, nonplusd'unc seule phrase, mais du paragraphe tout entier. Et l’exemple do Salomon qui couronne cette première partie (paragraphe IG), avec une harmonieuse majesté de diction, confirme une vérité morale non moins importante, et plus savamment amenée que celle du paragraphe 12.

On comprend que l'exercice dont je viens de présenter l'essai serait singulièrement utile pour habituer nos jeunes gens à bien

DE LA lUIÉTOniQL'E.

disposer à leur tour leurs propres idées, et à les foire dériver l’une de l’autre \ Il faudrait leur mettre d’abord entre les mains des passages de peu d’étendue, extraits des auteurs les plus irréprochables sous le rapport de la disposition, de Bourdaloue , par exemple , de Massillon , de Bufion , de Racine surtout , si admirable par le tissu de son style. Puis ils attaqueraient peu 5 peu des morceaux plus considérables, des discours, des dissertations, de longs chapitres tout entiers, appartenant toujours aux classiques les plus scrupuleux. De là ils passeraient à des écrivains également remarquables, mais chez qui la liaison des idées est moins manifeste , Pascal , Bossuet , Montesquieu. Là ils chercheraient a saisir ou a rattacher le fil parfois brisé ou mêlé, du moins en apparence. Enfin, lorsque leur jugement, fortifié par l’exercice et l’expérience, aurait acquis la rectitude et la solidité convenables, le professeur leur présenterait des compositions d’un goût moins sévère , d'un travail moins exquis; ils y verraient eux-mêmes comment, par le défaut de méditation ou par la recherche de ces pensées déliées et fugitives, que Bufion comparait aux feuilles du métal battu, il arrive que les parties d'un écrit sont gauchement jointes entre elles, les chaînons mal agencés l’un à l’autre, et la trame du discours souvent interrompue.

Pour bien comprendre cet artifice de la disposition, il suffirait de comparer un discours d’Isocrale, par exemple, a un discours de Démosthènc, même dans une traduction. Démosthène porte au plus haut degré le mérite de l'enchaînement des idées, et je doute qu’aucun écrivain l’égale sous ce rapport. On pourrait encore analyser en ce sens quelques morceaux de poésie, réputés classiques, parce que les détails en sont

1 Consulter le livre intitulé : Méthode d'analyse ou de <:o>a\msition oratoire à l’tttagv de la classe de rhétorique, par Galeron. Paris,

CHAI*. X. DE LA DISPOSITION

réellement admirables, mais qui ne résistent pas à l’examen de quiconque s'attache ù lu liaison des idées, et veut voir un ensemble, une suite, une certaine logique, même dans les transports les plus capricieux de l'imagination (N).

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