CIIAI». XIII. — DU COUPS DE L’OUVRAGE
puissance des preuves. N’oubliez pas que la description est un moyen et non un but, un détail dans l'ensemble, et non une des parties constitutives de l'ensemble. La conséquence de ee principe, c’est que les descriptions ne doivent point être multipliées, quelles doivent être liées au sujet et opportunes, c’est-à-dire désirées ctconvenables à la place qu’on leur assigne. Une description d’objets inutiles à l’action se fait lire malaisément. Sans doute il n'est pas donné à tous, comme à Corneille, dans le fameux combat de Rodrigue contre les Maures, de fondre si bien dans l’action tous les éléments descriptifs, que le drame et le tableau ne fassent plus qu’un. C'est là l’idéal du genre. Mais encore faut-il que le tableau vienne en son lieu. Jugez-vous une description nécessaire ou seulement agréable ? Mettez-vous à la place du lecteur, et si vous pouvez craindre que celui-ci, encore mal éclairé sur votre dessein, ou trop vivement préoccupé de l'action , ne comprenne pas l'utilité de votre tableau, ou n’y accorde qu’une médiocre attention, quelque intéressant , quelque brillant qu’il vous paraisse , ajournez-le jusqu’à ce que , plus rassis, mieux disposé, le lecteur l’appelle lui-même aussi vivement que vous. La description à laquelle il ne s’attend pas l'effraye; celle qu’il ne désire pas l’impatiente.
Cette observation est de M. Francis Wey, le rhéteur qui . à mon sens, a considéré cette partie sous le point de vue le plus pratique, le plus utile au jeune écrivain ‘. « lin général, dit-il,
1 Je dirai, a ce propos, que je m’étonne toujours devoir ceux qui recueillent pour les jeunes gens les lois du style et du goût négliger en général les contemporains. Les préceptes de ces derniers souvent aussi justes, aussi Lieu présentes que ceux de leurs devanciers, ont en outre le mérite d'une application plus actuelle. Marmontel a traité de la description beaucoup moins bien, à mon avis, que il. Wey. Eli bien ! qu'il paraisse un nouvel écrit sur la matière, l'auteur, après vingt autres, citera Marmontel, et ne citera point M. Wey. Pourquoi? Est-ce ignorance? Est-ce préjugé? Pour moi, je crois tout à fait pertinent de profiler de ses idées, et de les reproduire, même littéralement, s’il le faut, en y mêlant mes propres observations.
DE LA fUIÉTOniQl'E.
le point d’opportunité de la description est l’instant où le lecteur s’intéresse déjà au fond du sujet et aux personnages mis en scène , sans cependant être encore tout à fait entraîné par la pente du drame. Les héros nous préoccupent déjà, nous les connaissons de ouï-dire, il nous plairait de les connaître de vue ; l’action pressentie va se dénouer , il est naturel qu’on désire examiner le lieu de la scène. D’où il suit qu’en général la description ne doit se rencontrer ni ou début, ni trop près du terme . mais lorsque la pensée est pleinement développée, l’action complètement nouée, et que la péripétie va s’accomplir. Il y a là un instant de repos durant lequel le lecteur jette un coup d’œil sur le chemin parcouru, avant de se remettre en route. Cet endroit est excellent pour y asseoir une description détaillée, pourvu que le sujet la nécessite, et quelle soit habilement liée aux faits qui vont suivre.
« Une fois l’opportunité de la description bien sentie, une fois sa place bien marquée et bien circonscrite, que le lecteur voie ce que vous voyez , soudainement et sans effort , l’elfort produirait la lassitude. Le spectacle doit venir à lui , le point de vue doit être calculé à son intention ; il ne sc dérangera pas pour le chercher. La clarté et la précision , aussi nécessaires à la description qu’au récit, dépendent beaucoup de la méthode d’après laquelle on coordonne et l’on distribue les objets. Cet ordre n’est ni capricieux, ni imaginaire; il obéit aux lois d’une perspective aussi rigoureuse pour l’écrivain que pour le peintre, et réclame dans les descriptions les plus chaleureuses une extrême sobriété.»
On sc rappelle les vers de Boileau :
S’il rencontre un palais, il m’en dépeint la face.
Il me promène après de terrasse en terrasse ;...
11 compte des plafonds les ronds et les ovales;
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’nstragalcs,...
Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin...
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Evitez ces longueurs. La route qui mène à la clarté mène aussi à la précision. Pour l’une comme pour l’autre, il faut faire un choix dans l’ensemble des objets, déterminer les points les plus saillants, les plus utiles; à moins qu’il n’y ail quelque circonstance dominante et qui appelle tout d'abord les regards, distribuer le tout par groupes, le ciel, le terrain, les eaux, puis le feuillage et les fabriques, ou encore d'après les impressions des sens, les formes, les couleurs, les bruits, les odeurs; si le sujet est vaste, préférer en général l'opposition des contrastes aux rapprochements des harmonies, les masses aux détails, et là même où les détails sont de mise , se restreindre à ceux qui ont un caractère assez tranché pour frapper l’esprit *.
Avec la clarté et la précision, je demande la variété et l’originalité. <i Duns une description, dit Al. VVey, les plans comme les détails se présentent un à un à la pensée , et se traduisent sous la forme la plus naïve, sous une forme toujours la même.
i Non que je sois ennemi du détail dans la description; j’exige mémo souvent que l’on sache et que l’on présente les noms génériques et les mœurs spéciales des plantes, des arbres, des oiseaux, des insectes, sans que le naturaliste le plus rigoureux ait à relever la moindre erreur ; mais je veux que le détail soit à sa place, et ne tomlic ni dans la recherche ni dans la minutie. M. VVey a observé avec justesse que le goût et le soin des détails caractérisent les littératures jeunes et fortes; que leur abus et leur profusion signalent les littératures en décadence; et qu'cnfln la sobriété rigide sur ce point est le propre des littératures intermédiaires. Les tirées sont beaucoup plus amoureux du détail que les Romains ; le seizième siècle en France l’est beaucoup plus que le dix-septième, et le nôtre revient au goût du seizième. Il y a des pages entières de Victor Hugo et de Lamartine qui semblent, le style à pari, calquées sur Ronsard et du Varias. Remarquez que je n’en fais un crime ni aux uns, ni aux autres. La richesse et l’éclat des détails formera peut-être un des plus brillants fleurons de notre couronne littéraire. Après les deux grands écrivains que je viens de nommer, JIM. Théophile tiaulicr, Sainte-Veuve, Alfred de Musscl, tialzac ont porté parfois ce mérite au plus haut degré. Mais souvent aussi ils tombent, et le dernier surtout, dans une affectation si qiiinlessenciéc, qu'elle atteint le burlesque.
DE LA llilÉTOniQÜE.
Ce n’est donc qu’à force d’adresse que I on parviendra à varier les phrases, à présenter sans cesse les objets ou les idées d’une manière nouvelle et piquante , à empêcher enfin l’intérêt de déeroitre et de s’amortir. L’originalité des formes y contribuera. Comme l’invention des figures en pareille matière est naturelle et facile . la servilité de l’imitateur s’y fait pardonner malaisément. Aussi faut-il éviter, en peignant une femme, les cheveux d'ébène, le sein d’albàtre, les lèvres de rose , le teint de lis, etc. Si l'on décrit les campagnes, les épithètes communes sont d’autant plus à redouter qu'elles s’offrent sans cesse: les vertes prairies, plus ou moins émaillées de fleurs, les forêts mystérieuses, les roches sourcilleuses, le cristal des fleuves, les cieux azurés; etc... Toutes ces jolies choses si souvent exaltées afTadissenl le caractère d’une description et font qu elle ressemble à tout. >•
Mais songez-y bien. La fuite du commun et du banal mène souvent soit au recherché et à l'excentrique, comme dans notre siècle, soit à l’ampoulé et à la périphrase académique , comme dans le dix-lmitième, si fécond en poèmes descriptifs, et si stérile en bonnes descriptions. Ce dernier défaut est le plus dangereux de tous :
Souvent la peur d’un mal nous conduit dans un pire.
La variété et l’originalité dépendent surtout du style , et je recommanderai encore ici le procédé des peintres, quand, par le mélange des couleurs , ils parviennent, en étudiant scrupuleusement la nature, à varier les nuances à l'infini. Le vert et le bleu, ce revêtement de la terre et du ciel, se modifient continuellement suivant les climats, les saisons, les jours, les heures même du jour, sans cesser pourtant d’ètre du bleu et du vert. Trouvez sur votre palette ces mille espèces de vert cl de bleu que vous donne la nature; trouvez-les dans un style à la fois net et flexible, dans une profonde connaissance et une
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grande habitude des ressources de la langue, dans un vocabulaire d'une étendue considérable, qui permette de rendre, tout en évitant le néologisme, les nuances les plus légères et les plus fugitives. Mais pour reproduire ainsi les diversités de la nature par celles de la parole, il est indispensable d’avoir beaucoup vu, de s’ètre créé par l’étude des cartons remplis de toute sorte d’esquisses, de joindre enfin à une organisation fine et observatrice et à une raison assez vaste pour contenir sans confusion des tableaux entiers l’acquisition de subtils et nombreux procédés de style.
Enfin la dernière qualité, la plus importante, est l’art de dramatiser, de passionner la description. 11 correspond à l’intérêt de la narration. Pour y parvenir, l’écrivain rattachera la description tantôt aux héros du poëme, du drame, du roman, du discours, par l’harmonie ou les contrastes qu’il établit entre la nature extérieure et les sentiments qui les animent ; tantôt au lecteur lui-mème, en mettant l’action en lui, en réveillant, pour les lui faire partager ou du moins comprendre, les émotions humaines qui dorment au sein de la nature, en faisant pénétrer enfin dans les objets physiques un élément moral. Sans ce feu, ravi au ciel commecclui de Prométhée, l’art se matérialise, et la poésie descriptive, quelque étincelante quelle soit, devient une œuvre purement plastique. Walter Scott et Victor Hugo, je l’ai remarqué déjà, ont penché vers ce défaut, où donnent pleinement quelques-uns de nos contemporains, qu'un sentiment de répulsion pour le vague et le banal du dixhuitième siècle jeltedans l’excès contraire. L’épithète pittoresque a remplacé partout l'épithète abstraite : la colonne majestueuse est devenue le fût jaspé et cannelé, le marbre gris et rose-, la main gracieuse et délicate s'est changée en doigts longs et blancs ; de môme qu’au siècle précédent, les Grecs bien bottés et bien cosf/ués d'Homère avaient disparu dans les guerriers magnanimes. Ce n’est pas que je blâme le pittoresque dans la description ; loin de là; je ne condamne que l’abus; mais je crois
DG LA RUÉTORIQUE.
aussi qu’elle ne va réellement au cœur de l’homme, qu'autant qu’on y introduit l'homme ; c’est l’éternelle devise de Poussin : El in Jrcadia ego. La nature seule est presque toujours froide et inanimée. Pour lui donner la vie, mêlez le sentiment à l'image, soit que vous mettiez l'aspect des lieux en harmonie avec les émotions de lame, comme lorsque Young ensevelit sa fille, ou Jocelyn celle qu’il avait aimée; soit que vous aviviez celles-ci par l’opposition, comme lorsque Roland parcourt, la rage au cœur, les lieux enchantés qu’Angélique et Médor viennent de quitter, lorsque Didon veille seule au milieu du sommeil universel de la nature, lorsque Saint-Preux traverse avec Julie le lac de Genève 1 ; soit (|ue vous y rattachiez une espérance ou un souvenir public ou privé : ainsi Enée décrit la campagne, alors déserte, qui un jour s’appellera Rome; ainsi René parcourt le manoir de scs pères; ainsi Volncy contemple les ruines de Palmyre.
Sans parler des poètes et surtout des contemporains, de lord Ryron.de Victor Hugo, de Lamartine, de Soumet, les prosateurs qui ont le mieux su rattacher le sentiment à la description sont d'abord J. -J. Rousseau, véritable chef d’école sousec rapport, puis Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Walter Scott, Manzoni, et quelques-uns de nos romanciers modernes.
i Je ne connais rien au-dessus de certains tableaux de J. -J. Rousseau : « Insensiblement la lune se leva, l'eau devint calme, cl Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau, et m'asseyant h côté d'elle, je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines me retraçant les plaisirs d'un autre ûge, au lieu de m'égayer, m'attristai t. Peu à peu, je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l’air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l’eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence meme de col objet chéri, rien ne pouvait détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses. » Voyez aussi Gouniot, tlans l'ouvrage cité.