CHAP. XXV. — DES FIGURES
Quand Voltaire, à propos de la Saint-Barthélemy, va jusqu'à dire :
Et des fleuves français les eaux ensanglantées
Ne portaient que des morts aux mers épouvantées,
l'idée que nous nous faisons de l'exécrable nuit de 1372 nous empêche de voir aucune exagération dans cette image exagérée. Si vous lisez de sang-froid les discours des Danton, des Isnard, des Sainl-Just et de tant d'autres orateurs de la Législative et de la Convention, l’emphase vous parait portée au delà de toutes les bornes ; mais transportez-vous par la pensée dans celte atmosphère de sang, assistez à ces terribles parties où chacun avait sa tète pour enjeu, mettez-vous à la place de ces gladiateurs désespérés luttant à mort avec le glaive de la parole, et l’hyperbole ne sera plus pour vous que le langage naturel. De telles circonstances sont heureusement fort rares ; aussi, et quel que soit l’entrainement de l’imagination ou de la passion, en général, si vous passez la croyance, ne passez pas la mesure, et ne pouvant être dans la vérité, restez du moins dans la vraisemblance : quamvis est otnnis hyperbole ultra (idem, non tamen debet esse ultra modum.
«< L’hyperbole, dit la Bruyère, exprime au delà de la vérité pour ramener l’esprit à la mieux connaître. Los esprits vifs, pleins de feu et qu’une vaste imagination emporte hors des règles de la justesse, ne peuvent s’assouvir de l’hyperbole. >• Elle est le vice dominant des écrivains de l’Orient (FF), de l’Afrique, de l’Espagne et de l’Italie. L’hyperbole classique de J u vénal est encore surpassée par celle de Sénèque et de Lucain, deux Espagnols. Les Pères de l’Église, Terlullien, saint Cypricn, saint Augustin, n’en sont pas plus exempts que les profanes. C’est en Italie et en Espagne que nos auteurs des premières années du dix-septième siècle l’ont puisée, je ne dis pas seulement les Théophile , les Scudéry et les
Bergerac, mais Balzac, mais Corneille surtout, à qui Boileau l’a si justement reprochée, mais Racine lui-mème, qui donne quelquefois dans l’hyperbole du sentiment, comme les autres dans celle de la pensée. Écoutez Iphigénie :
D’un œil aussi content, d’un cœur aussi soumis,
Que j’acceptais l’époux que vous m’aviez promis,
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre nu fer de Calcbas une tête innocente...
Aussi soumise, soit ; mais aussi contente! L’Iphigénie d’Euripide n’est pas moins louchante, et elle est plus vraie. Mon itère, j’ai peur! dans la Juive, fait frissonner.
Pensez-vous ce que vous dites? croyez-vous ce que vous affirmez? pierre de louche de l’hyperbole, dit avec raison Marmontel. Malherbe décrit les effets des larmes tic saint Pierre :
C’est alors que ses cris en tonnerres s'éclatent,
Ses soupirs se font vents qui les chênes combattent,
Et ses pleurs, qui tantôt descendaient mollement,
Ressemblent au torrent qui, des hautes montagnes,
Ravageant et noyant les voisines campagnes,
Veut que tout l’univers ne soit qu'un élément.
Il était impossible à Malherbe lui-mème de s'imaginer de pareils résultats, cl dès que nous ne le croyons pas convaincu, nous l'estimons ridicule.
Le contraire de l’hyperbole, c’est la litote. Pour donner une juste idée de lu vérité, l’hyperbole allait au delà; la litote reste en deçà. Chimène ne peut mieux faire comprendre son amour à Rodrigue qu’eu lui disant toute en larmes :
Va, je ne te hais point...;
CUAP. XXV. DBS FIGURES*
5Ut
«les dénégations répétées «le la Fontaine :
Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m'en,
Que le chien de Jean de Nivelle,
je conclus la haute sagacité du prudent animal qui ne venait pas quand on l'appelait;
« Nec sum adeo inforrnis..,
je ne suis pas si laid, * dit le berger de Virgile, qui se croyait sans doute un fort beau berger \
On a rapproché de la litote l'euphémisme et I antiphrase; le premier qui se contente d’adoucir l’idée par l’expression,
■ L'hyperbole et la litote, l’exagération qui agrandit et celle qui atténue, sont tout à fait dans les mœurs et les passions humaines. Les écrivains sérieux, comme les comiques, en donnent des preuves et des exemples. Fléchicr en parlant de Turennc :
• Qui lit jamais de si grandes choses? Qui les dit avec plus de retenue ? Remportait-il quelque avantage? A l’entendre, ce n’était pas qu’il fut habile, mais l’ennemi s'était trompé. Rendait-il compte d’une bataille, il n’oubliait rien, sinon que c’était lui qui l'avait gagnée. Racontait-il quelques-unes de ces actions qui l’ont rendu si célèbre, on eût dit qu’il n’en avait été que le spectateur, et l'on doutait si c’était lui qui se trompait ou la renommée. • La litote est la figure favorite de la modestie. Les amants, dit Molière, à l'imitation de Lucrèce, savent donner des noms favorables à tous les défauts des personnes qu'ils aiment :
La pète est au jasmin en blancheur comparable,
La noire A faire peur, une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
La grasse est, dans son port, pleine de majesté;
La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée,
Cal mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante parait une déesse aux yeux ,
La naine, «n abrégé des merveilles des cicux ;
L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne;
La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d'agréable humeur ;
Et la muette garde une honnête pudeur.
l’autre qui dit précisément le contraire de ce qu’elle veut dire. Tous les exemples donnés de ces deux figures prouvent qu’elles rentrent l’une et l'autre dans la calaehrèse, la périphrase et la métaiepse. Vous nommez le bourreau l’exécuteur des hautes œuvres , euphémisme; autrefois, quand un pauvre demandait l’aumône , et qu’on ne pouvait ou qu’on ne voulait pas la lui faire, on lui répondait : Dieu vous assiste, euphémisme; il a vécu, disaient les anciens, pour il est mort, euphémisme, c’est-à-dire périphrase ou métaiepse.
Les anciens qui avaient des mots fastes et des mots néfastes, des vocables dont l’énonciation était de mauvais augure, pratiquaient volontiers l’euphémisme et l'antiphrase . Celte dernière leur appartient même à peu près exclusivement; elle existe chez eux à l’état de calaehrèse. C’est le Pout-Euxin, la mer hospitalière, parce quelle était la plus orageuse de toutes les mers connues ; ce sont les Euménides, comme qui dirait les bienveillantes, pour les Furies, lin français le mot sacré, dans le sens d’exécrable, détestable, est-il une antiphrase nationale ou simplement un latinisme * ? Au reste le goût et le génie de la langue sont les seuls maitrcs dans l'emploi de ees trois dernières ligures.
1 Une des plus singulières antiphrases est celle de la Vulgale qui emploie plusieurs fois bénir au lieu de maudire, blasphémer. Au III« livre des /fois, chap. XXI, des calomniateurs accusent Naboth d’avoir blasphémé Dieu cl le Uoi : Viri diabolici dixerunt contra eum lestimonium coram multituiiine ; benedixit IVaboth Uexnn et Jtcgnn. Le mot hébreu sc prend dans les deux sens, au propre ou par antiphrase, je ne sais; ce qui est certain, c’est qu’aucune des traductions en langue vulgaire que j’ai consultées ne conserve celle antiphrase. L’allemand, l’anglais, l’espagnol, l’italien, le français traduisent tous : Nabuth a blasphémé; il n’y a que le hollandais qui sc serve du root béni ( gezegend ).