CIJ AP. XVI. — DE LA FIN
accessoires. Brilannicus est mort , mais que deviendra Junie? Horace a prouvé, par le meurtre de sa sœur, que l’amour de la patrie triomphe des sentiments de la nature, mais périra-t-il lui-même? Rome entière le désavouera-t-elle en le condamnant? Dans les dénoùments semblables, le lecteur demande ce que les rhéteurs appellent Yachèvement , c'est-à-dire les suites de l'événement qui dénoue l’intrigue. Le sujet de l’Odyssée est le récit des erreurs et des souffrances d’Ulysse sur (erre et sur mer, jusqu'à son retour dans sa patrie. Au treizième chant il revoit Ithaque, mais on conçoit que le poème n’est pas fini, tant que tous les prétendants n’ont point payé de leur tèle leur insolente usurpation, tant qu’Eumée n’a pas reconnu son maître, Télémaque son père, Pénélope son époux, Laertc son fils , le peuple entier son roi. Le dénoùment et l’achèvement de l’Odyssée occupent donc, en réalité, la moitié du poème, et pourtant il n’y a rien de trop ; le récit n’est et ne peut être complètement terminé qu’à la fin du vingt-quatrième chant '. Il n’en est pas de même de l’Iliade. La fatale colère d’Achille, qui causa tant de maux aux Grecs, s’apaise au dix-neuvième chant, que les vieux textes ont intitulé en conséquence m;«as irc/ifiiTit; je conçois cependant que l’achèvement puisse nous conduire à la fin du vingt-deuxième; mais quant aux deux derniers, il est évident qu’on peut les regarder comme superflus. Non pas que je veuille mutiler de pareilles conclusions, celle de l’Iliade moins que toute autre, le vingt-quatrième chant est peut-être ce qu’Homére a fait de plus beau ; mais je préfère le dénoùment qui d'un seul et même coup tranche toutes les branches de l’action. Ainsi celui de Rodogune, celui d'Andromaquc, un chef-d’œuvre! Ainsi celui de l'Enéide. On a reproché à ce dernier d'ètre trop
• Aristote a traité cette question dans la Poétique.
DE LA RIIÉTOÜIQl'E.
brusque ; on a eu lort. La mort de Turnus fixe définitivement la situation de tous les personnages, et remplit toutes les promesses de l’exposition. L’auteur n’avait rien ù ajouter. Virgile, avec le tact parfait qui le caractérise, l’a fort bien compris, et l’idée d'un treizième livre est une bouffonnerie digne du chanoine Mafeo-Vcgio ou du maître d’hôtel Villanova qui l'ont réalisée.
J'excuse pourtant dans les narrations infinies du dix-septième et du dix-neuvième siècles, quand de nouveaux personnages ont surgi à chaque chapitre, quand mille intrigues se sont croisées et compliquées, quand la moralité à recueillir de l’ouvrage demande un résumé final pour être mise dans tout son jour, j’excuse, il le faut bien, Y épilogue, ou ce que nos écrivains burlesques nomment la postface. Mais ce que je ne pardonne pas, ce sont les superfétations qui, dans certains romans, viennent s’ajouter au sujet pour en altérer l'esprit et en détruire l'unité ; ce sont les queues, comme on les a appelées, soudées plus ou moins mal adroitement au corps de l’ouvrage. Tout le monde connaît le roman de Daniel de Foe, l’immortel Robinson Crusoc. Il est bien évident que tout ce qu’il y a de haute et d'ingénieuse moralité dans celte fiction cesse au premier retour de Robinson en Europe. Tout le reste, la visite à l ilc, la colonisation de l’ile, les combats contre les sauvages, les voyages en Chine et en Tartarie, c’est-à-dire au moins la moitié du livre, ne présente plus ni intérêt, ni originalité, ni rapport avec l’idée fondamentale; et quand enfin l'auteur s’arrête, on ne sait pas pourquoi il le fait; il n'a aucun motif pour ne pas continuer, pour ne pas ajouter autant de volumes qu’en peut admettre un voyage autour du monde.
On a beaucoup discuté sur le dénoùment de la tragédie. Doit-il être affligeant, peut-il être consolant? Aristote se déclare pour la première opinion. Selon lui, point de dénoùment sans catastrophe, soit dans les fables qu’il appelle simples, où le héros est continuellement malheureux, jusqu’à ce qu’un dernier coup