‹ De la rhétorique, ou, De la composition oratoire et littéraireChapitre 77 sur 147 · CIIAP. XXIV. — DES FICHUES · texte numérisé non relu

CIIAP. XXIV. — DES FICHUES

Tantôt le même échange a lieu entre les objets inanimés, physiques ou moraux :

Je ne sens plus le poids ni les glaces de l'àgc.

Quelquefois on transporte l'expression d’une chose inanimée à une chose animée :

Et de David éteint rallumer le flambeau ,

et réciproquement :

Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

De là quatre espèces de métaphores, auxquelles on pourrait en ajouter d’autres et les subdiviser encore. Ainsi, la métaphore est parfois élevée, en quelque sorte, à sa seconde puissance. Boileau dit à Seignclay :

Tu souffres la louange adroite et délicate,

Dont la trop forte odeur n’ébranle point les sens ;

cl Victor Hugo, à propos de Napoléon :

Il a placé si haut son aire impériale...

Quesl-cequc Y odeur d’une louange, et Y aire de Napoléon? Vous voyez que les deux poètes laissent au lecteur le soin de faire mentalement entre la louange et l'encens, entre Napoléon et l'aigle, une comparaison qui amène la métaphore elliptique,

poésie a cet avantage, constate par la Harpe, que les passages cités sont plus présents à la mémoire, plus généralement connus, et enfin que les beaux vers sont comme des lieux de repos, où l'esprit aime à s'arrêter dans la roule aride et épineuse des préceptes.

uk la nuKiomyie.

pour ainsi dire, qu’ils ont employée. On conçoit qu’une figure si infinie donne au style une élégance, un charme, une énergie, une vivacité extrême; mais en même temps que, par sa vertu même, elle prête singulièrement à l’abus et à l'affectation. Aussi n’en est-il aucune sur laquelle les rhéteurs se soient plus longuement et plus utilement arrêtés.

» Quand je dis utilement, je parle de l’intention plutôt que

du résultat. Voilà dix-huit siècles, en effet, que Cicéron et Quintilien ont donné sur l’emploi de la métaphore les préceptes les plus sains et les mieux raisonnés; depuis dix-huit cents ans, leurs observations sont répétées, commentées, traduites, développées, sous mille formes diverses, et appuyées de mille exemples en bien et en mal; eh bien ! aujourd'hui encore, et aujourd’hui plus que jamais peut-être, non-seulement les écoliers et les mousses littéraires, mais les pilotes et les maîtres retombent dans les mêmes fautes, touchent les mêmes écueils que toutes les caries de la rhétorique ont cent fois signalés. N’en soyons au reste ni surpris *, ni découragés. Plus les préceptes semblent oubliés, plus il faut les reproduire et appuyer sur leur vertu.

11 résulte de la définition même de la métaphore, quelle doit être vraie, c’est-à-dire fondée sur une ressemblance réelle et non point équivoque ou supposée; lumineuse, en sorte que cette vérité et celte justesse de rapports frappent l’esprit à

1 N'en est-il pas ainsi d'ailleurs de toutes les choses de ce monde? Où donc lu nature humaine n'cst-clle pas distraite et oublieuse, le progrès lent et laborieux? L'histoire, cette grande propliétcsse, dit-on, des peuples et des rois, n’csl-elle pas la Cassandre de Troie dont chacun se raille, l'antique sibylle dont les feuilles volent au vent? Ne nous apprend-elle pas elle-même combien vaines sont scs paroles, et combien, en dépit de tant d'expériences, les mêmes fautes ramènent toujours les memes malheurs. En vérité, c'est là une réflexion décourageante, et vingt fois ta plume tomberait, n'était l’espoir du mieux, cette autre illusion peut-être, mais qui survit et reste invinciblement au fond de la boite.

OlAP. XXIV. DES FIGL’HES.

l'instant, et n’y laissent jamais la moindre ambiguïté; tioblv, qu’on ne la tire point d’objets bas, dégoûtants, inconvenants, de façon à déparer le discours quelle doit orner; naturelle, quelle ne soit ni péniblement recherchée, ni multipliée sans mesure et sans besoin ; préparée, quand le terme substitué n'a pas une analogie assez sensible avec celui qu’on rejette, qu'il soit amené par d'autres qui ménagent 1a transition entre l’expression propre et l’expression figurée ■ ; soutenue enfin, c'est-à-dire que, si la métaphore se prolonge, elle soit toujours d’accord avec elle-même et que ses termes ne semblent pas s’exclure mutuellement \

Tous ces préceptes sont incontestables, et les grands maîtres les ont presque toujours religieusement suivis; mais si parfois ils les perdent de vue, ce sont leurs fautes même que la critique doit relever le plus vivement, puisque leur supériorité rend leur exemple plus contagieux. C'est l'application du mot de Sallustc : In maxuma fortutm minuma licenlia est.

Tout le monde, par exemple, connaît et admire le charmant

i » Vous êtes lionne quand vous dites que vous avez |>eur dos beaux-esprits. Hélas ! si vous saviez combien ils sont empêchés de leur personne, et combien iU tant petite de pria, vous les remettriez bientôt à hauteur d'appui, a M" B« Sévigsé. — Voilà ce que j'appelle une figure préparée. En voici une au contraire qui ne l'est pas. • On voit peu d'esprits entièrement stupides ; l'on en voit encore moins qui soient sublimes et transcendants. Le commun des hommes nage entre les deux extrémités. » La Uaurias. — Le mot nager vieut mal après ces deux classes d'esprits : celte figure avait bcsoiu d’etre préparée. » Comdillac, Art d'écrire, c. 7.

* » Id quoque inprimia eal cuatodiendum , ut quo ex généré cœperia translationi», hoc deainaa. Multi autem, quum initium a letn)>estate lumpserunt, incendia aut ruina finiunt; qua eet inconaequentia rerum fœdiaaima. il faut avoir soin d’être conséquent, et ne pas faire comme beaucoup de gens qui, après avoir commencé par une tempête, finissent par un iucendie ou une ruine; ce qui est extrêmement vicieux. Quant.-, VIII, 6. » Quintilien prévoyait-il donc les voies de crédit épuisées, le char de l'Etat dépourvu de pilote, et autres métaphores parlementaires inconaequentia; fœdissima ?

DE LA RUÉTOniQUE.

petit poème de la Fontaine , Philémon et Baucis. Mais est-ce un motif pour lui pardonner les ligures qui déparent les premiers vers?

Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux ;

Ces deux divinités n’accordent à nos vœux

Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille;

Des soucis dévorants c’est l’éternel asile,

Véritable vautour, que le fils de Japet Représente, enchaîné sur son triste sommet.

D’abord on ne se ligure guère l'or sous la forme d'une divinité, comme la grandeur. Certains objets sont si essentiellement matériels qu'il est malaisé d’en admettre la personnification '. Mais si l'or est une divinité, il ne peut être immédiatement après un asile, cl à plus forte raison . un vautour. Maintenant, comment Prométhéc, le fils de Japet , représente-t-il un vautour? Que Prométhéc dévoré par un vautour soit l’emblème de l'homme ambitieux et cupide , je le veux bien ; mais que l'or soit tout à la fois une divinité , un asile et un vautour représenté par Prométhie! c'est tout autre chose. Rapportera-t-on éternel asile à biens et plaisir ? il y a ambiguité, et

1 Je ne sais si l'habitude de personnification et d’allcgoric, qui est la nature même de la fable, n’a pas entraîné parfois la Fontaine à donner la vie, le sentiment, jusqu'aux moeurs de la civilisation à des êtres si essentiellement matériels et passifs, que nous faisons de vains efforts pour nous prêter à l'illusion. Je me rappelle un buisson qui établit une maison de commerce en société avec un canard; ce buisson a des comptoirs , des commis, des vaisseaux qui lui rapportent des donrées coloniales. Ailleurs, c'est un cierge qui, envieux d’une brique, prétend, comme elle, durcir au feu, sur ce, quitte son chandelier, et, nouvel Empédocle, se précipite dans un brasier. Tout cela ne vous semble-t-il pas un peu forcé, et vous figurex-vous bien nettement l’élan du cierge et les lettres de change du buisson négociant, qui fait faillite et est prit ù porter le bonnet vert ? Il est difficile de mettre sur un buisson un bonnet de quelque couleur qu'il soit.

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