‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 63 sur 147 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

De la propriété; comment on peut l'acquérir par l’étude historique de la langue et parcelle des synonymes.— De la précision ; en quoi elle consiste; comment elle se modifie selon les peuples, les temps et les circonstances ; des défauts opposés à la précision. — Du naturel ou de la vérité dans le style ; définition de cette qualité ; d'où provient le vice contraire; comment il s’est rencontré plus souvent à certaines époques. Ce qu'il faut penser de ce qu'on nomme style soutenu.

« Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, dit la Bruyère, il n’y en a qu’une qui soit la bonne : on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant ; il est vrai néanmoins qu’elle existe , que tout ce qui ne l’est point est faible, et ne satisfait point un homme d’esprit qui veut se faire entendre. »

La propriété consiste à rencontrer cette expression qui est la bonne ; c’est dire que la propriété contribue singulièrement à la clarté du style, en même temps qu’à son énergie, car toute expression vague est toujours faible et tout à la fois obscurcit la pensée. « Les termes , dit l'Encyclopédie, sont

le portrait des idées : un terme propre rend l’idée tout entière; un terme peu propre ne la rend qu'à demi; un terme impropre la rend moins qu’il ne la défigure. Dans le premier cas , on saisit l’idée; dans le second, on la cherche; dans le troisième, on la méconnait. »

Or, pour acquérir la propriété des termes, pour en découvrir la valeur précise , il ne suffit pas d’en chercher une définition telle quelle dans le premier lexique venu ; il faut recourir à leur étymologie, et les suivre d’époque en époque à travers les significations diverses qu'ont pu leur donner les bons écrivains. Un des plus savants hommes de ce siècle, M. Boissonadc, avait conçu l’idée d'un dictionnaire français, où chaque mot eut été ainsi analysé, saisi d’abord à son origine, et décrit dans toutes scs variations matérielles et morales, jusqu’à sa mort, s’il disparait, jusqu’à nous, s’il survit; le tout appuyé d’exemples significatifs tirés des meilleurs auteurs, en un mol le travail de Johnson , perfectionné dans son application au français. 11 avait bien voulu me communiquer plusieurs pages de ce lexique, et il me semble que la réalisation complète d’une telle idée eut été le plus éminent service rendu à la langue. M. Cranter de Cassagnac 1 demandait un dictionnaire de cette espèce

i Revue de Parie, 19 octobre I83<, et 3 janvier IS5G. • Dans un dictionnaire de cette espèce, dit M. de Cassagnac, chaque mot serait ramené à son étymologie grecque, latine ou barbare; le passage du livre où le mot serait employé pour la première fois serait noté avec soin, la date du livre indiquée; le sens dans lequel le mol est employé serait bien expliqué, son orthographe rapportée ; on dirait si, à cette époque, le mot était masculin ou féminin, ou l'un et l'autre à la fois, ou bien encore s’il n'avait pas une forme pour le masculin et une autre pour le féminin ; enfin on n'aurait garde d'oublier si ce mot avait une forme du pluriel différente de celle du singulier. On suivrait ce mot à travers l'histoire de la langue, ayant soin de le noter, par exemple, de dix en dix ans; s'il survenait quelque changement ou à sa signification ou à son orthographe, on le signalerait sur-le-champ, en citant le passage et la date du livre où ce changement sc trouve ; et s’il arrivait que ce mot ne

dans lequel on trouvât réellement la langue , toute la langue, en douze ou quinze volumes in-folio; et M. Villcmain , dans la préface de la dernière édition du Dictionnaire de l' Académie, l'avait presque promis officiellement au nom de ce corps illustre. Car on conçoit que l'existence de plusieurs hommes suffirait à peine à un travail aussi gigantesque, qui exigerait le dépouillement et la lecture de plusieurs milliers de volumes, depuis la fin du douzième siècle jusqu’au dix-neuvième. Sans demander assurément ni aux maîtres ni aux jeunes gens de s’occuper ainsi de chaque mot, nous voudrions au moins que, pour acquérir la propriété de l’expression, ils étudiassent sérieusement, à ce point de vue biographique, en quelque sorte, tous les mots dont le sens est flottant et la signification capricieuse , les multisenses et les synonymes. Nous avons déjà parlé au chapitre II de ces deux classes de vocables. Un mol encore sur les synonymes. ' •

D'abord y a-t-il des synonymes parfaits , c'est-à-dire des mots différents signifiant exactement la même chose? Le passage de la Bruyère cité plus haut prouve que cct écrivain, si délicat en fait d’expression, ne le croyait pas. S’il y avait des synonymes parfaits, dit Dumarsais, il y aurait deux langues dans une même langue. Quand on a trouvé le signe exact d’une idée, on n’en cherche pas un autre. »

Mais ce n’est pas toujours précisément par leur signification que deux mots synonymes diffèrent entre eux , c’est souvent dans l’application seule , quelquefois même uniquement dans le ton et la couleur. Deux mots qui , dans un cas donné, doivent être soigneusement distingués, peuvent, en d’autres cas,

parvint pas jusqu'à nous, on marquerait encore le passage et la date du livre où on l'aurait vu pour la dernière fois. » Il y a d'excellentes remarques, sous ce rapport, dans le livre intitulé : Des variations du langage français depuis le douzième siècle, par F. Gaain, Paris, Didot, IStü.

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être employés indifféremment; et au contraire un mot qui , à un certain point de vue , est synonyme d’un autre , ne l’est plus du tout à un autre point de vue '. C’est au professeur à faire observer ces nuances, à multiplier les exemples.

L’étude des synonymes ainsi conçue est du plus haut intérêt , non-seulement comme une des conditions du bon svle , mais dans un sens encore plus élevé. « Apprendre à distinguer les mots, dit fort bien M. Vinet *, c’est apprendre à distinguer les choses ; c’est exercer la sagacité de notre esprit , et ajouter à la netteté de toutes nos notions; c’est tirer la philosophie du sein de la philologie. Toute langue est une philosophie , et une langue parfaite serait la vérité même. »

Enfin , pour parvenir à la clarté, il faut, avons-nous dit, réunir à la pureté et à la propriété la précision, et le naturel ou la vérité du style.

La grande vertu de la précision, c'est de donner à l'idée une allure dégagée, en coupant de droite et de gauche les mots qui embarrassent sa marche et ne permettent pas à l'esprit de la suivre :

Est brevitate opus, ut currat sententia, nee sc Impediat verbis lassas oncrantibus aurcs 1 * 3.

Rien, en effet, d’insupportable comme les superfluités du

1 Aussi, je ne sais rien de plus propre à gâter le goût que ces éditions d'auteurs latins , comme les Ad usum Delphini et le Juvénal de Lemaire, où le commentateur traduit le texte, d'un bout à l'autre, en un autre latin, affectant toujours d'éviter les termes dont l'auteur s’est servi, c'est-à-dire

habituant l'élève à une impropriété continue d'expressions.

3 Voyez, pour ce paragraphe, la Chre&tomalhie française de Vinci, t. Ier.

3 II faut être précis; que jamais la pensée D’un attirail de mots ne marche embarrassée.

Que, sans lasser l'oreille, elle vole à son but.

DE I.A RHKTüniQCE.

discours. Elles sont à l'esprit cc qu’une nourriture indigeste ou trop abondante est au corps :

Omnc supcrvncimm pleno de pectorc manat ;

Tout ce qu’on dit de trop est fade et rebutant,

L’esprit rassasié le rejette à l'instant.

Mais saehons bien ce que l’on doit entendre par précision. « La précision, dit Aristote, ne consiste pas à être rapide et concis, mais à dire ce qu’il faut et ni plus ni moins qu’il ne faut, cî-îfi yxp Svr«u0« ri i tu t*%v, S rw ffvvrsuwç, à) J. U r ti firvfÀtnç, » N’oubliez pas que la précision est un des éléments de la clarté, et qu’ainsi c’est aller contre sa nature que de retrancher des mots qui éclairciraient votre idée. En certaines circonstances le développement peut être plus rapide que le résumé. C’est surtout en rhétorique que la ligne droite n’est pas toujours le plus court chemin. Une route riante et unie parait moins longue, parce qu’elle fatigue moins, qu’un sentier réellement plus court, mais rude et raboteux. La comparaison est de Quintilien.

La précision, comme tant d’autres qualités, dépend donc de la méditation première qui choisit, détermine, circonscrit les idées et par conséquent les mots. A qui s’adresse l'écrivain, et dans quelles circonstances ; considération dominante sur la précision, comme sur bien d’autres qualités.

Examinez d'abord le caractère et les dispositions de l'auditoire. « L’orateur romain, dit l'ancien rhéteur Sevcrianus, doit être plus abondant que l’orateur attique, plus précis que l'asiatique, Attico copiosior, Asiatico pressior. » A en juger par cc qui nous reste des Orientaux, Severianus disait juste. Dans leur poésie lyrique, par exemple, chaque verset se forme de deux parties, dont la seconde ne fait le plus souvent que reproduire en d autres termes l'idée de la première.

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Prenez un psaume quelconque, vous me comprendrez à l’instant. Voici le commencement du second :

1 . Pourquoi les nations sc sont elles soulevées avec un grand bruit? — Et pourquoi les peuples ont-ils formé de vains desseins?

2. Les rois de la terre se sont soulevés contre le Seigneur. — Et les princes ont conspiré ensemble contre son Christ.

5. Rompons, disent-ils, leurs liens, — Et rejetons loin de nous leur joug.

4. Celui qui demeure dans les cieux se rira d’eux, — Et le Seigneur s’en moquera.

5. Il leur parlera alors dans sa colère, — Et les remplira de trouble dans sa fureur... Et ainsi de suite.

Que dites-vous de cette phrase de l'évangile de saint Jean, c. 1, v. 20? Les Pharisiens demandent à Jean-Baptiste s’il est le Christ, l’Évangile dit : « Et Jean avoua, et il ne nia pas, et il avoua : Je ne suis point le Christ. ■> L’Asie pouvait seule admettre ces sortes de redondances.

Une grande partie de l’artifice du vers latin consiste dans ces répétitions que les poétiques nomment redoublements .

Limina perrumpit, postesque a eardine vellit Æratos ; jarnque excisa trafic (irma cavavit Rofiora, et ingentem lato dédit ore fenestram.

Apparet domus intus, et atria longa patescunt,

Apparent Priami et veterum penetralia regum...

Tum pavidœ teclis maires ingentibus errant,

Amplexæquc tenent postes, alque oscula figunt... etc.

Remarquez cependant qu’ici chaque redoublement ajoute beaucoup plus ii l’idée première que dans les orientalismes cités plus haut. Sous ce rapport il y a progrès (Y). Aussi lorsque le redoublement est si bien compris dans l’idée qu’il redouble, qu’il serait impossible de concevoir l’une sans l’autre, le poète latin, comme tout autre, est inexcusable de le

DE LA miKTOniQlIE-

présenter. Tout le monde blâme, avec raison, le vers d'Ovide dans sa description du déluge :

Omnia ponlus erant, decrant quoque litlora ponto,

Tout n'était qu'une mer, une mer sans rivage.

Il est bien clair que le dernier hémistiche n'ajoute rien au premier.

L'idée qu’on attache au mot précision varie donc selon le génie de l'auditeur et du lecteur; elle varie aussi selon les circonstances.

On a fort bien remarque que Sévère, dans Corneille, et Esther, dans Ilacine, sont d'une précision égale, en rendant la même idée, l'un par un vers, l'autre par six :

Ils font des vœux pour nous qui les persécutons,

dit Scvère en parlant des chrétiens. L’homme d'Etat exprime énergiquement une réflexion qu’Eslher suppliante développera pour attendrir Assuérus :

Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie,

Tandis que votre main sur eux appesantie A leurs persécuteurs les livrait sans secours,

Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours,

De rompre des méchants les traînes criminelles,

De mettre votre trône à l’abri de ses ailes.

Marmonlel établit que prolixe est le contraire de pressé, lâche de ferme, périodique de concis, diffus de précis ; peutêtre ccs divers termes comportent-ils un peu plus d’élasticité. Quoi qu’il en soit, le contraire de la précision est bien certainement la diffusion et la prolixité, celle-ci plutôt dans la pensée, et celle-là dans les mots. On a pu dire de Sénèque, qu’il était à la fois prolixe et concis, c'est-à-dire prodigue d’idées jusqu’à

cn.ir. xix, — des qualités essentielles du style. 277

la profusion, économe de mots jusqu'à l'avarice. La concision dans le style laisse quelque chose à deviner ou lecteur, la précision le satisfait si pleinement qu'il n’imagine rien au delà. Elle est le rapport exact de la pensée et des mots, le juste milieu entre la brièveté affectée qui touche à l’obscurité, cl la diffusion qui y mène également, en jetant, selon l’expression de Voltaire,

Un déluge de mots sur un désert d’idées.

On conçoit que si la précision n’est qu’un parfait tempérament entre le défaut et l’excès , furfmt, elle est par là même inséparable du naturel, de la vérité, de la justesse de style, trois qualités qu’on a distinguées et qui réellement ne sont qu'une.

M. de la Rochcfoucault crut faire le plus grand éloge de Mm* de la Fayette en créant pour elle cette expression : c’est une femme vraie. C’est aussi mettre un écrivain bien haut que de dire de son style, c'est un style vrai.

Le style vrai est cette façon de dire tellement d’accord avec la nature de la personne qui parle, la position où elle se trouve, le milieu où elle agit, les circonstances qui l’affectent, que le lecteur ne se ligure pas la possibilité de penser ou de s’exprimer autrement , que rien n’indique la recherche, l’embarras, le parti pris d'adopter telle forme , de produire tel effet , de faire un sort, selon l’expression de Rivarol, à chaque mol et à chaque phrase. L'écrivain naturel et vrai ne plaît pas seulement au lecteur, ils’cn fait aimer; et Pascal a finement expliqué celle sympathie qui nous enlraine vers lui. « Quand un discours naturel, dit-il , peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-meme la vérité de ce qu’on entend , qui y était sans qu'on le sût, et on se sent porté à aimer celui qui nous le fait sentir, car il ne nous fait pas montre de son bien, mais du nôtre; et ainsi ce bienfait uous le rend aimable : outre que

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