CUAP. XXIV. — DES FIGURES. 37 J
travaille Émile? « La folâtre essaye même d'imiter Émile. De sa blanche et débile main elle pousse un rabot sur la planche, le rabot glisse et ne mord point. Je crois voir l’Amour dans les airs rire et battre des ailes; je crois l’entendre pousser des cris d allégresse et dire : Hercule est vengé ! »
Souvent, par l’allusion, le personnage mis en scène rappelle à son insu aux lecteurs un fait qu’ils connaissent, mais auquel ils ne songeaient pas, parce que, au moment où se passe l’action, ce fait est encore dans l’avenir.
Enfants, ainsi toujours puissiez-vous être unis,
dit Joad à Joas et à Zacharie, que désuniront plus lard les haines religieuses; et dans la Henriade :
Ton roi, jeune Biron, te sauve enfin la vie.
Tu vis!... songe du moins à lui rester fidèle !...
L’allusion défraye une partie des devises, des inscriptions, des épigraphes, des épitaphes même. Jb utio disce omnes: voilà l'épigraphe du Manuel du libraire de Brunet. M. Lemaire songeait aux nymphes d’Ovide quand il préparait les 1 50 volumes de sa Collection des classiques latins, uniformes par le caractère et le format, variés par les commentaires confiés à diverses mains,
. . . Faciès non omnibus una Nec diversa tamen. . .
Une mère désespérée écrit sur la tombe de son enfant le mot fatal de la Bible : Et noluit consolarij une mère résignée, le mot consolant de l’Évangile : Laissez venir à moi les petits enfants. On voit bien, dirait Jean-Jacques, que ce n’est pas l’Académie des Inscriptions qui a fait celles-là.
Remarquez que l’allusion réelle doit rappeler des faits, des
DE LA IIMÉTOHFQCE.
idées, des opinions, des mois généralement connus, cl apparlenanl en quelque sorte au domaine public. Dès qu’elle réclame un commentaire, une note explicative, elle est défectueuse; c’est là le vice radical de certains ouvrages écrits du point de vue d’une société ou d’une coterie. Chacun, à charge de revanclte, bien entendu, y fait allusion à une foule de belles pensées et de fines reparties profondément ignorées de tout ce qui vit et se meut en dehors de la coterie. Ces écrivains ont aussi tout un système à' allusions verbales, qui n’est pas moins déplacé. Il en est de leurs plaisanteries comme des romans allégoriques et de certains livres sur les mœurs cl caractères; pour les pénétrer, il faut avoir la clef. Ceci retombe dans les jargons de société dont j’ai parlé plus haut.
L’allusion verbale, en effet, n’est à proprement parler qu’un jeu de mots, une équivoque fondée sur une expression susceptible d’un double sens. « De quelle langue voulez-vous vous servir avec moi? dit Pancrace à Sganarclle. — Eh, parbleu! de la langue que j'ai dans ma bouche. » Deux seigneurs, dont l’un perdait et l'autre gagnait chaque jour dans la faveur du prince, se rencontrent face à face sur les escaliers du palais : « Quoi de neuf? demande l’un. — Rien, répond l’autre, sinon que vous montez et que je descends. >• Les auteurs A'Jna attribuent à Molière un mot qu’il n'a probablement jamais prononcé, mais qui rentre parfaitement dans les allusions verbales : « Messieurs, aurait-il dit un jour à son public, nous vous avions promis Tartuffe pour demain; nous regrettons detre forcés de vous manquer de parole; monsieur le premier président ne veut pas qu’on le joue. >>
On peut placer parmi les allusions verbales la figure nommée par les rhéteurs syllepse oratoire, pour la distinguer de lu syllcpsc grammaticale dont il sera bientôt question. La syllepse oratoire, en effet, consiste à prendre un mot dans les deux sens, au propre et au figure , dans une même phrase. Scrtorius veut dire que les vertus romaines , l'esprit romain , la pensée puissante qui