CHAPITRE XX
De l'harmonie. Quelle est sa valeur réelle. Division de l'harmonie en harmonie générale et en harmonie spéciale. — De l'harmonie générale : euphonie ; observations sur l'euphonie des voyelles, des consonnes, sur l’hiatus, sur le bâillement, sur la cacophonie ou les mauvais sons; — rhythme; des divers degrés d'importance de l’harmonie chez les Grecs, les Latins, les Français et les autres peuples; — de la période; qualités et defauts do la période; quand il faut l’employer. — De l'harmonie spéciale ou imitative: onomatopées, ce qu'il faut en penser; du véritable caractère de l'harmonie imitative; analyse d'un passage de Bossuet.
Une tics qualités sur laquelle ont le plus vivement insisté quelques rhéteurs, c’est l'harmonie. Je suis loin d’en nier l'importance, mais je ne veux pas qu'on l’exagère. Sans en faire , avec un contemporain ' , la dernière des qualités accidentelles du discours, je me garderai de la placer, comme Crevier (Z), au premier rang des qualités essentielles.
' La Rhétorique de VEnrycInftcilic portntirc. Taris, 1828.
DE LA rillÉTOniQUü-
Je la compte sculemenl parmi celles-ci , parce qu’il n’est aucun genre d’écrits auquel ne s’applique le précepte de Boileau :
Il est un heureux choix de mots harmonieux,
Fuyez des mauvais sons le concours odieux ;
précepte fondé en raison , car il rentre parfaitement dans le principe formulé plus haut : Toute régie est l’expression d'un besoin de notre nature.
L’oreille a ses besoins comme l’esprit. Personne ne conteste que les sons l'attirent ou la repoussent par leur vertu propre, et indépendamment de toute idée accessoire; qu’une gamme, un prélude, un accord , une vocalise peuvent lui plaire, sans offrir à l’esprit aucun caractère positif, aucune image déterminée. Mais dès que les sons prétendent représenter une pensée, une image ,un sentiment, soit sous les formes vagues et souples de la musique, soit dans le langage plus strict et mieux défini de la littérature, l'oreille ne se contente plus de sa première jouissance , elle n’est pleinement satisfaite que par l’accord entre les sons cl l’idée ou l’émotion à laquelle ils s’appliquent.
11 y a donc deux sortes d'harmonie : celle que j’appellerai générale, qui ne considère les sons qu’en eux-mèmes et abstraction faite de l’idée qu'ils représentent , et l'harmonie spéciale ou imitative qui les considère dans leurs rapports avec les pensées et les sentiments qu’ils expriment.
L'harmonie générale dépend soit de la nature individuelle des sons, c’est ce qu’on nomme euphonie, soit de leur alliance et de leur succession , d’où naît le rhyihme. L’harmonie imitative dépend de la représentation de la pensée ou par le son même des mots, ce qui constitue Y onomatopée, ou par le mouvement de la phrase.
On s’est récrié de tout temps contre les caprices et la dédaigneuse délicatesse de l’oreille, supcrltissimum auriumjudicium ;
et pourtant ses sympathies et scs antipathies sont plus logiques qu’on ne le suppose d’ordinaire. Analysez-Ies, et vous verrez quelles dépendent presque toujours du plus ou moins d’efforts des organes vocaux dans l’émission des sons. La dureté, dit Marmontcl *, consiste dans la difficulté qu’oppose l’articulation à l’organe qui l’exécute. Le sentiment réfléchi de la peine que doit avoir celui qui parle nous fatigue nous-mêmes. » Tout est là. Boileau vous dit: Fuyez les mauvais sons; mais il ne vous dit pas ce que c’est qu’un mauvaisson. Le rhéteur vous répond pour lui : Un mauvais son est celui qui blesse l’oreille, et tout son blesse l’oreille, dès qu'il fatigue en quoi que ce soit l’organe appelé à l’émettre. Voilà le principe de toutes les lois de l’harmonie générale en littérature. Et bien entendu que je parle ici de la littérature écrite comme de la littérature parlée. Car puisque l’écriture peut cl doit toujours en dernier résultat se ramener à la parole, dont elle n’est que l’image visible, le monument, comme l'appelle Quintilien, il est évident que les règles d’harmonie du discours écrit ne seront autres que celles du discours parlé.
Depuis la fameuse scène du Bourgeois gentilhomme sur la prononciation des lettres, il semble qu’aussitôt qu’on parle voyelles ou consonnes, on se trouve dans la position des augures de Cicéron qui ne pouvaient se regarder sans rire. Il n’en est pas moins vrai pourtant que si le maître de philosophie est un personnage burlesque, ce qu’il dit n’a rien de ridicule ’.
1 Voyez les articles articulation, harmonie, prosodie, nombre, dans les Élément t de Littérature. La matière y est traitée à fond et ingénieusement.
* Tout ce que dit le maître de philosophie est textuellement extrait d’un ouvrage de Galeoti, mort en 1478, et surtout du livre de Cordemoy, «le l’Académie française, intitulé Discours physique de la parole. Ce discours, dédié au roi, fut publié en 1668, et la première représentation du llouryeois gentilhomme date de 1670. Ce n’est donc pas la leçon en elle-même qui est ridicule, c’est l’àgc et la position de celui qui la reçoit. « Ali ! la belle chose
DE LA lUIÉTORIQrE.
D'où vient que le retour fréquent de T» et de l'u est plus disgracieux à l’oreille que celui des autres voyelles? Cest que les lèvres se resserrent de l’a ù l’i, et s’allongent de l’a à lu d’après l’échelle suivante :
qu'il y a, par conséquent, un peu plus d’effort dans l'émission des deux voyelles extrêmes que dans celle des médiales *. Si ce principe est vrai , l’a serait la plus euphonique, comme elle est la plus sonore des voyelles ; et, dans le fait , n’en est-il pas ainsi?
Cette même observation ne sert-elle pas à expliquer les règles en apparence si capricieuses de Y hiatus? Toute rencontre de voyelles n’est pas essentiellement dissonante; celle des diverses médiales a même une certaine grâce : Damé, Phaon, Méléagre. On peut en dire autant du rapprochement des extrêmes et des médiales dans l’ordre indiqué plus haut , il y est, il y a, Léon, etc., tandis que, au contraire, leur rapprochement en ordre inverse nous est antipathique, et ne s’admet guère que dans les onomatopées, huons, hua, haïr, etc. Pourquoi? C’est que celui-ci exige un mouvement de lèvres un peu plus pénible. Vous dites il y a, tandis que pour ne point prononcer y-a il, vous jetez entre les deux derniers sons un t insignifiant, et que l’euphonie seule explique et justifie. La
que de savoir quelque chose! » s’écrie SI. Jourdain. Et il a raison. Mais • Molière lui répond avec Montaigne : • La sotte chose qu’un vieillard abécédaire! on peut continuer en tout temps l'étude, non pas I’ccolage. » Voir I c Molière d’Aimé Martin.
i Alfieri trouvait notre u fort peu harmonieux. Pourquoi cette antipathie? « L’u français, dit-il dans ses Mémoires, m’a toujours déplu par sa maigre articulation, et par la petite bouche que font les lèvres de celui qui le prononce ! d . , ibid.
présence de le muet devant une outre voyelle, la répétition de la même voyelle , a-a, e-a . e-é, nous choquent tellement que nous préférons ou anéantir la première voyelle par l’apostrophe, l'âme, l'auge, l’esprit, ou même faire un solécisme, cl mettre au masculin ce qui est au féminin mon âme, mon épée1 2. 11 suit de là que si le rhéteur vous dit : la phrase , il alla à Athènes, pèche contre l’harmonie ; c’est comme s’il disait : la répétition de la même émission de voix fatigue l’oreille qui écoute, parce quelle fatigue l'organe qui prononce. Les règles de la versification permettaient à Racine le vers suivant :
Allez donc, et portez cette joie à mon frère...
11 a eu tort de profiter de la permission, l'euphonie le lui défendait. Au contraire, il a eu raison d’obéir à l’euphonie en dépit des lois de la grammaire, quand il a fait dire à Agamcnmon,
J'écrivis en Àrgos...
Vous comprenez pourquoi l’hiatus est absolument interdit dans les vers ’. La prose, moins exigeante, ne doit pourtant pas en abuser. On a justement reproché à Flcchier : « Il condamna à un supplice rigoureux et à un silence éternel . . . ■> ; et ù Bossuet : « Il ne dédaigna pas de juger ce qu’il a créé, et encore ...»
1 Le vice de langage, qu’on appelle vulgairement un cuir ( ne vous récriez pas trop, l'Académie s’est avisée de donner k ce mot le droit de bourgeoisie), le cuir donc prouve en faveur de la délicatesse de l’oreille française. Si l’on a défini l’hypocrisie un hommage que le vice rend h la vertu, on peut définir le cuir un hommage que rend l'ignorance au sentiment de l’harmonie.
2 11 me semble même que la régie est trop rigoureuse. Pourquoi n’admeton pas en vers cette forme si française, il y a, il y aurait. .. puisqu'on trouve quelque douceur dans le mot II ion :
llion, ion nom seul a des charmes pou r moi !
DK I.A HIlÉTOnlQUE.
Évitez aussi ce qu’on nomme le bâillement, c'est-à-dire la rencontre d’une consonne finale avec une voyelle initiale sur
laquelle elle ne doit pas se faire sentir :
Je vous fermais le champ où vous voulez courir... Pourquoi d'un an entier Pavons-nous différée...?
An entier est insupportable, et ne le cède qu’au vers de Lamolle :
El le mien incertain encore...
Tout en reconnaissant quelque exagération dans la sentence de Boileau :
Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée Ne peut plaire à l'esprit, quand l'oreille est blessée,
il faut avouer du moins que l’oubli des lois de l'harmonie nuit aux meilleures choses '.
1 Pour comprendre toute la vertu de l’harmonie, opposez l’un à l’autre deux écrivains qui aient traité la même pensée, l’un dans un langage harmonieux, l’autre avec des formes rudes et sifflantes , je dis tout mérite d’expression à part. Voici, par exemple, l’Iphigénie de Racine et celle de Rotrou. — Si vous étiez à ma place, dit Agamcmnon à Ulysse, vous sentiriez tout ce que je sens —
Racine :
Mais que si von* voyiez, ceint du bandeau mortel,
Votre fils Télémaque approcher de l'autel.
Noua vous verrions, touehé de eette affreuse image.
Changer bientôt en pleura ce superbe langage,
Éprouver la douleur que j'éprouve aujourd'hui.
Et courir vous jeter entre Calehas et lui.
Holrou :
J'avais, sans ce discours, assez de connaissance De l'adresse d'Ulysse et de son éloquence;
Mais il éprouverait, en un pareil ennui.
Que le sang est encor plus éloquent que lui.
S’il le faut, dit Iphigénie à son porc, je suis prête à mourir dignement. —
Prenez donc garde également à la rencontre des consonnes rudes ou sifflantes, comme les r, les dentales, les gutturales : Quintilien proscrivait avec raison exercitus Xerxis, arx studioram. etc. ; à la répétition des mêmes finales dans les nombres voisins l’un de l’autre :
Du destin des Latins expliquant les oracles... ;
au retour trop multiplié des mômes articulations :
Apprends-Iui qu’il n'est roi, qu’il n’est né que pour eux...
dans la Henriade de Voltaire, et dans Lcmicrrc, au commencement du second acte de Guillaume Tell :
Oui, seigneur, c’est ici ; c’est du moins vers ces lieux,
Non loin de ce château, sous ces rocs sourcilleux '... ;
fuyez enfin tout concours de mauvais sons, toute cacophonie.
Au reste, ces lois d’harmonie ne sont pas plus universelles que les autres. Tout dépend ici , comme ailleurs , du génie de la langue. Si les mots, il alla à Athènes, m’offensent l’oreille,
Racine :
Je saurai, s’il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calehas une tête innocente.
Et respectant le coup par vous-même ordonné.
Vous rendre tout le sang que vous m'aves donné.
Rotrou :
Le sang qui sortira de ce sein innoeent Trouvera malgré vous sa source en se versant.
1 Parmi les poètes français, Chapelain, Lamotte , Crcbillon, Lcmicrrc, paraissent avoir etc complètement étrangers à tout sentiment d'harmonie. Je ne parle pas de quelques-uns de nos contemporains qui semblent Pclre un peu plus encore.
il est probable que les Latins du siècle d'Auguste ne trouvaient rien de pénible dans ces vers de Virgile 1 :
Arma amens capio...
Flumina amem svlvasquc inglorius...
Une voyelle brève suivie d'une longue et réciproquement ne déplaisait pas à Quintilicn, il trouvait même un certain air de grondeur 5 des phrases comme celles-ci : pulchra oratioiie acta omnino jactare. Rappelez-vous ici ce que nous avons dit à propos de la pureté du langage. La nature des divers peuples est modifiée par une foule de circonstances. L’idiome contracte des habitudes, résultat de ces circonstances et de la nature, et l'ensemble de ccs habitudes forme ce qu'on appelle le génie de la langue. Les règles de l’harmonie, comme celles de la grammaire spéciale, ne sont le plus souvent que les formules du génie de la langue. Ce qui fatigue l’organe et par conséquent blesse l’oreille au Midi ne produira pas au INord le même effet *.
Nous avons distingué l’euphonie et le rhythme , sonut et numervs, comme dit Cicéron. D’après tout ce qui a été dit, un moment d’attention suffira pour échelonner en quelque sorte les langues sous ce double rapport.
11 est évident que plus un idiome abonde en voyelles et
1 Je dis les Latins du siècle d'Auguste, car plus vous descendez , plus vous remarquez d’exagération dans les susceptibilités de l'oreille. On lira KOO vers de suite dans Clnndien, sons y rencontrer une élision. Ceci amène le plus grand vice en harmonie, comme dans tout le reste, l’uniformité, mère de l’ennui.
5 Voyez sur ccs différences dans l’instinct harmonique chez les divers peuples le commencement du Résumé philosophique de l’histoire de la musique, qui sert d'introduction à la Biographie universelle des musiciens de M. Fétis,un des hommes les plus savants elles plus profonds qui aient traité ccs matières.
surtout en voyelles sonores, e, o, a, plus il multiplie les labiales et les liquides, plus il évite la fréquence et la rencontre des dentales, des sifflantes et des gutturales, plus il rapproche les consonnes en raison de leur nature et de leur degré de force, plus cet idiome est euphonique. Les langues du Midi le sont beaucoup plus que le français et les langues du Nord. En même temps, elles ont un rhythme et une prosodie, c’est-àdire des sons graves ou aigus, longs ou brefs, déterminés par des règles fixes et un usage constant. Les langues du Nord, semées de voyelles sourdes, hérissées de consonnes âpres, ne peuvent guère mettre l’harmonie que dans le rhythme , et c’est pourquoi leur accentuation bien marquée et leur construction généralement souple leur permettent de donner à la phrase une symétrie et des développements rhythmiques. Le français tient le milieu entre ces deux familles d’idiomes. Moins riche en voyelles sonores, il compense ce défaut par IV muet, qui soutient et prolonge la syllabe. Sa prosodie, plus flottante, n’est pourtant pas absolument nulle, et quelque fondées que soient les objections opposées à l'abbé d'Olivet, son Traité des loques et des brèves renferme bien des remarques d’une vérité et d’une justesse incontestables. Mais, sous le rapport de la prosodie, de l’accent, de la liberté des constructions, du rhythme enfin , comme de l'euphonie , le latin et surtout le grec l’emportent manifestement sur toutes les langues modernes.
Quelle fut en Grèce la conséquence de cette heureuse nature de langage, à laquelle contribuaient d'ailleurs le climat, l’éducation, le libre essor de la vie extérieure et l’instinct général de l'art ? Par la continuelle habitude de l'harmonie, l’oreille acquit un goût difficile , une extrême délicatesse, une irritabilité même au moindre froissement de syllabes, semblable à celle du Sybarite au pli de ses feuilles de rose. Mais, d’autre part, nous pouvons à peine imaginer les exquises jouissances que la perfection, sous ce rapport, faisait éprouver aux
DS la iiin'Tonion:.
auditeurs et aux lecteurs. Ceux qui ont un peu étudié la matière doivent, s’ils sont «le bonne foi, reconnaître notre incompétence absolue à apprécier la vertu de l’harmonie grecque. Dcnys d’Halicarnasse, qui s’en est spécialement occupé *, distingue dans l'harmonie oratoire, comme dans la musique, la mélodie , le nombre , la variété , la convenance ; il calcule la portée de la voix , les intervalles , les chutes , la mesure composée d’un certain nombre de pieds , formés eux-mèmes d’un certain nombre de syllabes longues ou brèves, et présentant chacun leur caractère spécial , si bien que tout l’effet est manqué, même en prose, si vous mettez un dactyle au lieu d’un spondée, et un trochée au lieu d’un ïambe, etc. Enfin, songeant aux résultats souvent prodigieux de toutes ccs combinaisons, il arrive à cette conclusion incroyable : la beauté du style ne consiste ni dans l'heureux choix des expressions, ni dans la savante construction des phrases, mais dans l’harmonie à laquelle le poêle et l'orateur doivent tout sacrifier.
Voulez-vous saisir du premier coup d'œil la distance qui séparé les Latins des Grecs sous le rapport de l’harmonie, rapprochez Cicéron et Quinlilicn de Denys d’Halicarnassc. Assurément les deux rhéteurs latins ne négligent pas l’harmonie; l'un dans le traité de l' Oralenr, l’autre au livre IX des Institutions, dissertent longuement aussi sur la valeur des pieds dans la poésie comme dans la prose, sur l’arrangement des syllabes, sur le pouvoir d'une longue ou d’une brève mise en sa place, sur le charme des ïambes, des pœons, des créliques, habilement distribués. Mais comparez leur conclusion à celle du rhéteur grec : Ne sacrifions jamais un mot à l’euphonie,
dit Quintilien, quand ce mot est juste et expressif, car il n’en est pas de si épineux qui ne puisse se placer convenablement. » Et Cicéron : « La recherche continuelle du nombre
1 N oyez surtout le traite De composilione verborum.
et de l’harmonie finit par nuire à l'éloquence, surtout à celle du barreau, elle lui ôte tout caractère de vérité et de bonne foi *. » <
Nous voilà, comme vous voyez, bien loin de Denys d’Halicarnasse, mais, à mon sens, bien plus près de la raison. Et aujourd’hui que dirons-nous à notre tour au jeune écrivain français ?
Votre langue est un instrument ingrat, qui par lui-méme a peu de sonorité et n’en acquiert que sous la main de l’exécutant; travaillez donc à lui donner cette qualité qui lui manque. Mais, en même temps, le génie de votre langue est essentiellement sérieux et positif; n’attribuez donc pas à l’harmonie une valeur exagérée, ne lui sacrifiez jamais ni la justesse, ni l’énergie de l’expression. Evitez l'hiatus, le bâillement, la répétition des mêmes sons, la rencontre des consonnes rudes et sifflantes, en un mot toutes les variétés de cacophonies indiquées plus haut, mais évitez-Ies naturellement, sans effort, sans que le lecteur puisse s’apercevoir du travail de l’écrivain. Aussi n’est-ee pas au moment de la composition qu'il faut s’occuper des soins minutieux de l’harmonie, ce doit être là une élude préliminaire comme celle de la langue elle-même, une habitude préalablement contractée et devenue en quelque sorte instinctive *.
1 « Certe milium aplum atque idoncum verbum pcrmulcmus gralia lenilatis ; neque cnim ullum erit (a ni difficile, quoi! non commode inseri possil.* De Intiit. vrai, IX, l. « Si cnim semper ularc, quiim saliclatem aflert, (um qualc sit, ctiam ab imperilis agnoscilur. Detrahit præterea actioms dolorcm, aufert bumunum sensu m actoris, lollil fundilus vcritalvm et lidcm. « De Oral.
7 « Les recherches sur celte partie mécanique du style, dit Murmontcl, et les essais que Ton fera pour y exercer son oreille et sa plume doivent être, comme des éludes de peintre, destinées à ne pas voir le jour. Dès qu’on travaille sérieusement, c’est de la pensée qu'on doit s’occuper et des moyens
1)1. LA RIIÉTOHIQUE.
liulispen^ables au poëte, ces exercices préparatoires ne le sont guère moins au prosateur. « Dans toutes les langues, dit Turgot la prose est susceptible d’une harmonie qui, sans être aussi marquée, aussi mélodieuse que celle des vers, est cependant trés-sensible pour toute oreille un peu délicate. Le choix ou l’arrangement des sons plus ou moins doux, le
de la rendre arec le plus de force, de clarté, de précision qu'il est possible. » Je lis dans un journal une anecdote qui prouve jusqu’à quel point certains grands écrivains sont parvenus à se donner l’habitude do l'harmonie.
« Lorsqu’cn 1829, dit l’auteur de cet article, le libraire Ladvocat confia à M. Pinard, l’un de nos plus habiles typographes, l’impression des OEuvrcs de SI. de Chateaubriand, l’artiste fit fondre un caractère tout exprès pour ce vaste ouvrage. Il prit des précautions très-particulières pour la perfection de chaque lettre, la proportion de chacune d’elles, touchant le nombre où elle est employée dans l’économie alphabétique. On sait qu'il faut tout de voyelles pour telle consommation de consonnes ; à quel chiffre, par exemple, de p ou d’s porte ordinairement la livraison de telle ou telle autre lettre dans un assortiment d'imprimeur; tout avait été dans la fonte pondéré et ordonné comme l’indiquent les règles infaillibles de l'expérience.
« Les compositeurs se mirent à l’œuvre, et au bout de peu de jours le plus actif et le plus laborieux des ouvriers quitta sa case pour venir déclarer au prote qu’il allait manquer d’a. Ceci ne parut explicable dans l’atelier que pnr une soustraction frauduleuse, un vol qui aurait été capricieusement fait dans le compartiment spécial qui retient la première des voyelles. On se promit d’exercer une surveillance. Le lendemain un autre compositeur, travaillant sur un volume différent du même ouvrage et dans une autre partie de la maison, vint demander des a, dont il n'avait plus un seul. Enfin un troisième éleva la même réclamation, et ajouta de plus qu'il était aussi trèsvoisin de la disette d’n. Il fallut réfléchir sur cette singulière particularité qui mettait en défaut tous les calculs et tous les usages. On en découvrit le secret. Ce fut un jeune humaniste, M. Raymond, placé à la tète de la maison, qui, en lisant curieusement et doctement les épreuves, rcconnutque l'illustre écrivain, évitant dans sa phraséologie le plus de qui et de que possible, procédait par le participe présent avec une prédilection fort harmonieuse. Il faisait par conséquent une consommation exceptionnelle d’n et d’n. Avis à qui voudra vérifier un des arcanes particuliers du faire harmonieux de l'auteur des Martyrs. »
1 Tcbcot, sur la versification allemande, tom. IX, p. 227 de ses OEuvres complètes.
mélange des syllabes longues ou brèves, la position des accents, celle des repos, la gradation ou une sorte de symétrie dans la longueur, soit des mots, soit des membres dont la jtériude est composée, sont les moyens dont l’orateur se sert pour flatter l’oreille. »
Vous voyez que, selon Turgot, la composition de la période dans les genres qui l’admettent est un des points auxquels Iccrivain doit s’attacher davantage. Et en effet, l’Encyclopédie du dix-huitième siècle définit la période une phrase composée de plusieurs membres liés entre eux , non-seulement par le sens, mais par ['harmonie. C’est ce que n’ont pas assez compris quelques rhéteurs modernes. Ils appellent période une suite de phrases qui peuvent se détacher, tout en marchant dans un même sens et vers un même but. La définition ne me semble pas juste. Toutes les phrases au contraire doivent être tellement enchaînées dans la période, qu’on ne puisse en détacher une seule sans détruire l’ensemble. La période n’csl donc ni une énumération par progression ascendante ou descendante, ni une analyse précédée ou suivie de synthèse *. Elle est tin enchaînement de plusieurs membres de phrase symétriquement combinés pour former un tout qui satisfasse l'oreille en même temps que l’esprit.
Dans la rhétorique grecque et latine, la période ne pouvait avoir moins de deux membres, ni plus de quatre. On reconnaissait pour légitimes la période quarréc, quadrata, de trois ou quatre membres bien distincts l’un de l’autre; la période ronde, rolunda, où les membres étaient plus étroitement liés
1 Bf. Gcruzcz cite comme modèles de périodes trois phrases, Tune de Bossuet, l’autre de BufTon, la troisième de BI. Villemain. qui, û mou avis, ne sont point de véritables périodes, mois des énumérations, des séries de propositions, mari haut vers un même but, mais dont on pourrait retrancher plusieurs, sans altérer réellement ni le fond ni la forme de l'ensemble.
DK LA KHÉTOIIUJUK.
et enchâssés ; la période croisée , decussata , où les membres se correspondaient par antithèses symétriques ^AA).
Ce fut au commencement du dix-septième siècle que la l»ériode fut introduite dans le français à l’imitation du latin. Jusqu’à Balzac, on n’en trouve guère, même dans les meilleurs écrivains, qui ne soit boiteuse et déhanchée, en quelque sorte. Balzac en abusa, mais il faut avouer qu'il en a d’excellentes. La période, au reste, ne convient pas à tous les genres. D’une part le style épistolairc , la narration historique ou romanesque, la plaisanterie, la satire, de l’autre les livres techniques et didactiques , en général tout ce qui est éminemment froid et positif, ou tout à fuit piquant et léger s’en accommodent mal. Son triomphe est dons l’éloquence de la chaire, delà tribune, du barreau, de l'académie, et j’ajouterai , en dépit des diatribes contre la tirade, dons l’éloquence du drame et de la passion.
Pour plaire aux habiles , la période doit se dérouler avec aisance , abondance et harmonie ; qu’elle ne se prolonge pas indéfiniment comme ces phrases allemandes dont on ne trouve la fin qu’en sautant au moins un feuillet ; que les suspensions et les repos y soient ménagés avec assez d’art pour permettre au lecteur de respirer librement et à propos ■; qu’elle se termine, autant que possible, par des sons pleins et soutenus, qui, tout en évitant le ridicule de lw vidvatur empêchent
1 « ftemède tris- simple pour guérir de l’asthme. Lisez tous les ouvrages du révérend père Maimhourg, ci-dcvant jésuite, prenez garde de ne vous arrêter qu'à la lin de chaque période, et vous sentirez la faculté de respirer vous revenir peu à peu, sans qu’il soit besoin de réitérer le remède. • MoMEsqmn , Lettres persanes, l<8.
2 • Uliosi el supini, si quid modo lotigius circumdturcrunl, jurant ila Citeronem locuturum fuisse. Koveram quosdam qui sc pulchre cJeprcssisse gênas iltud cœleslis hujus in dicendo viri sihi vidercnlur, si in clausnla posuissent esse vidcalur. — Oiseux et languissants, s’ils ont embarrassé une pensée
lu voix de tomber trop brusquement; que pour daller l'oreille et faciliter la prononciation, les membres en soient savamment balancés et proportionnés. Cette disposition des membres de la période, qui lui donne la symétrie, sans l’uniformité, est un des points les plus délicats, qui demande le plus de métier et l’oreille la mieux exercée. Les modèles sont Flécliier, Bossuet , Massitlon , Bu don , Rousseau , et de notre temps MM. Villemain, dans ses Discours académiques, et Lacordaire, dans ses Conférences.
Qu’enfin le jeune écrivain soit surtout bien convaincu que dans la période, comme dans le style coupé, l’objet essentiel de l’harmonie est de faire accorder le son avec le sens des paroles '. Nous voici à X harmonie spéciale ou imitative.
L’harmonie imitative ne s’arrête pas à ces onomatopées de mots ou de phrases dont toutes les langues offrent des exemples :
L’essieu crie et sc rompt...
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur ma télé?... etc.
Sans doute une heureuse rencontre en ce genre n’est pas à dédaigner, mais il ne faut ni courir après elle, ni crier au prodige, quand elle sc présente ailleurs. 11 en est de ces onomatopées en poésie et en musique, comme des trompe-l’œil en peinture. Le vulgaire s’extasie quand il a essayé de détacher l'épingle ou d’attraper la mouche qui n’existe que sur la toile;
dans une longue périphrase, ils assurent que Cicéron n'aurail pas mieux dit. J'en ai connu qui croyaient avoir parfaitement reproduit la manière de ce divin orateur, lorsqu'ils avaient pu clore une période par un este ridcalur. » Qciarit., X, 2.
1 The soiiml musl se cru an écho (o the sensé....
Le «on doit nous .sembler l’écho de la pensée.
Port, Ettny on eriticiim , part. II.
DU LA HUÉTORIQUL.
les habiles sont moins émerveillés , ils connaissent la recette qui produit les mêmes effets. Virgile lit dans Ennius :
At tuba terribili sonitu larotantara dixit.
Virgile aime autant qu’un autre l'harmonie imitative , mais il la conçoit autrement, et croit imiter mieux en imitant de plus loin :
At tuba terribilcm sonitum procul œre cnnoro Increpuit...
Condillac dit à propos de l’harmonie française : « Nous imitons aussi quelquefois des bruits ; mais c’est un avantage que nous avons si rarement qu'il ne parait être qu’un hasard. » Condillac est dans l’erreur. Les onomatopées sont presque aussi fréquentes et aussi faciles en français qu’ailleurs, quand on s’impose le labeur puéril de les chercher. Ronsard, du Bartas et bien d’autres poêles du seizième siècle en sont pleins; et au dix huitième, le chevalier de Piis, écrivain assez médiocre, a publié un poème sur la matière (BB), où elles sont tellement prodiguées que dans le chant troisième, par exemple, il n’y a guère de vers qui n’en soit une.
A celte imitation toute matérielle préférons une harmonie plus intelligente, en quelque sorte, celle que produit l'emploi des nombres , la marche du rhythme , le mouvement de la phrase. Les grands écrivains rencontrent parfois la première; mais celle-ci , ils l’ont travaillée longtemps et l'étudient sans cesse. Chose singulière! deux écrivains qui assurément n’ont pas suivi la même route, la Fontaine et Bossuet, y excellent :
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple et souliers plats.
Est-il rien qui fasse mieux comprendre la coquette assurance de la laitière Perrettc que l’allure leste et dégagée de ces vers? Rapprochez tout de suite cette phrase de Bossuet : « Semblable, dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche, à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s’avance que par vives et impétueuses saillies, et n'est arrêté ni par montagnes ni par précipices. »
Observez au contraire dans le Coche et la Mouche le rhylhme brisé, haletant, laborieux du début :
Dans un chemin montant, sablonneux, malaise, Et de tous les côtes au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes, moines, vieillards, tout était descendu, L'attelage suait, soufflait, était rendu...
Bossuet va tout à l’heure nous offrir le pendant : et il n'y a guère de fable dans l’un ou de discours dans l’autre qui ne fournisse des exemples de cette harmonie, la seule qui mérite réellement ce nom d'écho du sens, que lui donne Pope. Marmontel analyse plusieurs périodes de Fléchier , qui l’a également portée à un haut degré, entre autres le magnifique exorde de l’oraison funèbre de Turenne. Étudiez ces modèles, cherchez à substituer aux termes employés par l’orateur des synonymes qui n’aient pas la même cadence, à déranger l’ordre des mots, ù multiplier, à retrancher ou à déplacer les repos, et ce travail pour ainsi dire anatomique vous fera pénétrer le secret, et vous donnera le moyen de produire à votre tour des effets semblables. Vous y apprendrez surtout l’art si nécessaire et si difficile, en fait d'harmonie , comme de pensée cl d’expression, de concilier la variété et l’unité, l'unité dans l'harmonie générale , la variété dans l’harmonie spéciale. Ici un exemple dira plus et mieux que tous les préceptes. Je