ESSAI COMPARATIF
De la méthode italienne et de la méthode indienne.
En ne considérant chacune de ces méthodes que sous le point de vue de la partie du corps qui doit fournir le lambeau, nul doute que la méthode italienne devrait toujours avoir la préférence sur l’autre, parce que la cicatrice du bras, de l’avant-bras ou de la main, ne saurait constituer une véritable difformilé, comme cela a lieu sur le front, lorsqu'on ne met pas en pratique le moyen assuré de donner à la plaie de cette région une disposition convenable pour obtenir une cicatrisation 4néaire, Pour si minime que ceite dernière puisse être, on devrait néanmoins abandonner cette méthode, si, à l’avantage de ne point altérer la peau du front, l’autre présentait en outre autant de chances de succès ; malheureusement l’expérience des faits a démontré le contraire. Les tentatives modernes de l'opération Tagliaccozienne, entreprises en France, en Angleterre, en
Allemagne et très récemment encore en Îtalie, n’ont pas répondu à l’attente des chirurgiens distingués qui en ont fait l'essai : en conclure que la méthode ne vaut rien, et traiter d’absurde et de mensongers, les nombreux faits de guérisons rapportés par Tagliacozzi et ses partisans, serait peutêtre aventurer un jugement par trop sévère, que des travaux ultérieurs, plus heureux et mieux dirigés, pourraient démentir, comme l’espérait le célèbre professeur Delpech. Cette méthode renouvelée du moyen-âge , pour si perfectionnée qu’elle puisse être par les immenses progrès qu'a faits la chirurgie depuis cette époque, ne saurait jamais être dépouillée du grand inconvénient d’une position très génante, et de la possibilité de former un opercule nasal, qui, malgré les dénégations de Dieffenbach, pourrait se couvrir, chez l’homme, d’une couche de poils à peu près pareille à celle qui recouvre le bras, surtout chez les personnes qui sont très velues. On peut cependant, ainsi que nous l'avons indiqué , y habituer le malade longtemps à l'avance, et finir par l’accoutumer à garder, sans beaucoup de gêne ni de douleur, l'appareil propre à maintenir le bras et la tête dans le degré de rapprochement convenable, et durant un temps approximativement plus long, que ne semble devoir le nécessiter la greffe du lambeau réparateur, qu’on veut transporter d’un point quelconque du membre supérieur sur l'emplacement nasal.
Le nombre de jours qu'il faut laisser écouler
avant la section du pédicule du lambeau , ne peut être déterminé que d’après les signes de vitalité qu'il donne, ce qui varie suivant l’âge, les tempéramens, et un nombre infini de circonstances accessoires. Le terme moyen pourrait être établi du huitième ou douzième jour. Mais, je le répète encore, rien de positif à cet égard. Toutefois, il est essentiel de se rappeler qu'on ne saurait, sans s'exposer à voir gangréner le lambeau , le séparer trop tôt du point où il a été pris.
Quelle que soit celle des deux méthodes qu’on choisit pour la formation d'un nouveau nez, il sera d’abord flasque et par conséquent peu solide ; mais bientôt on lui voit prendre de la consistance et de la solidité , parce que son tissu subit, ainsi que nous l’avons indiqué précédemment, une modification fibreuse et parfois même féro-cartulagineuse.
Voici le jugement que porte le célèbre Graëff sur ces deux méthodes opératoires: « La méthode indienne, dit-il, convient surtout quand les os du nez manquent et quand le front est d’ailleurs élevé et recouvert d’une peau saine : hors ces circoustances, on n'y doit recourir que quand les autres sont impraticables. La méthode italienne mérite toujours la preférence, quand les circonstances sont favorables à son exécution, à raison de cet avantage immense de ne laisser sur le front aucune cicatrice. »
Quoique cette appréciation du chirurgien alle-
mand soit d'une grande autorité scientifique, il n’en est pas moins démontré, malgré la bonté du principe sur lequel est basé son opinion, que l'expérience a décidément prononcé en faveur de la méthode indienne , qui a généralement prévalu. |
Quant à la rhinoraphie des anciens, dont nous avons fait l’histoire au commencement de ce travail, elle n’est réellement applicable qu'aux pertes de substance peu considérables, et qui ont surtout une direction longitudinale. Encore faudrait-il ne pratiquer ce genre d'opération rapporté par Galien, Celse, etc., qu’en le modifiant comme l'a proposé ct heureusement exécuté M. Larrey.
Pour ce qui est des nombreux procédés de Dieffenbach, ils offrent presque tous une indication spéciale qui ne permet pas de les apprécier d’une manière générale. Chacun a son degré d'utilité et ne peut guère être applicable que dans la série des difformités désignées par le chirurgien de Berlin.
Sa méthode pour relever les nez déprimés et renversés dans les fosses nasales, par suite de la carie des os nasaux, de la cloison osseuse, des cornets et des masses de l’ethmoïde , consiste, dans tous les cas de cette nature, à retirer de l'in» térieur tous les débris de l’ancien nez, pour les employer à en faire un nouveau : pour cela, il les incise, les régularise, afin qu’ils puissent bien se correspondre , et, par le moyen de points de
suture convenablement disposés, il les maintient redressés et coaptés les uns avec les autres ; il consolide cette disposition à l’aide de quelques soutiens placés dans l’intérieur des narines.
Nous pourrions presque nous dispenser dans l'examen comparatif des procédés opératoires proposés par ‘cet ingénieux rhinoplaste, de remémorer et de prendre en considération les tentatives qu’il a faites pour restaurer des nez entiers, au moyen d’un lambeau emprunté au cuir chevelu. Il serait par trop plaisant-de s’exposer, quoi qu’en dise Dieffenbach, à recouvrir le milieu de la face, d’un nez à longue chevelure, à moins qu'on ne le tonsurât régulièrement, ou qu'on le fit participer au rasé de la barbe.
Nal doute que les modifications que j'ai apportées, ainsi que MM. Lisfranc et Blandin, sur les dispositions à prendre pour éviter la section du pédicule , et par conséquent la séparation complète de son insertion normale procurent un avantage réel de consolidation et de nutrition sans donner lieu à la moindre difformité de la racine du nez. La gangrène est aussi peu à craindre dans cette circonstance, qu'elle est redoutable dans l’autre, et l’atrophie ultérieure du lambeau est presque nulle, tandis qu'elle est beaucoup plus marquée et qu'on doit en subir les conséquences inévitables, dans les cas de section complète du pédicule.
Après ce que nous avons déjà dit sur le procédé
des Mogoliens, le plus bizarre de tous ceux dont on ait jamais oui parler, il nous paraît inutile, du moins pour le moment actuel, de le prendre en considération dans l'appréciation des diverses opérations rhinoplastiques qu’on peut metre én usage. D'une part, on trouverait peu de gens disposés à se prêter à des essais de ce genre , et d’autre part, la gêne qui résulterait de l’union obligée de deux individus jusqu’au moment où l’on pourrait couper le pédicule du lambeau d'emprunt, présenteraient des difficultés et des obstacles qui, dans nos mœurs actuelles, s’opposeraient à l'adoption d’une pareille méthode opératoire.
Conclusion.
Il n’est pas étonnant que la singulière idée de réparer et de renouveler même la totalité du nez, au moyen d’une greffe animale, parut d’abord si étrange et si bizarre, qu’elle ait suffi pour éloigner un grand nombre de praticiens consciencieux d'entreprendre un pareil essai.
« [l n’y a pas long-temps , dit M. Delpech, que dans le cours de tout professeur public de thérapeutique chirurgicale , une séance était spécialement consacrée à des plaisanieries de mauvais goût, sur les entreprises de Tagliacozzi, que l’on qualifiait d’extravagantes ou de mensongères. Il à fallu que des navigateurs nous rapportassent de l'Inde un procédé pratiqué depuis long-temps avec succès par des peuples à demi civilisés, pour faire
croire à la possibilité d’une restauration, qui, depuis , était restée presque exclusivement dans les mains des Anglais et des Allemands. »
Lorsqu'un des premiers en France, et immédiatement après M. le professeur Delpech, nous avons commencé nos premières tentatives rhinoplastiques , grand nombre de chirurgiens habiles, mais peu versés dans cette specialité de l’art opératoire, trouvèrent que ce genre de prothèse nasale était d’une trop grande difficulté et que le remède était pire que le mal: s’exagérant même des dangers dont la plupart sont imaginaires : il en est qu par crainte , ou par suite d’un scepticisme outré, avaient proposé de bannir à jamais cette importante opération, dont on obtient maintenant de si brillans résultats. Que d'efforts et de persévérance il nous faudra encore, pour détruire l’injuste prévention dont un grand nombre de confrères, très estimables sans doute, n’ont pu se départir malgré l'expérience journalière des faits !
Le jugement qu’ils ont porté , dit M. Delpech, n’a d'autre erreur que celle de l’exagération, et se trouve plutôt dicté par les préventions contraires que par la réflexion appliquée au sujet lui-même. La difformité d’une cicatrice frontale, provenant d’une mauvaise disposition qu’on aura donnée à la plaie de cette partie, les difficultés de l’opération elle-même et l’imperfection de ses résultats, suite de l’application d’un mauvais procédé opératoire,
peuvent la discrédiler encore et la faire tomber de nouveau dans l’oubli ; mais craignons aussi que l'honneur de ce perfectionnement opératoire ne nous échappe et que la rhinoplastie n'aille se naturaliser ailleurs. Faute de n'avoir su en poursuivre le développement avec la patience convenable, cet ingénieux système de restauralion nasale, serait indubitablement reformé et complété par les travaux des chirurgiens étrangers, comme cela est arrivé pour un grand nombre d’inventions d’origine française et pour beaucoup d’autres qui avaient été primitivement perfectionnées parmi nous.
Nul doute que la rhinoplastie est une opération toujours douloureuse à cause des incisions multiples qu’elle nécessite , des difficultés qu’elle présente et de la perfection des moyens qu’elle exige pour les surmonter ; nul doute qu'il serait bien cruel de manquer Île but auquel tendent tous les vœux et tous les sacrifices du malheureux patient qui réclame ses bienfaits; nul doute qu'il serait affreux de se tromper complètement sur l'efficacité de la méthode ou du procédé opératoire ; nul doute que la cicatrice résultant de lextraction du lambeau réparateur doit donner lieu à une difformité plus ou moins marquée, surtout lorsqu'on néglige les dispositions convenables pour la prévenir ; mais tous ces obstacles peuvent disparaitre, ou tout au moins être considérablement diminués , par la persévérance et les soins que l’on
doit apporter à perfectionner les moyens d’exécution. En suivant une marche aussi prudente que rationnelle, cette importante opération ne tardera point à occuper le rang distingué qu’elle mérite dans le cadre de la thérapeutique chirurgicale, et nous nous féliciterons d'y avoir contribué par notre persévérance à proclamer les heureux résultats que nous en avons obtenus et à diriger enfin vers ce pointimportant et trop négligé, l'attention de nos confrères nationaux.
Le travail que je viens de terminer, olfrira du moins l'attrait de la nouveauté, puisqu'il n’existait point en France de traité complet de rhinoplastie. Espérons aussi, qu’il sera accueilli avec bienveillance, et pourra contribuer aux progrès de la science.