CHAPITRE XI
DE LA DISPOSITION
Que les règles dérivent de noire nature. — Des règles qui déterminent rélenduc et les proportions d'un ouvrage sous le rapport de l'ensemble, des parties et des diverses formes employées. — Des digressions; jusqu'à quel point elles sont permises. — Des transitions naturelles et artificielles. — Des contrastes, de la variété et de la surprise. — De la gradation et de lu préparation oratoire.
Les règles onl pour principe notre organisation, pour but la satisfaction de nos besoins intellectuels. Montesquieu a fait de cette vérité l'idée fondamentale de son Essai sur le goût. Toute règle qui ne peut se justifier par un rapport direct avec notre nature est chose de convention et de mince valeur. Si nous étions autres , le inonde extérieur nous affecterait autrement, et les règles seraient autres. Ainsi notre âme aime à connaître et à voir, à se ressouvenir de ce quelle a vu et à en conclure par l'imagination ce qu’elle verra ; le désordre et la confusion laissent en elle un sentiment de fatigue et d’inanité, et c’est d’après cette constitution de notre intelligence que nous venons de demander l'unitc de l’cnseinblc et l'enchaînement rationnel des idées. Le même principe nous guidera dans les autres détails de la disposition.
N ous voulez savoir, par exemple, quelles règles peuvent
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déterminer Yètendue d'un ouvrngc et des parties qui le composent. La nature vous les indiquera.
La première, c’est que l’espace à parcourir soit proportionné à la mesure de notre attention. Trop vaste, il fatigue l'esprit et lui échappe; trop resserré, il le satisfait mal. Les spectacles des Chinois, nos anciens mystères avec leurs soixante et quatre-vingt mille vers, les drames historiques ou fantastiques renouvelés des Chinois et de la grand'salle du palais, qu’on nous présente aujourd’hui, pèchent contre cette loi. Certains abrégés, manuels, résumés, compendium, la violent également en sens opposé 1 .
La seconde règle, c'est que les diverses parties d’un écrit oient entre elles une juste proportion. Il est des auteurs qui, emportés par une première fougue, ou s’abandonnant par intervalles aux écarts de leur imagination , laissent prendre soit aux idées qui s’offrent d'abord, soit à celles qui leur sourient davantage, un développement auquel le reste ne correspond pas. On dirait de ces caricatures où le dessinateur termine une tète gigantesque par un corps et des jambes de nain, ou encore de ces plantes exotiques dans lesquelles la nature, paraissant oublier scs lois, fait sortir d'un tronc grêle et fragile des branches interminables et des appendices monstrueux ;
Infclix operis somma, quia ponerc totuni Nesciet ”...
1 J'ai vu les annales du monde et l'encyclopédie de toutes les sciences renfermées en un petit volume in-18. D’autre part, il n'a pas fallu moins de tt)i volumes à un honorable llcnnuyer pour ëerirc l'histoire de la seule et unique ville de Tournai jusqu'au dix-septième sicelc; il allait entamer cette époque et le IOÜc tome, quand la mort s'impatienta et l'arrêta.
* Si l artole ne bail bien poser un ensemble,
Son otivrag»* est manqiit1 ..
lit»* , De art. poci.
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DK LA ItlIÉTOIlIQl'E.
L’cxorde d’un discours, l’exposition d’un récit ou d’un drame doivent être dans un juste rapport d’étendue avec l’argumentation et le corps de l’ouvrage. Souvent le lecteur trouve long et par conséquent fastidieux ce qui dans le fait n’est que disproportionné
Il ne faut pas oublier non plus les dimensions proportionnelles pour les diverses formes employées dans un écrit. Vous composez, par exemple, un roman. La forme naturelle est la narration; mais pour donner plus d'animation à votre style, pour y jeter de la variété, pour mieux faire saisir les intentions et le caractère de vos héros, vous avez recours au dialogue, vous cédez la parole à vos personnages. Rappelez-vous alors que celte nouvelle forme introduite subsidiairement doit être en proportion avec les dimensions du récit. C’est une règle qu’oublient plusieurs des romanciers actuels, ceux surtout qui écrivent d’ordinaire pour le théâtre, ils multiplient singulièrement le dialogue ; l’habitude de la scène les emporte à chaque page. C'est une faute, à mon avis. On a remarqué que les maîtres ne donnent en général au dialogue que le quart ou le cinquième de leur cadre.
Point de sévérité outrée cependant pour tout ce qui tient aux proportions des diverses parties. Défendre à l’écrivain cette liberté d’allure, ces écarts d'imagination qui vont si bien à certaines natures d’élite , c’est afficher un rigorisme nuisible au talent. Loin de m’opposer aux développements donnés à certaines idées favorites, benjamins de la fantaisie, j’applaudis, surtout dans le poème didactique et le roman, aux excursions
' « Les longueurs, dit M. Wcy, sont des parties disproportionnées avec l'ensemble du plan d'un ouvrage, ou mat distribuées dans l'ordonnance du drame... la cause des longueurs est un défaut de pro|Hirlion ou un vice de position les choses n’ont pas les dimensions convenables, ou elles sont hors de leur place. »
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même hors des limites du sujet, aux épisodes, aux digressions, qui divertissent l'attention trop longtemps soutenue, et suspendent l’intérêt sans le détruire. Quel charme le récit des malheurs d'Orphée n’ajoute-l-il pas à la description des travaux des abeilles ! Le dirai-je? j'ai peine à condamner, dans Catulle, la louchante histoire d’Ariane abandonnée, ou, dans Apulée, la gracieuse allégorie de Psyché et l’Amour, bien que tous deux assurément aient péché dans ces épisodes contre toutes les règles de proportion et contre la raison elle-même. Catulle s’est proposé de décrire les noces de Thélis et de Pélée; sa vue est frappée d’une tapisserie qui orne la chambre nuptiale et représente les aventures d’Ariane; et voilà 216 vers sur Ariane dans un poëmc qui n’en contient en tout que 409. Le poète s'est évidemment oublié ; mais qui aura le courage de le lui reprocher? C’est peut-être à cet oubli que nous devons le quatrième chant de l'Enéide. Les aventures de Psyché n’occupent pas moins de deux livres sur onze dans le roman d'Apulée; mais ce chef-d'œuvre des allégories antiques nous a donné les carions de Raphaël, le poëmc de la Fontaine, et le drame où Molière, Corneille et Quinault associèrent leur génie. Une digression irréprochable de tous points, c’est ce magnifique éloge des lettres que Cicéron a jeté dans la défense du poète Arehias et que tous les siècles ont répété.
La digression n’est donc point condamnable en soi ; placée à propos et bien ménagée, elle prévient la monotonie et soutient l'attention. Observez seulement qu’elle soit rare et rapide, quelle ne vienne point divertir trop souvent le lecteur, ni, en luttant d’importance avec l'idée principale, diviser l'intérêt qui doit être un, c’est la règle suprême. Arrière, sans doute, le compagnon de voyage qui ne me laisse pas respirer un moment, et marche à son but avec une roideur toujours inflexible ; mais en lui permettant les délassements et la curiosité, je n’admets pas qu’il s’écarte à tout propos de la roule,
DE LA nilÉTOnlQl'E.
qu’il s'arrête pour étudier ici une fleur, là une ruine, au point d'oublier le terme et de se laisser surprendre à la nuit. Tristram Shamly ou le Roi de Bohème et ses sept châteaux peuvent être des ouvrages fort piquants et fort originaux , mais personne ne s’avisera , j'imagine , de les donner pour modèles de disposition littéraire
Que vos digressions sortent naturellement du fond même de l’écrit et semblent lui être nécessaires; que jamais elles ne fassent naître dans l’esprit une série d’idées étrangères, à plus forte raison, d'idées contraires au sujet; enfin quelles soient placées au lieu qui leur convient le mieux, qui les appelle en quelque sorte, qu’elles se rattachent à ce qui précédé et ramènent ce qui doit suivre par des transitions faciles et naturelles.
Mais là, comme ailleurs, y a-t-il. réellement un art des transitions? — Sans doute, répondent plusieurs critiques; les idées principales ne peuvent pas être toujours si étroitement liées, qu’il ne reste jamais entre elles de lacunes à combler, si complètement fondues ensemble, qu'elles n aient souvent besoin de soudures, en quelque sorte ; n’y a-t-il pas alors un mérite réel à trouver et à disposer des idées secondaires et relatives pour passer d’une idée principale à l’autre, comme font les ponts sur les rives d'un fleuve? Telle est, semble-t-il, la doctrine de Boileau et de M. de la Harpe, quand ce dernier dit à propos de la Bruyère et de la Roebefoucault : « En écrivant par petits articles détachés, et faisant ainsi un livre d’un recueil de pensées isolées, ils s'épargnèrent, comme l'observait Boileau, le travail des transitions, qui est un art
1 « Dans le discours, dit Pascal, il ne faut point détourner l’esprit d’une chose ii une autre, si ce n’est pour le délasser, mois dans le temps où cela est à propos et non autrement ; car qui veut délasser hors de propos, lasse. ■>