DE I.A RHÉTORIQUE
coupable; celui-là du moins avait ses raisons. Condamné deux fois à la potence, il parlait à ses camarades de la pince et du croc sa langue et leur langue. Aussi, ses ballades en argot, que, par parenthèse, nos voleurs n’entendent plus, car il parait que cet idiome s’est perfectionne comme l'autre, sont-elles d’un naturel irréprochable. Je passerai aussi l'argot, si vous voulez, à M. Vidocq. Mais que nos romanciers aient poussé le fétichisme de la couleur locale jusqu’à salir leurs récits de ce hideux jargon ; qu'à la suite d’un homme d'imagination féconde et brillante , la tourbe servile des imitateurs se soit ruée dans celte voie ; que pendant certain temps, nos jeunes lillcs n’aient pu ouvrir un journal, sans hasarder d'apprendre à dévider le jars des grinches et des escarpes, voilà ce qui était indigne et abominable, ce qu'aucune théorie d’art ne peut justifier , ce que la rhétorique , comme la morale , repousse avec dégoût!
Auprès de ccl immonde argot . les jargons de la troisième espèce, les ramages de société , sont un parler charmant ; ce qui ne nous empêche pas, sinon de les anathématiscr , au moins de les reconduire poliment jusqu’à la frontière de la langue, sauf à en couronner quelques-uns de fleurs, comme faisait Platon de son poète. Ainsi l'euphuisme du temps d’Élisabeth, dont plusieurs scènes de Shakespeare nous donnent l’idée, ainsi les conversations musquées du Pastor fidu, des bergers du Lignon , des premières précieuses , les précieuses véritables, celles du dictionnaire de Somaisc et des lettres de Voiture, ainsi les nouvelles sentimentales de quelques romanciers allemands , ne sont que des jargons , gracieux à leur origine , mais dont la licence va bientôt si loin qu’il ne faut rien moins que le holà d’un .Molière pour les arrêter. Tout cela s’est envolé avec la mode. Parlerai-je du jargon d’Almack que nous ont fait connaître Byron cl les romans de la haute vie anglaise, ou de celui des savants dont Sterne a dit : « De tous les jargons jnrgonnés dans ce monde jargonnanl, le plus
CIIAP. XVIII. — DES Ql'ALITtiS ESSENTIELLES DD STYLE. 269
assommant, sans contredit, est ie jargon du pédantisme?»
Depuis que notre langue a été étudiée, chaque demi-siccle, en France, a eu son jargon. Au seizième, les savants de la Renaissance, et les raffinés échappés aux guerres d Italie; au dix-septième, les précieuses et les marquis de Mascarille; au dix-huitième, les roués et les Pompadours ont employé une langue à part et en dehors du vulgaire. Pour nous, nous en avons trois ou quatre à la fois, et si celui de celte jeunesse excentrique , dont les paroles sont aussi burlesques que le costume et les danses, ne relève que du feuilleton et du vaudeville, le rhéteur ne doit point passer sous silence les intempérances de langage de l'anglomanie aristocratique, et de la tribune politique, car leurs aberrations finiraient par être plus fatales au français que. toutes les folies des précieuses et des marquis (X).
Evitons toutes ces fautes, de quelque nature quelles soient. En altérant la pureté du style, elles nuisent à la clarté de la pensée. Mais que notre respect pour la langue n’aille point jusqu'au purisme, c'est-à-dire jusqu’à l’observation exagérée des plus minutieuses prescriptions de la grammaire et de l’usage. L'écrivain pur obéit à l'esprit, le puriste est l’esclave de la lettre. Non-seulement le purisme glace toute espèce d’élan, et donne au style une roideur pédantesque, mais souvent il s'oppose au vraie génie de la langue. Quinlilien disait finement : Jliud lutine , aliud grammatice loqui ; parler français et parler Vaugelas,cc sont deux choses. M. Viilemain, comparant les formes du seizième siècle à celles du dixseptième, conclut que de l’un à l’autre notre langue est devenue plus grammaticale et moins' française. Et avant eux tous , la bonne femme d’Athènes, qui, entendant parler Théophraste, s'écria: «Voilà un étranger! — Et d'où le voyez-vous? — Il parle trop bien le grec. »
Ainsi, point de purisme, mais la pureté; et avec elle, la propriété des termes , qui ne contribue pas moins à la clarté.