‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 55 sur 147 · CHAP. XVI. DE LA F1X · texte numérisé non relu

CHAP. XVI. DE LA F1X

sentiments, tout alors vous est permis, tours animés, expressions énergiques, figures brillantes et hardies, hypotyposes, prosopopées, invocation de la nature entière, animée ou inanimée, en un mot tout ce que la passion brûlante, impétueuse, peut vous fournir pour enfoncer le trait dans les âmes, pour faire jouer les deux grands ressorts tragiques, la terreur et la pitié.

Cicéron, en effet, distingue, dans l’éloquence du barreau, deux espèces de péroraisons pathétiques : la péroraison véhémente, indignatio, et la péroraison suppliante, conquestio, commiseratio ; il développe les éléments de l'une et de l’autre, ne donnant pas moins de treize moyens pour soulever l’indignation, et de huit pour exciter la pitié. Sans entrer dans ces détails pour lesquels l’étude des modèles et six mois de pratique valent mieux que vingt pages de préceptes, je dirai : La péroraison, comme l’exorde, peut se tirer parfois des objets inanimés dont la vue frappera souvent l'âme du spectateur plus vivement que toutes les paroles : c'est Manlius montrant le Capitole du haut duquel son bras précipita les Gaulois, ou Mirabeau la fenêtre d’où l’exécrable Charles IX tira sur ses sujets ; c’est l’orateur grec découvrant le sein de Pliryné, ou Marc-Antoine comptant les marques du poignard des conjurés. Mais la péroraison, comme l’exorde, se lire le plus souvent de la personne du client, ou de l'adversaire, ou des juges et de l’auditeur, ou enfin de l’orateur lui-mème.

Sans quitter Cicéron, nous trouverons dans ses discours de notables exemples de ces divers genres de péroraisons. Je ne citerai que les terrines et la Milonienne. Dans celle-ci, c'est la péroraison suppliante, commiseratio ; il termine par le tableau le plus pathétique des douleurs de son client, d'autant plus habile ici, que, connaissant la fierté du caractère de Milon, il prend pour lui-mème ce rôle de suppliant que dédaignait l'accusé; et après lui avoir ainsi concilié l’intérêt de scs juges, s’il le ait parler, les paroles qu'il lui prèle ne sont plus

DE LA KHÉTOniQl'E.

empreintes que d’une dignité affectueuse et d'une touchante fermeté. Dans l'autre, c’est la péroraison véhémente, indigtuitio. A la fin de l’admirable harangue De suppliciis, l’orateur foudroie Verrès, en invoquant successivement contre lui tous les Dieux et toutes les Déesses, dont ce brigand avait pillé les temples , et en appelant le ciel même à son aide contre son sacrilège adversaire. Les séances de la Convention, ces formidables joutes de la parole, où, à chaque partie, chacun mettait sa tète pour enjeu, abondent en péroraisons véhémentes. Cest Vergniaud contre Robespierre , c’est Louvet contre l’infàme Marat. Après avoir lancé contre ce dernier la plus terrible philippique, pendant laquelle il avait toujours tenu en réserve le nom maudit de son ennemi, comme s’il eût craint de souiller ses lèvres en le prononçant, Louvet termine ainsi : <■ J'insiste surtout pour qu’à l’instant vous prononciez sur un homme de sang, dont les crimes sont prouvés. Que si quelqu’un ale courage de le défendre, qu’il monte à cette tribune. Pour moi, je demande sur l’heure un décret d’accusation contre Marat... Dieu ! je l’ai nommé ! »

Un beau modèle de péroraison tirée de la personne du juge, c’est celle du Mémoire de Pélisson en faveur de Fouquet, le seul morceau peut-être réellement éloquent qu’ait produit le genre judiciaire en France au dix -septième siècle. L’appel au souvenir du serment prononcé par le roi, le jour de son sacre, a quelque chose de pompeux, de grandiose et d’émouvant tout à la fois , que l’on ne rencontre nulle part à celle époque. « En ce jour, Sire, avant que Votre Majesté reçut cette onction divine, avant qu’elle eut revêtu ce manteau royal qui ornait bien moins Votre Majesté, qu’il n’était orné de Votre Majesté même, avant qu’elle eût pris de l’autel, c’est-à-dire de la propre main de Dieu, cette couronne, ce sceptre, cette main de Justice, cet anneau qui faisait l’indissoluble mariage de Votre Majesté et de son royaume, celte épée nue et flamboyante, toute victorieuse sur les ennemis, toute-puissante sur les sujets , nous vîmes,

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