CIUP. XXVI. — DES FIGURES
dans le chœur du troisième acte d 'Alhalie, l'opposition entre la gloire et l'abaissement de Sion ; dans celui du troisième acte du Paria, le chef-d’œuvre, à mon gré, de l’école de Racine, l’opposition entre Idnmorc et ISéala , la guerre et l’amour. Connaissez-vous rien de plus grand que l’antithèse de Socrate s’adressant à ses juges : «Maintenant retirons-nous, moi pour mourir, et vous pour vivre; « rien de plus touchant que celle d’Hérodote : « Préférez toujours la paix à la guerre ; car pendant la paix, les enfants ensevelissent leurs pères, et pendant la guerre, ce sont les pères qui ensevelissent leurs enfants ; » rien de plus gracieux que celle de Quinault :
Vous juriez autrefois que cette onde rebelle Se ferait vers sa source une route nouvelle,
Plus tôt qu’on ne verrait votre cœur dégagé :
Voyez couler ces flots dans cette vaste plaine,
C’est le même penchant qui toujours les entraîne;
Leur cours ne change point, et vous avez changé....?
L'antithèse est la vraie expression du sentiment, toutes les fois que l’esprit est tellement frappé d’un contraste qu'iF ne peut le rendre d'une autre manière. Telle est la situation de Rodrigue, au premier acte du Cid. Son monologue est peutêtre un peu long, mais il est vrai et naturel ,
Puisque son père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène.
L’antithèse est alors aussi bien placée dans la ponqie d’une tragédie que dans la simplicité d’une lettre. Clytemncstre va retourner en Argos après la mort de sa fille qu elle avait amenée pour l'hymen d’Achille :
Et moi qui l’amenai triomphante, adorée,
Je m'en retournerai seule et désespérée ;
Je verrai les chemins encore tout parfumés Des (leurs dont sous ses pas on les avait semés...
Mm” de Sévigné ne dira pas autrement que Clytcmnestre :
« Quand j'ai passé sur ces chemins, j’étais comblée de joie dans l’espérance de vous voir et de vous embrasser ; et en retournant sur mes pas, j’ai une tristesse mortelle daus le cœur, et je regarde avec envie les sentiments que j’avais en ce temps-là. » Dans tous ces exemples , l'antithèse n’est que le reflet de l’opposition qui existe réellement dans les idées , les faits , les sentiments ; et ce rapprochement préalable entre les choses ne peut que gagner en clarté, en force, en grâce, en pathétique, au rapprochement entre les mots.
D'où vient donc que tant de rhéteurs blâment l’antithèse, et que plusieurs vont presque jusqu’à la bannir des sujets sérieux ? C’est que si l’antithèse déplacée est un vice, elle est un vice aimable et décevant, dulcevitium, disait Quintilien à propos de Sénèque; qu’en conséquence , beaucoup d’écrivains cl des plus ingénieux se sont laissé prendre à ses charmes , qu'ils ont torturé les choses pour rapprocher les mots, qu’ils ont abusé tle l’antithèse, comme d’autres du néologisme, de l’ellipse, de la métaphore , de l’hyperbole , de la périphrase , choses egalement bonnes en soi, et que la peur de l’abus a fait prescrire l’usage; c’est que , d’une autre part, le tour de phrase, dans l’antithèse, étant toujours le même , cette symétrie incessante amène l’uniformité, que de l’uniformité naît toujours l’ennui , et qu’on pardonne tout plutôt que l’ennui. Tout auteur de portraits et de parallèles, tout bel esprit , en prenant même le mot dans son meilleur sens, penche vers l’anlithcse. Pascal et Corneille en ont de sublimes; Pline le jeune, Sénèque, saint Augustin, Fléchier, Marivaux, de vives et d'ingénieuses; mais ces derniers ne peuvent s’en rassasier, et ils en deviennent faux et fatigants. Fléchier veut dire que M“° de Rambouillet fît preuve d’une sagesse au-dessus de son âge : « Qui ne sait qu’elle fut admirée dans un âge où les autres ne sont pus encore connues ; quelle eut de la sagesse dans un temps où l’on n’a presque |»as encore de la raison ; qu’on lui confia