CUAP. XXIV. — DES FIGURES
comparaison les ambiguïtés, les longueurs, les écarts, les incohérences; que la comparaison circonscrive l’objet, l’éclaircisse, l’avive en le doublant, comme une étoffe superposée augmente la chaleur et la solidité d’une autre étoffe.
Outre ccs lois dictées par la raison, observez que la comparaison varie selon les temps et les genres divers. La poésie s’en accommode mieux que la prose, l’éloquence mieux que l’histoire ; le genre didactique ne la dédaigne pas , la sentence acquiert par elle plus de netteté et d’énergie : les Essayistes anglais l’ont souvent employée avec un bonheur extrême ; chez les poètes et les orateurs, elle sera plus brillante et plus élastique ; chez les philosophes et les historiens , plus significative et plus rigoureuse.
Dans la poésie grecque, les idées rapprochées par la comparaison ne cadrent souvent que d’un seul côté ; le reste est là comme ornement au tableau, pour délasser l’esprit, pour varier le ton. Ce sont ccs comparaisons à longue queue , qui, au dixsepticme siècle, faisaient tant rireM. Perrault, et que M. Despréaux soutenait avec trop de raison pour qu'il eût besoin d’y mettre de l’aigreur. Assurément , les guerriers d’Homère se précipitant en tumulte dans la plaine ne ressemblent guère , si ce n’est par le nombre cl le bruit, à un essaim de mouches qui , dans un beau jour de printemps, fond sur une jatte de lait. Mais ce fil suffit pour attacher l’une à l’autre les deux images, et ccs échappées sur le calme de la nature champêtre rafraîchissent l’ùme fatiguée de luttes et de combats.
Plus tard, on devint plus sévère. Les comparaisons dos écrivains latins sont déjà plus étroitement liées à leur sujet ; et les prosateurs, comme les poètes des deux derniers siècles de notre littérature, en présentent un grand nombre à la fois riches et exactes, brillantes et correctes «.
1 On a souvent cité les admirables comparaisons ijui sc rencontrent dans
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DE LA RIIÉTOniQllE.
Aujourd'hui enfin l'on demande eneorc mieux. La comparaison ne doit plus être seulement juste et suivie, nous la voulons neuve, rapide et piquante. Tout a vieilli. L’habitude a affadi toutes ces similitudes tirées de la mythologie, du soleil et de la lune, des montagnes et des plaines, des lions et des vagues, des temples et des palais. Elles sont faites pou r relever l'idée, et ne servent souvent qu’à lui communiquer leur vulgarité. Qui se les permet doit au moins les rajeunir singulièrement par la forme. Mais si nous exigeons que la comparaison soit imprévue sans être bizarre, assez développée pour s’appliquer à l’idée par tous les points et en même temps assez précise pour lui donner plus de solide et de pénétrant, qu'en conclure? Qu’il faut être sobre de comparaisons , parce que l'excellent dans le difficile est chose rare; qu'il faut, d'une part, dédaigner presque toujours ces similitudes tellement à portée qu’il suffit, dirait-on, de se baisser pour les prendre,
nos grands poètes et nos grands orateurs. En voici une tirée d’un ouvrage didactique qui me semble excellente, et qui vient tout à fait à propos dans un livre comme celui-ci. Condillac veut faire sentir quelle harmonie et quelle variété amène dans un écrit cette étroite liaison des idées dont j'ai parlé en traitant de la disposition. « Les rayons de lumière, dit-il, tombent sur les corps, et réfléchissent des uns sur les autres. Par là les objets se renvoient mutuellement leurs couleurs. Il ti'cn est point qui n’einpruntc des nuances, il n’en est point qui n’en prête; et aucun d’eux, lorsqu'ils sont réunis, n’a exactement la couleur qui lui serait propre, s’ils étaient séparés. De ces reflets nait cette dégradation de lumière qui, d’un objet à l’autre, conduit la vue par des passages imperceptibles. Les couleurs se mêlent sans se coufondre ; elles se contrastent sans dureté, elles s'adoucissent mutuellement ; elles se donnent mutuellement de l’éclat, et tout s’embellit. L’art du peintre est de copier celte harmonie. C’est ainsi que nos pensées s'embellissent mutuellement; aucune n’est par elle-même ce qu’elle est avec le secours de celles qui la précèdent et qui la suivent. Il y a en quelque sorte entre elles des reflets qui portent des nuances de l’une sur l’autre ; et chacune doit à celles qui l'approchent tout le charme de son coloris. L’art de l’écrivain est de saisir cette harmonie : il faut qu’on aperçoive dans son style ce ton qui plait dans un beau tableau. »