‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 64 sur 147 · I)K LA RHÉTORIQUE · texte numérisé non relu

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cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l’aimer. Aussi quand on voit le style naturel , on est tout étonné et ravi, car on s’attendait devoir un auteur, et on trouve un homme. » Et Fénelon disait dans le même sens : « Je veux un homme qui me fasse oublier qu’il est auteur, et qui se mette comme de plain pied en conversation avec moi. Un auteur qui a trop d’esprit, et qui en veut toujours avoir, lasse et épuise le mien ; je n’en veux point avoir tant. S’il en montrait moins, il me laisserait respirer et me ferait plus de plaisir; il me tient trop tendu, et sa lecture me devient une étude. Tant d’éclairs m’éblouissent; je cherche une lumière douée qui soulage mes faibles yeux. »

il me semble que le défaut de naturel part de deux sources, la faiblesse, ou la vanité qui n’est elle-même qu’une faiblesse L’excès, en quoi que ce soit, est un signe d’impuissance ou d'ignorance du bon emploi de la force , ce qui revient à peu près au même. Croyez-vous que l’emphase, le faux brillant, la délicatesse outrée, la prétention, ce que les Grecs nommaient cacozelia, accusent une force réelle? Pas plus que la bouffissure n’annonce la santé. Le naturel qu’on dirait venir de prime abord et sans étude demande au contraire un jugement fortifié et un goût mûri parle temps et l’expérience. Remarquez avec M. Andricux qu'il en est de l’exercice de la pensée comme des exercices du corps. Quand on commence à apprendre l’escrime, la danse, l'équitation, on emploie presque toujours trop de force, on fait de trop grands mouvements, et l’on réussit moins en se donnant plus de peine.

1 « On veut trop éblouir et surprendre, dit encore Fénelon; on veut avoir plus d’esprit que son lecteur et le lui faire sentir, pour enlever son admiration; au lieu qu’il faudrait n’en avoir jamais plus que lui, et lui en donner même sans paraître en avoir. On ne se contente pas de la simple raison, des grâces naïves, du sentiment le plus vif, qui font la persuasion réelle : on va au delà du but par amour-propre. « Lettre à 313t. tU l’Académie française.

J'ai observé que sous ce rapport les nations ressemblent aux individus. On nous a donné la traduction lidèle, dit-on, de certaines poésies indiennes, Scandinaves, américaines, de certains livres sacrés el profanes de l'Orient et du Nord, œuvres de peuples jeunes et qui s’essayent. Plusieurs passages portent sans doute l’empreinte d'une parfaite naïveté, mais ou est étonné d’y rencontrer en même temps non-seulement, comme je le dirai plus lard, une profusion inouïe d'hyperboles et de métaphores, mais un caractère généralement emphatique et maniéré qui ne semblerait devoir appartenir qu'aux époques les plus corrompues de la décadence littéraire. L’affectation est aux deux extrêmes de la vie des sociétés, comme la faiblesse aux deux extrêmes de celle des individus. La littérature grecque est peut-être la seule qui fasse exception, pourvu qu'on l’ouvre par Homère el qu'on la ferme sur Théocrile, les éternels modèles du naturel el de la vérité.

En France, à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, la littérature fut en proie à une déplorable manie d'emphase et d’afféterie. C'était une imitation de l'italien et surtout de l’espagnol, qui louche par tant de points à l’Orient. En vain Montaigne disait de ses contemporains : « Si j’élois du métier, je naturaliserais fart, autant comme ils artialisenl la nature, » on continua A'arlialiser ; le mauvais goût lit chaque jour de nouveaux progrès ; l'hôtel de Rambouillet, dont les opinions étaient des lois, y applaudit et y contribua. Balzac et Voiture, les écrivains les moins naturels que je connaisse, sont, chacun dans leur genre, les types de celte manière fausse et chargée qui devait produire, dans le sérieux , le fatras de Brébeuf, dans le plaisant, le burlesque de Scarron. Boileau et les hommes de mérite qui se rangèrent sous la bannière de Malherbe réformèrent sans doute ces abus, mais leur réforme ne fut ni complète, ni irréprochable. En renversant Brébeuf et Scarron, ils exhaussèrent encore le piédestal de Voiture et de Balzac. Leur

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manière châtiée , travaillée, leur respeet superstitieux pour la noblesse cl le décorum du langage, leur recommandation de polir et de repolir sans cesse, de lire et de relire Cicéron pour y prendre l'ampleur et le redondant de la phrase, tout cela ne rapprochait pas non plus de la vérité et du naturel. Le boursouflé et le burlesque disparurent, mais il resta, sous le nom de style soutenu, je ne sais quelle forme guindée, officielle, académique. On caressa la période, on professa l'amour des circonlocutions, le dédain du mot propre, la personnification continuelle des substantifs abstraits, l’emploi de certaines formes conventionnelles qui revinrent sans cesse et ajoutèrent la monotonie à l’affectation. La poésie surtout fit abus de cette manière à en dégoûter tous les hommes de sens, depuis Pascal jusqu’à Montesquieu

Cette contagion a été si universelle que Racine lui-même, en dépit de son exquise raison, n’a pu s’y dérober complètement. Au dix-huitième siècle non-seulement elle infecta la tragédie classique et le poème descriptif, elle envahit encore toute la prose. Voltaire et Montesquieu sont peut-être les seuls où l’on n’en trouve aucune trace, mais elle fait tache parfois dans Massillon, dans Buffon, dans Rousseau même, cl gâte souvent les meilleures pages de Thomas , de lu Harpe, de Florian, de Barthélémy, de tous les autres.

Bientôt l’exagération du style soutenu , et d’autre part l’extrême difficulté de la rime et le peu de ressources que

1 Oii ne (lit plus chevaux, voiture, amour, beauté, paye; mais coursiers, char , feux , délire, appas, bords, etc. • On ne sait, dit Pascal, cc que c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter ; et, faute de ccttc connaissance, on a invente de certains termes bizarres, siècle d’or, merveille de nos jours, fatul laurier, bel astre, etc., et on appelle cc jargon beauté poélitjue. » Montesquieu dit ii son tour : « Je méprise les lyriques qui font de leur art une harmonieuse extravagance. » Si ccs deux sérieux génies ont si mal compris la poésie, est-ce leur faute, ou celle des [mûtes de leur temps ?

présente la prose aux partisans fanatiques de l’harmonie, firent imaginer la prose métrique ou scandée, mélange prétentieux de vers blancs d’inégale mesure et d’inversions poétiques, genre amphibie et bâtard, qui n’a ni les qualités de la prose, ni celles de la poésie. Marmontel et Bitauhé donnèrent l’exemple, et ce style, à son tour, amena la prose lyrique, dithyrambique, ossianique, tout ce qu’il y a de plus opposé à la solidité naturelle, à la justesse, à la clarté, à la précision de l’esprit français. Les poèmes d'Ossian jetés en France, à la fin du dix huitième siècle, et qui plaisaient tant à Napoléon, exercèrent une fâcheuse influence sur la littérature. M. de Chateaubriand se laissa parfois entraîner à celte barbarie qui devait, à ses dernières limites, rencontrer M. d'Arlincourt.

Assurément l'introduction du style soutenu au dix-septième siècle avait sa nécessité et ses avantages. Les efforts tentés au seizième pour rapprocher le français de la majesté des langues anciennes avaient été infructueux. On ne sortait de la trivialité que pour tomber dans l’emphase ; la noblesse et la dignité réelle manquaient encore. Mais, pour y atteindre, il ne fallait pas exiger une pompe toujours solennelle, une réserve toujours dédaigneuse. Quels devaient être, en effet, les résultats de cette doctrine? La glorification du vague et de la périphrase, la froideur, la pesanteur, la monotonie, la nécessité de se renfermer presque toujours dans des généralités communes, d’éviter le détail et le spontané, c’est-à-dire les éléments les plus actifs de l’originalité et de la vérité. On est étonné de voir Buffon lui même soutenir que le style n’aura ni noblesse, ni vérité, ce qui est plus étrange, si l’on n’a soin de nommer les choses que par les termes les plus généraux, si l’on ne se défie de son premier mouvement, si l’on se laisse emporter à son enthousiasme, si l’on n’a partout plus de candeur (]ue de confiance, plus de raison que de chaleur. Sans doute l’école qui s’est nommée romantique, avec son ridicule abus du détail, de l’entrain et de la personnalité, a donné dans un

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autre extrême, et sa rudesse inconvenante nous a souvent fait regretter le vague' et le guindé du dix-huitième siècle. Mais entre ces deux excès, n’y a-t-il pas ce bon style des contemporains de la Fronde, à la fois large et précis, libre et correct, prime-sautier et pourtant réfléchi, qui réunit les bons côtés des deux siècles, du seizième et du dix-septième, le style de Molière et de la Fontaine dans les vers, de Pascal, de Bossuet, de Fénelon, de Mm* de Sévigné dans la prose *? Étudiez ce langage si éminemment français, sachez vous l'approprier, et quand vous en serez bien pénétré, laissez vous aller à votre spontanéité, et, quoi qu'en dise Buiïon, ne craignez pas le premier mouvement ; vous serez alors original, sans y tâcher, et précisément parce que vous serez naturel et vrai.

1 Voir l'article de N. Saitilc-Bcuve sur de Sévigné dans la Revue Je Paris, tome 2 de 182!).

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