‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 60 sur 147 · CI1AP. XVII. DE L’ÉLOCIÎTIOX · texte numérisé non relu

CI1AP. XVII. DE L’ÉLOCIÎTIOX

est manifeste que l’imitation toute seule ne suffit pas ; s’attacher aux traces d’un maître, si l’on n’a pas l’ambition de marcher bientôt de pair avec lui, de le devancer même, s’il est possible, c’est se condamner à une éternelle infériorité, necesse est semj)er sit posterior qui sequitur. L’imitation ne doit donc pas être absolue; sans cela, ce n’est plus rivalité, mais servilité, ô imitnlores, servum peetts!

Vous comprendrez ce qu'est l imitation , en comprenant bien ce qu’elle n’est pas. Imiter n’est point copier les vices du modèle :

Quand sur une personne on prétend se régler,

C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler.

Malheureusement, il est infiniment plus aisé d’imiter le mal que le bien. Imiter n’est pas se laisser aller par une pente insensible de la qualité qu’on veut atteindre dans le vice voisin, de l’abondance dans la diffusion, de la concision dans la sécheresse, de l’audace dans la témérité, de la simplicité dans la négligence. Imiter n’est pas s’arrêter à une vaine ressemblance de mots et de formes, prendre l’apparence pour la réalité, l’ombre pour le corps. L’antiquité se raille avec raison de ceux qui se croyaient des Salluste, quand ils avaient saupoudré un chapitre d’une pincée d’archaïsmes , ou des Cicéron, quand ils avaient clos une période par un ronflant esse videatur. L’imitation n’est ni un calque, ni un pastiche. L’imitation est une gymnastique, une lutte avec un modèle, dans laquelle on cherche à faire comme lui, pour arriver, quand on est sur de soi , à faire mieux, s’il se peut, en faisant autrement.

Enfin, le point capital, c’est le choix du modèle. Étudiez les prosateurs français qui ont le mieux connu le génie de la langue : au seizième siècle, Amyot, Montaigne, du Bellay; au dix-septième , Pascal , Bossuet , Fléchier, la Bruyère, M’"' tic Sévigné; malgré les reproches que la critique a pu adresser

de i.a niii'.ruitiyiE.

aux trois derniers, je les recommande pour l’excellence de leur forme; au dix-huitième, les quatre maîtres, Voltaire, Rousseau, BuiTon et Montesquieu, j’ajouterais volontiers le duc de Saint-Simon lu avec prudence.

Vous voyez que je ne parle ni des poètes, ni des anciens, ni des contemporains. Je ne dis rien des poêles ; car il ne s’agit pas ici de poésie , et je n'admets pas le style poétique en prose ; la lecture des poètes est excellente pour préparer à écrire, pour mettre en train, en quelque sorte. J’ai toujours remarqué qu’un beau morceau de poésie, lu avant de composer, et tout haut, s’il est possible, éveille l’imagination, échauffe le cœur, transporte dans les régions de l’idéal. C'est ainsi que le sculpteur Bouchardon s'inspirait à la lecture d’Homère. Prosateurs, usez des poètes comme Bouchardon; le même sentiment sous uneëxprcssion toute différente. Je ne recommande point les anciens pour le même motif. Etudiez sans doute nuit et jour les exemplaires grecs et latins pour l’invention et la disposition , mais n’allez point former votre style sur la période livienne ou cicéronicnne , ou sur la concision de Tacite , notre langue y répugne ; autant vaudrait prendre pour modèles de diction française Goethe ou Walter Scott. Enfin je passe sous silence les contemporains, et voici pourquoi. Je ne prétends pas établir un parallèle entre les aneiens et les modernes, et ne veux point dire que le français de Chateaubriand, de Villemain, de George Sand, de Lamennais, de Lacordaire, soit inférieur, comme français, à celui des âges précédents; ce n’est pas là la question. Mais songez que par la pensée et jusqu’à un certain point par la forme tout écrivain appartient toujours à son siècle , et ne peut se dérober à l'influence du milieu dans lequel il vit. Or, si vous joignez à cette inévitable homogénéité avec ce qui vous entoure l'étude à peu près exclusive des contemporains, il ne vous restera plus rien d’original; car quel élément en vous ou hors de vous s opposera alors à la complète reproduction de vos

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modèles? Les idées de Lamartine, par exemple, ou de Victor Hugo, sont celles de plusieurs esprits distingués de notre siècle; en les vulgarisant, ils les ont fait partager par un plus grand nombre encore; elles sont, en quelque sorte, dans l’air que nous respirons. Maintenant, lisez assidûment Victor Hugo ou Lamartine ; vous aviez déjà leurs idées, vous aurez encore leurs formes, vous serez imitateur en dépit de vous. Au contraire, éludiez obstinément les formes d'un autre siècle, et vous ne serez jamais amené à une reproduction complète, d’abord par cela même quelles sont d’un autre siècle, et puis, parce que vous les appliquerez aux idées du vôtre, et les fondrez dans la teinte générale de votre âge dont vous êtes forcément imbu. Enfin vous donnerez ainsi plus de souplesse et de solidité à votre langue , en la retrempant aux sources antiques , et par cette alliance des idées d’aujourd’hui et des formes d’autrefois, l’étude si utile du modèle compromettra beaucoup moins votre originalité. Je répéterai donc le mot d’André Chenier :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

Encoreune remarque qui se rapporte à celle-ci. Qui se ressemble s’assemble, dit un proverbe. Vous, au rebours, attachezvous aux écrivains qui s’éloignent le plus des vices auxquels vous vous sentez enclin. Votre manière est-elle en général rude et concise, apprenez la grâce dans Fénelon, la période dans Massillon. Au contraire, êtes-vous porté au style nombreux et trainant , cherchez le nerf et l’énergie dans Pascal et dans Montesquieu. Par là vous améliorez votre style sans le dénaturer. En effet, cette lutte de l'imitation contre l'individualité est assez pénible en général pour ne pas entraîner au delà des bornes. A ceux qui la pousseraient trop loin, il faudrait rappeler le mot du fabuliste :

Ne forçons point notre talent,

Nous ne ferions rien avec grâce.

DK LA HHKTOnlQL'E.

Voilà pour le style, voici pour le ton. Pour saisir le ton convenable, considérez attentivement l’objet de votre ouvrage ; appliquez-vous à en apprécier la nature, à en pressentir les développements , à saisir d’avance le point de généralisation auquel vous pourrez porter vos idées. ■> La poésie, l’histoire et la philosophie, dit BulTon, que je ne puis rappeler assez, ont toutes le même objet, et un très-grand objet, l’homme et la nature. La poésie la peint et l’embellit , elle peint aussi les hommes ; elle les agrandit, elle les exagère, elle crée les héros et les Dieux. L’histoire ne peint que l’homme, elle le peint tel qu’il est : ainsi le ton de l’historien ne deviendra sublime que quand il fera le portrait des plus grands hommes , quand il exposera les plus grandes actions , les plus grands mouvements, les plus grandes révolutions, et partout ailleurs il suffira qu’il soit majestueux et grave. Le ton du philosophe pourra devenir sublime toutes les fois qu’il parlera des lois de la nature, de l’èlre en général , de l’espace , de la matière, du mouvement et du temps, de lame, de l’esprit humain, des sentiments, des passions; dans le reste, il suffira qu’il soit noble et élevé. Mais le ton de l’orateur et du poète, dès que le sujet est grand, doit toujours être sublime, parce qu’ils sont les maitres de joindre à la grandeur de leur sujet autant de couleur, autant de mouvement, autant d'illusion qu’il leur plaît, et que devant toujours peindre et toujours agrandir les objets, ils doivent aussi partout employer toute la force et déployer toute letendue de leur génie. »

Maintenant , il nous reste à étudier les qualités essentielles de l’élocution, c’est-à-dire celles qui conviennent à tous les tons, les qualités accidentelles, c’est-à-dire celles qui ne conviennent que dans tel ou tel ton, et enfin les ornements dont l’élocution est susceptible , et que l’on comprend sous le nom général de figures.

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