CH AP. XXIV. — DKS FIGURES
donne à Rome la vie et la gloire, n'est plus dans les murailles même de Rome, mais dans son eamp :
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.
OEnone dit à Phèdre qu’un père, même dans ses rigueurs, ne dépouille pas tout sentiment de tendresse paternelle :
Un père en punissant, madame, est toujours pire.
Cette figure est fréquente, mais défiez-vous-en. Elle rapproche souvent à l’aide d’un mol des idées complètement disparates, et court risque de tomber alors dans des allusions verbales qu’un goût difficile n’approuve pas toujours. Je n’aime pas Pyrrhus réunissant dans le même vers l’incendie très-positif de Troie et les flammes métaphoriques de son amour :
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai ;
et ce n’est qu’à la brusquerie comique du misanthrope que je passe sa syliepse à l’adresse de Philinte :
Philinte. La chute en est jolie, amoureuse, admirable!
Alceste. La peste de ta chute, empoisonneur au diable !
En eusses-tu fait une à te casser le nez.
Tout le mérite de ces phrases et des allusions verbales en général est dans l’heureux emploi du mot à double entente; l’esprit sourit à ces jeux que la raison ne désavoue pas, quand le sens du mot se trouve également juste dans les deux acceptions, et qu’ils sont d’ailleurs dans le ton de l’ouvrage. Boileau lui-même n’a-t-ii pas dit :
Ce n’est pas quelquefois qu’une muse un peu line Sur un mot, en passant, ne joue et ne badine,
Et d’un sens détourné n’abuse avec succès ;
Mais fuyez sur ce point un ridicule excès...?
Je passerai donc de loin en loin une allusion verbale finement touchée , comme j’applaudis à la parodie spirituelle de quelque grand écrivain ; mais quant aux centoiis, aux paronomases *, aux pointes, aux quolibets, aux calembours, on ne trouvera pas mauvais que la rhétorique, sans être prude ni collet monté, s’abstienne de les ranger parmi les sujets dont elle s’occupe.
J’aime mieux terminer ce chapitre en recommandant vivement ù la jeunesse de se garder avec un religieux scrupule de tout jeu de mots obscène , de toute équivoque graveleuse ou même inconvenante. Sans vouloir assurément faire de nos auteurs les émules des précieuses, je n’aime pas voir un homme sérieux prêter, même par inadvertance, aux épaisses gaillardises des commis voyageurs, comme il arrive à quelques-uns de nos meilleurs écrivains, à Corneille entre autres, qui commet à cet égard d’inconcevables naïvetés. Tout le monde sait que Cicéron ne dédaignait pas le mot pour rire, car son affranchi Tiron , ou quelqu’autre , avait publié trois volumes de ses bons mots et reparties facétieuses. Eh bien! il recommande d éviter môme la rencontre des syllabes qui, par leur réunion , pourraient réveiller des idées déshonnêtes ; quia, si ita diccretur, obscanius concurrercnt litterœ.
On s’est fait une fausse idée du latin sous ce rapport. Parce que plusieurs modernes ont dit en latin des impertinences qu’ils n’auraient osé dire en français , on s’est imaginé que
1 Ccntons. Pièce de poésie, plus ou moins longue, composée de vers ou fragments de vers pris de quelque auteur célèbre, mais détournés de leur sens primitif.
Paronomase. Figure qui consiste à employer dans une meme phrase, en les faisant contraster, des mots dont le son est à peu près semblable, mais le sens différent. Son âme se remplit tV erreurs et de terreur s ; amantes , ameutes ; dum jnu io, jki co ; traduttore, traditore ; etc.
Cil AP. XXIV. DES FIGURES.
c’était là le génie de la longue latine, et on a pris à la lettre le vers de Boileau :
Le latin dans les mots brave l’honnêteté.
C’est un préjugé. Tous les rhéteurs latins, Cicéron, Vairon, Quintilien, font une loi impérieuse de la plus sévère décence dans les paroles, comme dans la conduite. Quinlilien va si loin (|u’il ne veut pas même développer ce point. 11 est, selon lui, de la pudeur romaine, remarquez l’expression ! de ne recommander l'honnêteté du langage que par le silence : Eijo romani pudoris more contentas verecundiam silentio vindicabo. Prendre pour type des mœurs antiques Martial, Juvénal, ou les historiens de Tibère à Caprée, ce serait apprécier les nôtres d’après Parny, Piron, ou les débordements des romanciers de la Régence et de notre siècle. De tout temps, l’écrivain qui s’est respecté lui-mème a respecté la déeenee. Toute allusion inconvenante répugne à sa dignité. Il rougirait, s’il lui était arrivé, même à son insu, d’exciter le rire indécent ou sournois des jeunes libertins ou des vieillards blasés. Lu chasteté naturelle dans le lainage annonce l’homme bien élevé et de bon goût, comme la chasteté volontaire dans les mœurs indique la puissance cl l’énergie du talent.