‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 54 sur 147 · CI1ÀP. XVI. DE LA FIN · texte numérisé non relu

CI1ÀP. XVI. DE LA FIN

mette le comble à son infortune, soit dans celles qu'il nomme implexe», où le sort des personnages change à la fin |>nr une péripétie. Socrate, au contraire, et Platon, philosophes plutôt qu’artistes en cet endroit, proclament la loi que plus tard nos mélodrames du boulevard ont religieusement suivie : récompense pour la vertu, châtiment pour le crime, utùono benc, mafo inale ait. Question oiseuse, ce me semble. Que le dénoùmcnt soit heureux ou malheureux, n’importe, pourvu qu’il attendrisse, épouvante ou moralise le spectateur. Le Cid et Cinna n’en sont pas moins pathétiques, quoiqu’ils se terminent à la satisfaction générale et sans effusion de sang.

Ce qu’on a droit d’exiger dans toute fiction, drame ou roman, c’est d’abord que le dénoùmcnt soit amené , c’est-à-dire, comme le veut Aristote, que les événements ne viennent pas simplement les uns après les autres, mais qu’ils naissent les uns des autres; c’est ensuite qu’aulant que possible il soit imprévu ; le premier élément de l’intérêt, c’est pour ainsi dire ce balancement de l’ùme suspendue entre la crainte et l’espoir jusqu’à ce que

D’un secret tout à coup la vérité connue Change tout, donne à tout une face imprévue.

Mais l'imprévu lui-même a ses règles. Le chancelier d’Aguesseau les a parfaitement établies *. « Le poêle, dit-il , doit faire en sorte que le commencement et le nœud de la tragédie servent comme d’ombre et de contraste à l’événement imprévu par lequel il doit achever de nous charmer ; mais il n’oublie pas que si nous aimons la surprise, nous méprisons celle dont

> Remorque» sur le discourt qui a pour litre De l'imitation par rapport à la tragédie, t. XVI, p. 245 de l’édition in-S". Ce que le pur et judicieux écrivain dit ici de la tragédie s’applique parfaitement au toman, au pueme et à toute espèce d’ouvrage.

DE LA RUÉTORIQCE.

on veut nous frapper en violant toutes les règles de la vraisemblance ; il évite donc de mettre le spectateur en droit de lui dire :

Quodcumquc ostendis raihi sic, incredulus odi ;

il ne change point Procné en hirondelle, ni Cadmus en serpent, c’est-à-dire qu’il n’invente point un dénoûment fabuleux, et qui, suivant l’expression de Plutarque, franchisse trop audacieusement les bornes du vraisemblable, il sait concilier le goût que les hommes ont pour l’apparence même de la vérité avec le plaisir que la surprise leur cause , et il tempère avec tant d’art le mélange de ces deux sortes de satisfaction, qu’en trompant leur attente il ne révolte point leur raison ; la révolution de la fortune de ses héros n'est ni lente ni précipitée, et le passage de l'une à l’autre situation étant surprenant sans être incroyable, il fait sur nous une impression si vive par l’opposition de ces deux étals , que nous croyons presque éprouver dans nous-mème une révolution semblable à celle que le poêle nous présente. »

Enün le dénoûment doit être rarement pris en dehors de l'action, et s’il en est ainsi, que l’intervention de l’agent étranger et supérieur soit toujours justifiée par la nécessité :

Ncc Deus intersit, nisi dignus vindice nodus *.

Molière, si admirable en toutes les parties de l’art, n’excelle point dans le dénoûment. Il en a pourtant d’irréprochables, et Schlcgcl a eu tort de blâmer entre autres celui de Tartufe. Le poète avait à peindre le monde tel qu’il est; or, dans le

* Qu'cnGn si dans ton drame interviennent le» Dieux, Le ntrud soit digne au moins d'étre tranche par eux- Ilot , Art pott

CIIAP. XVI. — UK I.A FIS. 231

monde, l'astuce, l'égoïsme, l'impudence triomphent presque toujours de la bonne foi obstinée et maladroite. Tartufe devait donc triompher; mais, d’autre part , l’hypocrisie était alors si puissante, ce vice , dans tout le développement que lui donne Tartufe, est si odieux, que la moralité universelle, la conscience du genre humain réclamaient contre lui une peine exemplaire. Placé entre ces deux nécessités, la vérité du tableau et les exigences de la morale, ne pouvant ni faire succomber Tartufe sous Orgon ou sous Cléante, ni éviter de lui infliger le châtiment qu’exigeait la vindicte publique, Molière a dû faire partir de plus haut le coup qui le frappe; là ou jamais en effet se rencontrait la condition imposée par Horace. Le nom de Louis XIV était la seule arme à employer pour trancher un nœud contre lequel toute autre se serait émoussée.

Mais si l’on peut admettre le Dem ex machina, ce Dieu, en aucun cas, ne doit être le hasard. Aristote demande avec raison que, dans les créations de l’art, le hasard lui-méme ne paraisse que comme une providence, une volonté, un dessein prémédité. «■ Lorsque dans Argos, dit-il, la statue de Mytis tomba fortuitement sans doute sur celui qui avait tué ce même Mytis, et l'écrasa au moment qu'il la considérait, cela fit une grande impression, parce que cela semblait renfermer un dessein, une volonté. » Schiller a mis sur la scène la conjuration de Fiesque. Considérez le dénoùment que lui donnait l’histoire. Tout le plan de l’entreprise est définitivement arrêté, tous les conjurés à leur poste ; armes, vaisseaux, mots de ralliement, esprits et courages, tout est prêt; on n’attend plus que le signal, et le signal va être donné au lever du jour. Il est minuit; Fiesque, le chef de la conjuration, visite une dernière fois sa flotte; en passant d'un navire à l’autre, le pied lui manque, il tombe et disparait à jamais sous les flots; c’està-dire que le hasard inintelligent, brutal, vient anéantir en un instant, sans lutte possible, toutes les combinaisons des passions et des volontés humaines. Ce dénoùment donné pur

232 de la MIÉTOHIQUE.

l’histoire, l’art le proscrivait; Schiller sentit qu il ny avait pas de drame possible, s’il ne substituait au hasard la volonté de

Verrina'. .

Le hasard d’ailleurs peut donner l’imprévu, mais il est bien rare qu’il donne le pathétique; celui-ci, son nom le dit assez, n’accompagne guère que la passion. Or le mérite essentiel du dénoùment, c’est d cmouvoir et d’entraîner. « Tune est cotnmuvendum tlieatrum, selon Quintilien, quum ventum est ad ipsum illud quo veteres tragœdice clauduntur ; » et e est pour cela qu’il compare ou dénoùment dramatique la péroraison qui termine les œuvres oratoires.

A la tribune, en effet, au barreau, à la chaire, la péroraison est, comme le dénoùment au théâtre , le véritable terrain du pathétique. En portant cette loi , les anciens n ont été que les interprètes de la nature. Aussi est-ce alors qu ils permettent d'ouvrir toutes les sources de l éloquence, et de mettre toutes voiles au vent ; hic, si usquam, lotos eloqucntiai aperire fontes licet, tota possumus pandere vêla. Comme il s agit ù ce moment décisif de frapper les derniers coups, comme l’auditeur s’est échauffé ù votre feu, identifié avec vos

1 « La catastrophe véritable déco complot, où un accident malheureux renversa tout, lorsque le comte venait d’atteiudrc le but de scs projets, a dû être changée. La nature du draine ne comporte point l’action du hasard, ou, pour parler autrement, l’intervention immédiate de la Providence. Jcm’étoulierais fort qu'aucun poêle tragique n'ait encore traité ce sujet, si je n en trouvais un motif suffisant dans ce dénoùment antidraraatique. Les esprits élevés savent démêler les fils les plus déliés d’un événement à travers la trame de l'ensemble des choses, et les rattachent peut-être aux limites les plus reculées de l'avenir et de la destinée, taudis que le commun des hommes j^c v°*r là qu'un fait isolé au milieu du libre espace de l’univers. Mais artiste travaille pour la vue restreinte des hommes qu’il veut instruire, et [î°n l>as P°l,r la toute-puissance clairvoyante qu'il cherche à connaître. » iLLEn, Die Verschworung des Fiesco zu (Jeu tta ; }rorrcdc.

Page 1