K LA RHÉTORIQUE
la différence, c’est que, pour celles-ci, la simple similitude ou analogie ne suffit plus , et qu’il faut ajouter un autre élément à la comparaison. Entrons dans quelques détails.
La métonymie est une métaphore dans laquelle les expressions substituées au mot propre supposent, non-seulement une similitude quelconque, mais une correspondance bien marquée entre les deux objets comparés. Si je dis, à propos d’un soldat : C’est un lion dans les combats, je ne prétends établir qu’une simple ressemblance entre le courage impétueux du lion et celui de ce soldat ; c’est une métaphore. Mais si j’exprime la cause pour l’effet, le contenant pour le contenu, le signe pour la chose signifiée, il y a entre les deux idées correspondance positive, et qui existait préalablement à ma comparaison; c’est une métonymie. Ainsi :
Métonymies de la cause pour l’effet ou l’instrument : Bacchm, Cérès, pour vin et blé; André Chénier a osé dire :
Allez sonder les flancs du plus lointain Nérie...
Une Cybèle neuve et cent mondes divers
Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers ;
Homère, pour la collection des œuvres de ce poète ; Âlhalie, pour la tragédie dont cette reine est l’héroïne; un Rultens, pour un tableau de Rubens ;
Je J’ai vu cette nuit ce malheureux Sévère,
La vengeance à la main...,
pour l'épée, instrument de vengeance.
Métonymies de l’effet ou de l’instrument pour la cause : Cheveux blancs, pour vieillesse; la pâle mort , parce quelle rend pâle ;
O mon fds, o ma joie, ô l'honneur de mes jours !
• • . Sa main désespérée
-''1 a fait boire la mort dans la coupe sacrée ;
CHAP. XXV. — DES FIGl'RES.
lin grand pinceau, une plume exercée, un bon violon , une fine lame, pour le peintre, l’écrivain, le violoniste, le spadassin-
Métonymies du contenant pour le contenu : Le vene, la bouteille, pour la liqueur qui y est renfermée;
J’entends à haute voix tout mon camp qui m'appelle,
pour les soldats qui s’y trouvaient ; un cachemire, du bourgogne, pour l’étoffe et le vin qui viennent de ces provinces; le Portique, le Lycée, pour les philosophes réunis dans ces lieux ; Genève , Home , pour les doctrines religieuses dont ces deux villes sont le centre ,
Je ne décide point entre Genève et Rome.
Métonymies du signe pour la chose signifiée : La robe, pour les professions civiles, l'épée, pour la profession militaire; le sceptre, la couronne, pour la dignité royale; le chapeau, pour le cardinalat ; les bonnets rouges cl les talons rouges, pour les démagogues et les aristocrates ; les parties du corps, pour le sens ou le sentiment dont elles sont ou dont on les suppose l’organe : l’œiï, l'oreille, pour la vue et l’ouïe; le cœur, la cervelle, les entrailles, pour le courage, l’esprit, la sensibilité ,
Mes entrailles pour lui se troublent par avance.
Métonymies du maitre ou du patron pour la chose ellemême : Sainte-Gudule, Saint-Pierre, pour l’église qui leur est consacrée; un louis, un napoléon, pour la pièce de monnaie qui porte l’effigie de ces princes.
La métonymie exige donc que les deux objets métaphoriquement comparés se correspondent mutuellement, chacun
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d'eux existant d’ailleurs indépendamment l’un de l’autre ; la synecdoque va plus loin , sa condition essentielle est une connexion, une cohésion des deux idées; non-seulement les objets comparés se correspondent , mais ils ne forment qu'un tout. Qu’il s’agisse d’un individu , d'une espèce, d’un genre quelconque, la synecdoque suppose l’emploi du plus pour le moins, du moins pour le plus, d’une partie pour une autre, dans un objet unique.
Tantôt la partie est prise pour le tout : La tète , pour l'homme entier,
J’ignore le destin d’une tête si chère;
on paye tant par tète; le toit, le seuil, le foyer, le feu lui-même, pour la maison : ce village compte tant de feux ; la Porte, pour l’empire ottoman, expression qui se rattache aussi à la métonymie; cent voiles, pour cent vaisseaux; un fleuve ou une ville, pour un royaume et ses habitants,
La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars ;
une saison , pour toute l'année : il compte quinze printemps, etc.
Ou le tout pour la partie : lorsqu’on désigne, par exemple, un instrument ou un objet par le nom de la matière dont il est fait : le fer, pour l’épée ou les chaincs, et en combinant encore la synecdoque avec la métonymie, pour l’esclavage :
Tu dors, Brutus, et Rome est dans les fers ;
\' airain, pour les trompettes, les cloches, le canon, etc.; la fougère, pour le verre fait avec la cendre de fougère; un castor pour un chapeau de poils de castor ;
L'ivoire trop hâté deux fois rompt sur sa tète, etc.
CUAP. XXV. — DES FIEIHES.
Tantôt le singulier remplace le pluriel et réciproquement : le Français, le Belge, le riche, le pauvre, pour les Français, les Belges, etc.; les Racine, les Corneille, pour Corneille et Racine; l'ennemi vient à nous, pour les ennemis; il est écrit dans les Prophètes, pour dans un prophète ; il l’a dit vingt fois pour un nombre indéterminé de fois '.
Souvent le genre est employé au lieu de l’espèce, et l'espèce au lieu du genre : dans la Fontaine, le quadrupède écume, Yarbre tient bon, pour le lion écume, le chêne tient bon ; au contraire, dans Boileau :
Et vit-on, comme lui, les ours cl les panthères S’effrayer follement de leurs propres chimères,
pour les animaux en général. La poésie latine, Horace surtout, emploie continuellement cette synecdoque.
Tout ce que j'ai dit de la synecdoque prouve qu’il y faut comprendre la figure qu’on a souvent appelée antonomase, qui substitue un nom commun à un nom propre, et réciproquement, ou encore un nom propre ou commun à un autre qui présenterait la même idée, mais d’une manière moins pittoresque, moins métaphorique. Tout cela n’est que le genre pour l'espèce, l'espèce pour le genre, une fraction pour une autre, dans la même unité abstraite.
Ainsi vous direz : le philosophe, pour Platon ; le poète, pour
1 Voici un piquant exemple <lc la synecdoque du nombre. Panurgc consulte sur son mariage le philosophe Trouillogun. « Panurge. Mc dois-je marier? — Trouillogan. Il y s de l’apparence. — Panurge. Et si je ne me marie point? — Trouillogan. Je n'y vois inconvénient aucun. — Panurge. Vous n’y en voyex point ? — Trouillogan. Nul, ou la vue me déçoit. — Panurge. le y en trouve plus de cinq cents. — Trouillogan. Comptez-les — Panurge. le dis improprement parlant, et prenant nombre certain pour incertain, déterminé pour indéterminé, c’est-à-dire, beaucoup. »
Homère; le Carthaginois, pour Annibal ; ou, au contraire, u n Caton, pour un sage ; un Mécène, pour un protecteur des arts ; un Aristarque ou un Zoïle, pour un critique impartial ou odieusement envieux ;
Aux Sournoises futurs préparer des tortures.
Ainsi Voiture, s'adressant au duc d’Enghien, lui dit : «Trouvez bon. 6 César , que je vous parle avec cette liberté, recevez les louanges qui vous sont dues, et souffrez que l'on rende à César ce qui appartient à César. » Boileau s’intitule lui-même grand chroniqueur des gestes A' Alexandre, et cet Alexandre n’est et ne peut être que Louis XIV ; cl le Gilbert de notre âge, Hégésippe Moreau, fait répondre par Joseph Bonaparte à ceux qui voulaient l’arracher il sa retraite, pour lui donner un trône :
. . . Insensés, quel espoir vous anime ?
Pourquoi dans son jardin troubler Abdolonyme ?
Ainsi l’on nomme juif ou arabe celui dont on veut blâmer l’impitoyable avarice; grec, l’homme qui trompe au jeu; hermite, celui qui recherche la solitude; bénédictin, l’homme savant et studieux, etc.
Appelons encore synecdoque, et non métonymie, l’emploi de l’abstrait pour le concret, si fréquent dans la poésie, et même dans la prose française. En effet, quand Racine, par exemple, voulant désigner Alhalie par cette périphrase : celle qui vous poursuivit avec fureur pendant votre enfance. — s’exprime ainsi :
Celle dont la fureur poursuivit votre enfance, il substitue un attribut, une qualité, en un mot, un accident
C1IAP. XXV. — DES FIGERES.
du sujet au sujet lui-même. Or il est bien clair que l’accident est moindre que l’être, et dès que l'on remplace le second par le premier, que celui-ci soit relatif ou absolu, individuel ou général, ce n’en est pas moins, malgré la personnification, l’emploi du moins pour le plus, d’une partie pour le tout, et par conséquent une synecdoque \
1 Quoi qu'il en soit, et que vous préfériez l'une ou l’outre dénomination, observez qu'il ne fout pas obuser de cette personnification des substantifs abstraits, ni employer non plus à tout propos le nom des parties du corps ou des qualités morales ou lieu du sujet même ou des pronoms qui le remplacent. C’est un défaut du système poétique du dernier siècle. M. Dclille y retombe sans cesse. Ces formes , sobrement admises , contribuent sans doute <t l'élégance du style, mais, multipliées outre mesure, elles entraînent à des longueurs, en doublant sans nécessité les sujets et les régimes. Il est clair, en effet, que si vous dites : celle dont la fureur, au lieu de : celle qui, vous avez deux sujets au lieu d'un. Poursuivez ainsi, cl le lecteur, sans pouvoir peutêtre s’en rendre compte, finit par sentir je ne sais quelle impression de vague et de tramant. J'ouvre le poème de la Pitié, je tombe sur l'histoire d'une jeune fille qui consacrait son existence à soigner son vieux père :
San âme, dévouée à ces doux exercices,
A ton vieux domestique enviait tes services;
Les plus humbles emplois flattaient ton tendre orgueil.
Elle-même avec art dessina le faoleuii,
Qui, par un double appui, soutenant ta faiblttte,
Sur un triple coussin reposait ta vieillesse g Elle-même è «on père olîrait ttt vêtements. . .
Un peu plus loin , la jeune fille dit qu’elle préfère cette vie de sacrifices à toutes les joies du mariage :
Pour moi, mon «sur jouit des biens qu'il se refuse;
Je Jouis, quand le jour, appuyé tur mon bras.
Mes secourt attentifs aident ses faibles pas ;
Dans des liens nouveaux ma jeunesse engagée Par deux objets chéris se verrait partagée... etc.
Je ne parle pas de la ronfusion des pronoms possessifs, des chevilles et des constructions équivoques qui embarrassent et obscurcissent la phrase, mais réellement on a peine è lire une centaine de vers où le sujet et le régime sont perpétuellement remplacés par des abstractions, l’àme, l’orgueil, la faiblesse, la vieillesse, le coeur, les secours, les pas, la jeunesse, etc. Encore
UE LA nilÉTORIQUE.
Je rattacherais plutôt à la métonymie la figure qu’on nomme métalepsc. Et, en effet, la métalcpsc n’étant que l’emploi de l’antécédent, du conséquent, d’un accessoire quelconque de l idéc pour l’idée elle-même, ou la substitution de l’expression indirecte ù l’expression directe, elle présente bien ce caractère de trope par correspondance, qui est celui de la métonymie. La différence entre les deux figures ,’ c’est que la métonymie ne consiste que dans un mot, la métalepsc embrasse une phrase entière. D’ailleurs on a trop étendu, à mon avis, le domaine de la métalepsc. Si vous la trouvez dans cette scène à la fois si délicate et si passionnée, où Phèdre avoue son amour à Hippolyte, en paraissant ne parler que de Thésée, pourquoi ne la verrais-je pas dans ces portraits des moralistes, des romanciers, des satiriques, qui cachent à demi d’un voile allégorique l’image d'un individu réel? A ce compte, une foule d’allusions, d’allégories, d’arguments ad homincm, tournés de manière à pouvoir nier l’application, ces formes des comiques : Je ne dis pas cela... Oh! moi, c’est autre chose... certaines comédies même, presque d’un bout à l'autre, ne seraient que de longues métalepses. Mascaron en aurait signalé lui-mème une sublime, lorsque, dans un de ses sermons, rappelant à Louis XIV l'histoire de Nathan, envoyé de Dieu pour annoncer à David le châtiment de son adultère, il ajouta ces remarquables paroles de saint Bernard : « Si le respect que j’ai pour vous ne me permet de dire la vérité que sous des enveloppes, il faut que vous ayez plus de pénétration que je n’ai de hardiesse , et que vous entendiez plus que je ne vous dis. » Je bornerais volontiers la métalepsc à l’une de ses applications, la plus ingénieuse et en môme temps la plus hardie, à
une fois, eette substitution n’est assurément pas une faute, souvent même elle est une beauté; mais quand tout un poème est écrit dans ce goût, il devient d’une insupportable monotonie.