CHAP- XXVI. — DES FIGURES
les secrets les plus importants , dès quelle fut en âge de les entendre ; que son naturel heureux lui tint lieu d’expérience dès ses plus tendres années , et qu’elle fut capable de donner des eonseils en un temps où les autres sont à peine capables de les recevoir. » Il est évident que la vérité, comme la variété, a été sacrifiée à cette synonymie antithétique. Parmi nos contemporains , le plus effréné partisan de l'antithèse est . . . j’allais dire Jules Janin , si Victor Hugo ne l’emportait encore. Les œuvres de critique et de théâtre de Victor Hugo fourmillent d'antithèses. Ensemble et détails, but et moyens, actions et caractères, décors même, machines, ornements, costumes, tout lui est matière à contraste, à batteries et à cliquetis de mots. Il les prend de droite, de gauche, à tort et à travers. Cest une grande foute, et qui, dans un génie d’ailleurs si fécond et si puissant , gâte les meilleures pages (GG1.
On a distingué diverses espèces d’antithèses.
Fait-on revenir les mots sur eux-mêmes dans deux propositions successives et opposées l’une à l’autre, l’antithèse prend le nom de réversion. Ainsi Bourdaloue : « Nous ne devons pas juger des règles et des devoirs par les mœurs et par les usages ; mais nous devons juger des usages et des mœurs par les devoirs et par les règles. Donc, c’est la loi de Dieu qui doit être la règle constante des temps, et non la variété des temps qui doit devenir la règle et la loi de Dieu. » Tout le monde connait l’épigrammc d’Ausone :
• Pauvre Didon, où t’a réduite De tes maris le triste sort?
L’un en mourant cause ta fuite,
L’autre en fuyant cause ta mort.
M. de la Rochefoucauld avait dit : « Nous n’avons pas assez de force pour suivre toute notre raison. » Mm” de Grignan retourna la pensée : « Nous n’avons pas assez de raison pour employer toute notre force. » Ces contrastes symétriques
plaisent à l’esprit, polirvu qu'ils soient présentés sobrement et à propos. •> En effet, dit Pascal, ceux qui font des antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. Leur règle n'est pas de parler juste, mais de faire des figures justes. »
Vous savez ce que l’on nomme en logique enthymème : c'est un syllogisme tronqué, dont on a retranché ou la majeure, ou la mineure, ou la conclusion. Il ne reste plus alors que deux membres qui, par leur rapprochement, forment une antithèse spéciale qu’on a appelée enthymémisme. L’unique vers de la Médée d’Ovide qui nous soit parvenu :
Scrvarc potui, pcrderc an possim rogas !
Quoi ! j’ai pu le sauver et ne pourrais le perdre !
la fameuse ellipse de llacinc :
Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle ?
sont des enthymémismes. Molière avait fait dire à Dorine :
Quoi ! vous êtes dévot, et vous vous emportez !
et Virgile avait mis dans la bouche de Didon celte parole si louchante :
Non ignara mali, miseris succurrerc disco...
Malheureuse, j’appris it plaindre le malheur !
De Belloy, profitant de l'idée de Virgile et de la forme de Molière, en a fait dans le Siège de Calais un enthymémisme remarquable :
Vous fûtes malheureux, et vous êtes cruel 1 !
'Vous voyez que M. Oclille, dans sa traduction du vers de Virgile, oppose à l’adjectif malheureuse un substantif appartenant à la même racine. Cette