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CHAPITRE XVIII

Des qualités essentielles du style. De la clarté ; qu’elle est toujours et partout indispensable. Des défauts qui s’opposent i la clarté, et d'où proviennent ces défauts. — Des éléments de la clarté dans le style : pureté, propriété, précision et naturel. Et d'abord de la pureté : en quoi elle consiste. — De certains vices qui nuisent à la pureté : de l'archaïsme, du néologisme, du jargon; diverses espèces de jargon. Du purisme.

La qualité souveraine du style, toujours et partout indispensable, c’est la clarté. « Summa virtus orationis est perspimitas, » dit Quintilien, dès le premier livre de ses Institutions, pour revenir sur cette vérité au huitième : « nobis prima sit virtus perspicuitas. » Le discours, selon lui, doit être clair comme la lumière du soleil , « occurrat in animum audientis oratio, sicut sol in oculos. »

Mais la clarté de l’expression suppose une conception nette des idées, et une méthode habile dans leur disposition. Il faut

donc d'abord se rappeler ici ce que nous avons dit à propos de l'invention et de l’ordre :

Ce que l'on conçoit bien s’énonce clairement ,

Et les mots pour le dire arrivent aisément ;

ou du moins finissent, avec la méditation , par arriver et se ranger dans l’ordre voulu. Que les pensées soient vagues et mal conçues , que leur arrangement soit pénible ou irrégulier *, vous avez beau travailler l’expression, elle reste obscure et mal dessinée.

On a soutenu cependant qu'il est des matières où la clarté n'est pas indispensable , et dans lesquelles môme une certaine obscurité ne messied pas.

Sans doute quelques ouvrages scientifiques demandent au lecteur, avec des connaissances préalables, une plus grande attention que d’autres, et je ne prétends pas que la Mécanique céleste de Laplace soit obscure, parce que le commun des lecteurs ne la comprend pas. Mais dans tout ce qui n’est point science pure et spéciale , dans tout ce qui s’adresse à l'humanité en général , dans toutes les questions philosophiques, politiques, littéraires, artistiques, la clarté est impérieusement exigée, et j'ajoute que l’on peut toujours y parvenir par le travail. L’obscurité, comme la dilTusion , nait le plus souvent de

■ Ne perdez pas de vue ce second point dont Boileau ne parle pas, mais qu'il supposait sans doute. Il ne suffit pas en effet de concevoir bien pour énoncer clairement. • Dans un cas, comme le fait observer Condillac, toutes les idées se présentent à la fois à l'esprit , dans l'autre , elles doivent se montrer successivement. Pour bien écrire ce n’est donc pas assez de bien concevoir : il faut encore apprendre l'ordre dans lequel vous devez communiquer l’uue après l'autre des idées que vous apercevez ensemble, il faut savoir analyser voire pensée. Accoutumez-vous de bonne heure à concevoir avec netteté, et familiarisez-vous en même temps avec le principe de la plus grande liaison des idées. »

la précipilation ou de la paresse. N’cst-ce point Pascal qui écrivait à un ami : « Excusez la longueur de cette lettre; je n’ai pas eu le temps de la faire plus courte? » La plupart de nos auteurs nébuleux pourraient dire également : Excusez l’obscurité de cet ouvrage, je n’ai pas eu la patience d’ètre plus clair.

Si, dès le principe, l’auteur a soin, quand ses conceptions sont absolument neuves, de fixer et deJiien définir sa terminologie ; quand elles ne le sont pas, de sc conformer au langage reçu , et d'éviter, autant que possible , le charlatanisme des termes techniques et l’affectation des formes étranges , il sera compris de tous les hommes intelligents, eUson ouvrage gagnera en mérite et en renommée même auprès des masses. On sc trompe, en effet, si l’on croit que le bon peuple sc laisse toujours éblouir, et applaudit tout harangueur qu'il n’entend point. Aux sophismes de ceux qui lui crient : c’est le beau ! le bon sens de la majorité répond avec Dandin : c'est le laid ; et l'écrivain obscur ne devient jamais populaire. Le vrai talent est de contenter à la fois la foule et les hommes d’élite, de se faire entendre des plus vulgaires, en se faisant estimer des plus habiles. On se trompe encore si l’on croit que l’obscurité ajoute à l'énergie ou à l'élégance de la pensée; « la clarté, dit très-bien Vauvcnargues, orne les pensées profondes. »

Certains écrivains allemands ont une prédilection toute particulière pour les ténèbres du langage ; les intelligences les plus obstinées s’usent à vouloir les pénétrer. Que la vanité de leurs adeptes fasse une vertu de ce vice, on le conçoit; le renom de comprendre seul ce qui est inintelligible au reste du monde chatouille l’amour-propre. Mais les esprits sains dédaigneront toujours ce goût de doctrines ésotériques, comme parlaient les anciens, qui fait des vérités les plus essentielles à tous le privilège exclusif de quelques initiés , et une lettre close pour la majorité de ceux même qui veulent les étudier. La vérité est nue, attrayante de sa propre beauté, tout à la fois Itère et pudique; ce n’est que la lâcheté, le mensonge ou

la fausse science qui s’enveloppent de tant de voiles. Quoi qu’on puisse dire en faveur des logogriphes philosophiques ou sociaux , un écrivain obscur sera toujours , à mes jeux , un écrivain incomplet *. Je laisserais même au delà du Rhin, sans m’en occuper autrement , cette manie du mysticisme et de l’inintelligible, si elle ne passait le fleuve, accueillie par quelques-uns de nos auteurs qui oublient le mot si vrai de Voltaire : « Ce qui n’est pas clair n’est pas français. »

Ce qui n’est pas clair n’est pas français, parce qu’il semble que chaque peuple ayant reçu de la Providence sa mission sur

> Voici une définition de l’amour par un écrivain allemand ( ô mères de famille, ne vous alarmez pas ; la définition ci-jointe peut se lire devant des religieuses, sans violer le précepte, «aima debetur...) :

. L’amour, dit la doctrine de Hegel, c’est l’idéalité de la réalité d’une partie de la totalité de l’élre infini, réunie à la cupidité et à la carnilé entre le moi et le toi, car le moi et le toi, c’est le lui. »

Et cependant Hegel est un grand philosophe ; nnd yet Brulut il an Itcmetl umn. Mais l’usage de l’obscur et de l’inintelligible était pour lui le résultat d’une conviction arrêtée et systématique. Il rappelle ce professeur dont parle Titc Livc ( vous voyez que la nébulomanle ne date pas d’hier), qui recommandait à scs élèves d’être aussi obscurs que possible, et s'enrouait à leur crier ninm, «rrtccv, obscurcit, obscurcit encore; jusqu'à ce qu’ils arrivassent à mériter cct éloge inouï • « Bravo ! je n’y ai rien compris moi-meme, lanto melior, ne ego guident inlellcxi. - En vérité de tels écrivains ne méritentils point qu’on leur dise avec Cicéron : Nonne talint est mulum este quant quod nem o inlclligat dicere ? mot répété par Aulu-Gcllc, et qu’un de nos vieux poètes, Maynard, a reproduit dans une jolie épigramme qui pourrait servir d’épigraphe à cct article :

Ce que (a plume produit Est couvert de trop de voiles;

Ton discourt est une nuit Veuve de lune et d'étoiles.

Mon ami, chasse bien loin Cette noire rhétorique ;

Tes écrits auraient besoin D’un devin qui les explique.

Si ton esprit veut eacher Les belles choses qu'il pense,

Dis-moi, qui peut t’empéclier De le servir du silenee ?

la terre, celle de la France soit de répandre toutes les grandes et utiles vérités, et que pour maintenir dignement celle noble propagande, il faut savoir rendre la vérité manifeste et accessible à tous. Or, c’est lô un des caractères du génie français. Ailleurs, comme en France, on fait des découvertes, on a des idées, on crée des systèmes, on établit des théories; en France seulement on vulgarise tout cela. Ailleurs on écrit des volumes; cc n’est qu’en France, de l’aveu de tous, que l’on sait faire un livre.

Dans un ordre d’idées moins élevé, ce qui n’est pas clair n’est pas français , non parce que la langue française est en elle-même plus claire qu’une autre, mais, au contraire, parce qu’elle prête davantage à l’obscurité; parce que la rigueur de ses constructions et le peu d'élasticité de sa phraséologie exigent de l'écrivain les plus minutieuses précautions pour être toujours entendu , et qu’il doit veiller sur la clarté avec une attention d’autant plus inquiète qu’elle est toujours prête à lui échapper.

Au reste, il est rare que l’obscurité soit en France, comme en Allemagne, le résultat d’un parti pris de la part de l’écrivain. Le plus souvent elle n’alîecte que les détails, et nait de diverses causes,

Tantôt , c’est l’ignorance ou l’oubli des règles de la grammaire, les phrases équivoques ou mal construites, l’emploi de mots obsolètes ou inconnus, l’impropriété absolue ou relative des termes.

Tantôt, c’est l’affectation de la brjèveté ;

. . . brevis esse laboro,

Obscurus fio . . .

J’évite d’étre long et je deviens obscur ;

ou bien, tout au contraire, la diffusion, les périodes interminables, l’accumulation des parenthèses, des épisodes, des idées accessoires qui embarrassent le lecteur et lui font perdre de vue l’idée principale.

DE LA RBÉTORIQDE.

Enfin , c’est le désir excessif de montrer de l’esprit à tout propos et hors de propos. « Quand on court après l’esprit, dit Montesquieu , on attrape la sottise. » J’ajoute qu’on attrape aussi l'obscur et le galimatias. Que d’écrivains auxquels s’applique le paragraphe de la Bruyère sur Aeis, le beau parleur!

« Que dites-vous? comment? je n’y suis pas : vous plairait-il de recommencer? J’y suis encore moins : je devine enfin. Vous voulez, Aeis, me dire qu'il fait froid ; que ne disiez-vous : il fait froid? Vous voulez m'apprendre qu’il pleut ou qu’il neige; dites : il pleut, il neige... Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair, et d'ailleurs qui ne pourrait pas en dire autant? Qu’importe, Aeis? est-ce un si grand mal d’élre entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde?»

Les qualités opposées à ces diverses causes d'obscurité , et par conséquent les éléments de la clarté du style sont la pureté, la propriété, la précision, le naturel. Examinons successivement chacun de ces titres ; et d'abord la pureté.

La pureté consiste à n employer que les termes et les constructions conformes aux lois de la raison et à celles de la langue. Le bon sens universel sanctionne les premières , la science de la grammaire générale les formule. La sanction des autres est l’usage et l'assentiment des écrivains éminents; leur code , les grammaires et lexiques spéciaux approuvés par les autorités compétentes , c’est-à-dire par les corps savants et la partie éclairée du public.

Il est naturel de croire que les langues ont d'abord été fondées sur des analogies avouées par la raison humaine, mais une foule de circonstances, l’origine d’un peuple, son mélange plus ou moins durable, plus ou moins complet avec d'autres, l’infinie variété de relations des hommes entre eux ou avec les choses, les rapides et continuelles vicissitudes des idées et des intérêts, que sais-je? beaucoup d’autres causes inconnues ou inappréciables ont modifié et altéré les règles primitives. La mobilité d’imagination et la paresse de jugement, également

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naturelles à l’homme, ont fait passer, souvent à l’insu de sa volonté, les modifications spontanées ou les altérations successives du langage à l’état d’habitude, cl celle habitude, une fois enracinée dans les esprits, est devenue ce qu’on appelle le génie de la langue, c'est-à-dire cette collection d'idiotismes, ces procédés de lexilégie et de construction qui distinguent une langue des autres et lui impriment un cachet particulier.

Plus souvent qu’on ne pense, les phénomènes du génie de la langue sont d’accord avec la raison universelle ; mais qu’ils se plient ou résistent à l'analyse, ne les admettez que quand l’usage ou l’autorité les justifient. Sont-ils consacrés par des écrivains éminents, ou légitimés par les corps littéraires? Voilà l 'autorité. Sont-ils, en subissant même des altérations et des corruptions nouvelles, adoptés par la majorité intelligente de la nation? Voilà l'usage, l'usage, le souverain dominateur des langues, despote d'autant plus ty rannique qu'il est parfois aveugle

Écrire purement, c’est donc observer les règles de la grammaire générale, c’est-à-dire de la raison universelle, et surtout celles de la grammaire spéciale, c’est-à-dire du génie de la langue fixé par l’usage ou par l'autorité ; je dis surtout , car, quand il y a lutte entre les deux grammaires, c’est toujours la seconde qui doit triompher.

Tout le monde connait les vers de Boileau :

Surtout qu’en vos écrits la langue révérée

Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée...

Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme,

Ni d'un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme ;

Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.

1 Voyez le Précis de rhétorique de Ciioppis d'Aiiaol ville.

Dans ccs vers où Boileau distingue, comme on le voit, celui qui invente et dispose, l'auteur, de celui qui exprime et formule, l’écnoain, il distingue aussi, d’après Cicéron , entre les diverses fautes de langue. Au chapitre de l’étude de la langue maternelle, nous avons traité du solécisme et du barbarisme.

A ces vices se rattachent l'arcAaünie, le néologisme elle jargon, dont il est temps de parler.

• Le néologisme est l’emploi d’un mot nouveau ; l'archaïsme l’emploi d’un mot vieilli. Commençons par celui-ci qui doit avoir le pas , ne fût-ce que par droit de naissance.

J'ai recommandé l'élude de nos anciens auteurs , sous le rapport du style , plus encore que de l’idée. Je prise fort , je l’avoue, ces vieilles formes , à l'aide desquelles la langue remonte à ses origines, et j'estime qu’il est d’une saine littérature de ramener à leur sens natif les vocables que le temps en a détournés. Mais là, comme ailleurs, je demande le goût et la circonspection. S'il est des perles à regretter, à réparer même, autant que possible , il me semble ridicule de galvaniser, en quelque sorte, des mots que la raison, le goût ou le sentiment de l harmonie ont tués depuis longtemps. Je prends un seul exemple. Pourquoi employer, fis-je, fit-il, au lieu de dis-je, dit-il? L’usage a défendu avec raison de confondre dans une seule et même signification deux mots dont le sens réel est tout à fait distinct.

Il en est qui ne se contentent pas, comme Salluste et Tacite chez les anciens, de ressusciter quelques mots surannés, et de chercher des perles dans le fumier d’Ennius ; ils vont plus loin, ils écrivent des volumes tout entiers en vieux langage ; ainsi Voiture, IVnudé, Pelisson, au dix-septième siècle; J. -B. Rousseau, au dix-huitième; M. de Balzac, de nos jours ; je ne cite que les meilleurs. A mon sens, ils ont tort. D’abord, pourquoi quitter un idiome adulte pour revenir aux vagissements de l’enfance? Qu’on se permette, comme la Bruyère, une demi-page de ce jeu d’esprit, je le veux bien; mais un livre entier ! El puis,

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quelles que soient l'érudition et l'habitude de l'écrivain, est-il possible de connaître assez à fond les phases de la langue, pour ne pas prêter au quinzième siècle , par exemple, les locutions du quatorzième , et réciproquement ; ce qui est une grande faute dans l’espèce? Enfin, ne court-on point risque de paraître gauche et empesé sous cet habit d'emprunt, qu’on ne revêt cependant que pour se donner un air naïf et dégagé?

Jacob le bibliophile avait inventé quelque chose de plus précieux. Il employait dans son récit les formes contemporaines, meme les plus avancée s, et dans son dialogue le style qu'on nomme moyen âge. Autant vaudrait, quand la scène est en Angleterre ou en Allemagne, faire parler les personnages en anglais ou en allemand.

Je ne connais guère qu’une circonstance où ces pastiches puissent s'excuser. C’est celle où se trouvait Paul-Louis Courier quand il se servait de la langue d’Amyot pour corriger les contre-sens d'Amyot, ou pour ajouter à la traduction de Daphnis et Chloé celle de quelques pages récemment découvertes. Mais oserai-je le dire? Courier lui-même s’est laissé égarer par un premier succès en appliquant son système d'archaïsme à la traduction d'Hérodote. La langue d’Hérodote n’est point, je le sais, celle de Théopompe ou de Démosthène, mais, telle quelle est, elle appartient à une civilisation trop avancée, quoi qu’il en dise, pour être représentée par le gazouillis du seizième siècle, comme l’appelle Pasquier. Si l’on a pu comparer Hérodote à Froissard, ce n’est point pour le style, c’est pour l’esprit et la marche de l’œuvre. Songez qu’on avait donné à scs livres le nom des Muses. Or les Muses françaises parlent la langue de Fénelon, et non celle de Froissard.

Quoi qu’il en soit, et pour les raisons énoncées plus haut, s’il fallait opter entre le néologisme et l’archaïsme, je pencherais encore pour ce dernier. On doit être d’autant plus sévère pour le néologisme qu’il est une des plaies de notre époque, comme de toutes celles qu’ont agitées de violentes commotions

religieuses, politiques ou littéraires. Chaque révolution, en effet, charrie en quelque sorte avec soi un limon de mots nouveaux qu’elle dépose dans la langue en s’écoulant. C est ainsi qu'au seizième siècle, la Réforme, la Renaissance et les guerres d'Italie faillirent engloutir le français sous un déluge de locutions bibliques, grecques, latines, italiennes. Or le dix-huitième siècle a plus d’un point de contact avec le seizième. « Comme jamais société, dit M. Villemain, n’avait été plus violemment dissoute et mêlée que la nôtre, comme il y eut à la fois des passions terribles et des changements profonds, l’empreinte a dû rester dans les expressions ainsi que dans les mœurs. » Joignez à cette cause si puissante tant d’autres qui depuis sont venues ajouter à son action : l'Empire, les mœurs anglo-constitutionnelles qui lui ont succédé, les rapports beaucoup plus fréquents avec les nations étrangères, auxquelles on n’a pu emprunter les choses sans emprunter les mots, l'étudo plus approfondie de leur littérature, les progrès des technologies diverses, qui, après avoir envahi le langage commun, s'infiltrent dans la langue littéraire, les doctrines des snint-simoniens, des fouriéristes , des utilitaires, des égalitaires, de tous ceux enfin à qui il a fallu des expressions toutes neuves pour des conceptions inouïes, tout cela a dù nécessairement désorganiser la langue, et y introduire une foule de locutions que ne pouvaient même prévoir les siècles passés.

Mais, nous dit-on, que faire à cela? Les révolutions du langage ne sont-elles pas une fatalité qu’il faut subir, comme les révolutions politiques? El la roideur conservatrice qui s'obstine à lutter ne se brise-t-elle pas avec aussi peu de succès contre les unes que contre les autres?

Assurément. Aussi ne croyez pas que je proscrive aveuglément tous les néologismes, et veuille être plus classique qu’lloracc lui-même. Tout le monde se rappelle les vers de Y Art poétique :

In vorbis ctiam tennis cautusque scrcndis... (VV).

Cette image des mots qui , comme les feuilles de l’arbre , jaunissent et se fanent , pour que d’autres reverdissent à leur place, est aussi juste que poétique. J’accepte donc certaines innovations, et pense qu’un écrivain est excusable, quand pour rendre une idée réellement neuve, et à laquelle les mots font réellement défaut, retenez ces deux conditions, il a recours au néologisme. Mais si Horace met Virgile sur la même ligne que Plaute , dans la concession de son privilège, y aurait-il mis plus tard Stace ou Juvénnl? Il arrive un moment où une langue semble avoir atteint son apogée sous le rapport du style, et où l'on court grand risque d’innover sans améliorer. Telle est précisément la situation du français. En définitive, il n’est pas né d’hier. Il est adulte, me semble-t-il, voire un peu grisonnant ; un assez grand nombre d'esprits ingénieux et profonds l’ont travaillé et remué en tout sens pour qu i! puisse fournir, et même abondamment, à toutes les idées de celui qui l'a sérieusement étudié, et qui le connaît bien. Le terrain, jadis ingrat pour tous, ne l’est plus aujourd’hui que pour les indolents et les inhabiles, et néologisme devient synonyme de paresse ou d'ignorance. La preuve en est que les plus grands écrivains , ceux qui ont en effet le plus d’idées neuves, usent rarement de la faveur aecordée par Horace, et peut-être est-ce pour cela même que les mots qu’ils créent sont presque les seuls qui s’imposent à l'usage , et se donnent eux-mêmes le droit de cité. Ceux-là enrichissent véritablement la langue. Dix pièces d'or sont un trésor plus grand que cent pièces de plomb.

En admettant donc la justification accidentelle du néologisme , je voudrais que l’on apportât dans son emploi la plus scrupuleuse circonspection ; si les transformations successives du langage sont une nécessité de sa nature, que les bons esprits littéraires se fassent un devoir, comme les bons esprits politiques dans les révolutions des Etats, de chercher à régulariser le mouvement, et, tout en laissant au progrès la part qui lui est

due, à ramener la langue à son caractère primitif; que, scion le mot ingénieux deQuintilicn, ils préfèrent dans les mots nouveaux les plus anciens, et dans les anciens les plus nouveaux. Le novateur utile n’est pas celui qui crée le plus de mots, mais celui qui, par d'heureuses alliances, combine le mieux les mots usuels :

Dixeris egregie, notum si callida verbutn Reddiderit junctura novum...

Je vais plus loin, et j’ajoute avec M. Nodier, si bon juge en matière de langue: « Il ne suffit pas de s’abstenir d’inventer des mots, il faut se garder encore de les détourner de leur sens, car un terme déplacé devient souvent un barbarisme dans la phrase où il se glisse. Il faut éviter à la fois cl les néologismes et la néologie. «

La néologie nous mène au jargon. J’ouvre l'Encyclopédie du dix-huitième siècle au mot Jargon, et je lis :

« Jargon se dit : 1“ d'un langage corrompu, tel qu’il se parle dons nos provinces; 2° d’une langue factice dont quelques personnes conviennent pour se parler en compagnie, sans être entendues des autres ; 3“ d’un certain rainage de société qui a quelquefois son agrément et sa finesse, et qui supplée à l’esprit véritable, au bon sens et aux connaissances, dans les personnes qui ont un grand usage du monde. Celui-ci consiste dans des tours de phrases particuliers, dans un usage singulier des mots, dans l'art de relever les petites idées froides, puériles, communes par une expression recherchée.»

Et le dix-huitième siècle, toujours un peu moralisant, ajoute : « On peut le pardonner aux femmes, il est indigne d'un homme. Plus un peuple est futile et corrompu, plus il a de jargons. »

A ce compte, notre siècle dix-neuvième est assurément un des plus corrompus et des plus futiles qui ait jamais pris rang

dons les annales de l'humanité. Je ne parle pas du jargon provincial, du patois. De tout temps, il fut permis à la comédie, au roman même, de reproduire ce langage corrompu, sans doute, mais du moins généralement intelligible. Encore les âges vraiment littéraires n’accordent point cette faveur sans condition. • Je ne sais si Horace pardonnait à Plaute les scènes en patois carthaginois de son Pomulus; mais la Bruyère disait de Molière :

« Il ne lui a manqué que d’éviter le jargon et d écrire purement;» et Marmontel , en justifiant d’ailleurs sur ce point Molière , Dufresny, Dancourt, et, du même trait, nos vaudevillistes du jour, ne permet pourtant l'emploi du jargon villageois, même dans la comédie , qu'à deux conditions : s'il contribue au comique de situation, ou s’il marque une nuance de simplicité dans les mœurs , comme dans l’École des femmes, par exemple, où il sert à distinguer la simplicité grossière de Georgette de la naïveté d’Agnès. Et il ajoute avec raison :

« L’ingénuité, le naturel, la simplicité même n'ont rien qui se refuse à la correction du langage. »

Quant à la seconde catégorie de jargons, ceux dont on convient pour se parler sans être entendus, on conçoit que la rhétorique ne les admette nulle part. Que certain système humanitaire renferme d’excellentes choses, cela est possible, et je veux le croire ; mais pour Dieu ! que ces messieurs se fassent traduire en français! Les meilleures idées du monde, affublées de sociantisme, de (jarantisme , de simpliste et de passiunéité, rebuteront les esprits délicats. N’y a-t-il donc pas moyen de rendre la langue d’une science qu'on nomme sociale, probablement parce quelle est celle de toute la société , un peu plus intelligible que celle de la chimie ou du calcul intégral? ou faut-il croire, avec ses ennemis, que la forme n'est barbare que parce que le fond est absurde?

Quoi qu’il en soit, l’argot de ces messieurs n’est que ridicule; celui du vol et du meurtre est odieux. Je ne vois dans notre ancienne littérature que Villon qui s'en soit rendu

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