CHAP. XIII. — DU CORPS DE L'OUVRAGE
Dans les Confessions, dans Paul et Virginie , dans René, les Jbencérages, Consuelo, etc. , les exemples abondent (R).
Une description se passionne naturellement, quand le narrateur, dominé lui-mémc par la passion, ne voit, dans les diverses images qui s’offrent à lui, qu’un seul être, l’objet de son amour ou de sa haine, auquel il ramène tous les détails, et dont il communique ainsi la vie à tout le reste. Dans la pompeuse cérémonie de l’apothéose de Vespasien , Bérénice ne voit que Titus son amant ; mais tous les traits épars de la description ne viennent se concentrer sur lui que pour en rayonner ensuite et illuminer tout ce qui l’environne :
De cette nuit, Phénicc, as-tu vu la splendeur?
Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur ?
Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée,
Ces aigles, ces faisceaux, cc peuple, ccttc armée,
Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat,
Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat;
Cette pourpre, cet or, que rehaussait sa gloire,
Et ces lauriers encor témoins de sa victoire :
Tous ces yeux qu’on voyait venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards...
Dans le sac de Troie, Androinaque ne voit que Pyrrhus, le suit partout des yeux, et à mesure quelle le suit, les objets se lèvent en quelque sorte, mais vagues et confus, autour du meurtrier d’ilector, dont les traits seuls sont fermes et bien accusés:
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle;
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts sc faisant un passage,
Et de sang tout couvert, échauffant le carnage.
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des muuranls, Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
Peins-loi, dans ces horreurs, Andromaque éperdue...
DE LA ItlILTOIUQL'L.
Les rhéteurs, toujours disposés à multiplier les subdivisions, ont assigné ù chaque espèce de description un nom spécial, en les rangeant mal à propos, ce me semble, parmi les figures de pensée. Ainsi la description du lieu s’est appelée topo graphie, celle du temps, chronographie, celle des personnes, prosopograpliie 1 , quand il ne s'agit que de l’extérieur, éthopée, quand on s’attache surtout au moral. La description colorée, énergique, qui fait d’un tableau une scène vivante, comme, par exemple, la tirade d’Andromaque que nous venons de citer, a pris le nom d’hypotypose. Exalté par la passion, le poète ou l’orateur décrit-il, non plus ce que nous voyons avec lui, mais ce qu’il voit seul dans sa pensée; reproduit-il, non la réalité des choses, mais les fantômes de l'imagination; évoquet-il pour les faire mouvoir, agir, répondre, interroger, les absents, les morts, les êtres inanimés et surnaturels; c’est la prosopopée. Ainsi, quand la Phèdre de Racine, poursuivie par les remords, fuit jusqu'au fond des enfers, et y trouve son père qui tient l’urne fatale et jtige tous les pôles humains; ainsi quand le Fabricius de Jean-Jacques cherche vainement dans la Rome de marbre et d’or, esclave et énervée, ces toits de chaume et ccs foyers rustiques qu’habitaient jadis la modération cl la vertu ; ainsi quand tout à l’heure Massillon nous montrait , en frissonnant lui-même, le tableau terrible du jugement dernier.
Vous verrez, quand il sera question des figures, pourquoi de toutes ces formes la prosopopée qui substitue des êtres fantastiques aux êtres réels est la seule qui inc paraîtrait pouvoir se rattacher au style figuré, en se plaçant auprès de l’allégorie. Ce que j’en dis ici suffit pour la faire connaître. Quant
1 Quelques rhéteurs ont tort, û mon avis, d’écrire prmograpltie, au lieu de prosojpograpfiie.
CIIAP. XIII. — DU CORPS DE L’oUVnAGE.
à la classification des rhéteurs, je pense qu’on peut réduire toutes leurs espèces de description à deux, celle des choses qui vient d cire traitée, et celle des personnes, que j’appelle simplement caractère ou portrait, et dont nous allons nous occuper.
cso