CIIAP. XXVI. — DES FIGURES
Ândromaquc, je ne dirai pas jouée, mais cxéculée, accomplie, performed, comme parlent les Anglais, par M"* Rachel . L’ironie y est poussée jusqu’au sarcasme, qui, selon la définition de Robertson, n’est qu'une ironie amère, irrisio amarulenta. Avec ce rôle d’IIermionc, les modèles de l'ironie sarcastique sont, dans le plaisant, quelques passages sanglants des Provinciales de Pascal, des Facéties de Voltaire, des Mémoires de Beaumarchais, des Satires latines et françaises depuis Juvénal jusqu'à Barthélemy; dans le sérieux, j'aurais trop à citer, je me contente d'indiquer l’une des plus étonnantes productions du génie de Corneille, Nicomède. Quand on relit cette pièce, on ne s’étonne pas que M"* Clairon ait toujours regretté de ne pouvoir jouer le rôle principal. Ce fut un des triomphes de Talma. Cette figure de Talma, d’ordinaire si sombre et si tragique, prenait ici un singulier caractère d’audacieuse jovialité. Tandis que la fierté indomptable et la téméraire ardeurde la jeunesse respiraient sur son front et dans scs regards, l’amère ironie, le profond mépris pour Rome et la cour esclave quelle s’asservissait, se peignaient dans les coins relevés de cette bouche dédaigneuse. Ceux qui ont eu l’heur de l’entendre se rappellent de quel ton il disait à Flaminius :
Attale a le cœur grand, l’esprit grand, l’âme grande,
Et toutes les grandeurs dont on fait un grand roi...
Et si Flaminius en est le capitaine,
Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimènc...
à Attale :
Vous avez de l’esprit, si vous n’avez du cœur... à Laodicc, après son entretien avec l’ambassadeur de Rome,
Vous a-t-il conseillé beaucoup de lâchetés,
Madame?...
iti
DE l.A RHÉTORIQUE.
et par-dessus tout celte scène 3 de l’acte 11 où Corneille a donné tout le grandiose de la tragédie à un caractère comique que la comédie elle-même semble avoir craint de loucher après lui, le railleur.
Non-seulement l'ironie parait louer ce qu’on blâme en effet, mais elle conseille le contraire de ce qu’on veut; pour mieux faire sentir toute l’horreur du mal, elle demande qu’on l’exagère jusqu’au délire :
. . . Poursuis, Néron; avec de tels ministres,
Par des fuils glorieux tu vas te signaler ;
Poursuis ; tu n’as pas fait ce pas pour reculer ;
rl au commencement d' Jndroniaquc .-
Grâce aux Dieux, mon malheur passe mon espérance •,
Et je te loue, <\ ciel ! de ta persévérance.
Cette façon d’ironie se nomme é/ntropc. Deux observations applicables â l’épitrope comme à l’ironie : c’est d’abord de les présenter de façon que le lecteur ou l’auditeur ne s’y trompe pas, ne s’avise point de prendre vos paroles â la lettre , et ne puisse même supposer un instant que vous parlez sérieusement. C’est ensuite, dans les sujets graves, d’ennoblir l’ironie par la hauteur avec laquelle on ressaisit le ton sérieux. Nicomède est encore le modèle sous ce rapport.
On voit que l’ironie qui blâme en paraissant louer est trèsfréquente, celle qui loue en paraissant blâmer est plus rare,
1 Espérance est-il le mot propre ? Des critiques Tout blâmé. C’est ainsi que Quintilicn reproche à Virgile : A’ec lantum point sperare d otorem. Espérance n’est pas le synonyme A'atlenle. Je ne m’aviserai pas «le prononcer entre Virgile et Quintilien, mais quant à Racine, le ton généralement ironique du morceau justifie pleinement à mes yeux l’emploi d 'espérance pour attente.