‹ De la Richesse dans les Sociétés ChrétiennesChapitre 10 sur 74 · DU FAIT DE LA MISÈRE AU TEMPS PRÉSENT · texte numérisé non relu

DU FAIT DE LA MISÈRE AU TEMPS PRÉSENT

Malgré toutes les prétentions de notre époque à la conquête du bien-être universel, la misère tient dans nos sociétés une large place. Son empire s'étend visiblement en proportion de l'influence qu'exercent les principes et les mœurs de l'industrialisme. A mesure que les convictions et les habitudes chrétiennes cèdent devant les envahissements de ce paganisme des temps modernes, la misère gagne du terrain. La France en ressent les atteintes, mais elle les ressent bien moins que l'Angleterre, parce que, par la nature de son génie et surtout par l'influence de l'esprit catholique sur ses populations, l'industralisme ne règne pas chez elle comme il règne en Angleterre. Chez les Anglais l'industrialisme est souverain , et la misère, sa compagne inséparable, exerce, sur le peuple le plus riche des

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temps modernes, des ravages auxquels rien ne peut

être comparé dans l'histoire des nations chrétiennes.

Qu*il se soit opéré depuis un siècle, dans la condition matérielle des populations françaises, un, progrès marquant, personne ne le peut contester. Les corruptions qui furent la suite de l'affaiblissement du sentiment chrétien dans la société au quatorzième et au quinzième siècle, la lutte contre les Anglais, les dissensions religieuses du seizième siècle, les guerres continuelles de Louis XIV et la centralisation administrative pratiquée par ce prince et par son successeur, avaient arrêté les progrès matériels de la France et réduit ses populations à une condition souvent trèsmisérable. Ce ne fut que vers le milieu du siècle dernier que celte fâcheuse situation commença à se modifier. Depuis 1815, la France, entrée dans un régime de paix, de liberté et de travail, en a recueilli les fruits, et ses ressources se sont accrues dans des proportions considérables ^

Est-ce à dire que la misère ait disparu du sol de la France, ou que son domaine ait été tellement restreint qu'elle n'y soit plus autre chose que ce tribut que, par suite de la faiblesse physique et morale de l'homme, toutes les sociétés lui payent? Il y aurait erreur et péril à le croire. D'abord les améliorations signalées

* Ce point est établi par les écrivains qui se sont occupés, dans ces derniers temps, de la condition des classes ouvrières. V. M. Béchard, de VÈlat du Paupérisme en France, chap. i. M. Modeste, du Paupérisme en France, p. 35 et suiv. M. Audiganne, les Populations ouvrières de la Fm«c^, livre VIII, ch. vi.

sont de Tordre matériel; pour Tordre moral, il semble qu'il y ait eu plutôt décadence que progrès. Il est de plus à remarquer que ces améliorations ne s'étendent pas également à toutes les parties de la population; les classes vouées aux travaux de la grande industrie n'y participent en aucune façon; en France, comme en Angleterre, la misère s'appesantit sur elles, avec les caractères les plus affligeants. Enfin, les perfectionnements du travail, qui ont amené une certaine diminution dans le prix des produits, portent sur les objets secondaires de la consommation de l'ouvrier; les aliments, qui sont toujours l'objet principal des dépenses des classes inférieures, sont aujourd'hui à des prix, pour ne rien dire de plus, aussi élevés qu'il y a cinquante ans^

* M. H. Passy détormine comme suit la moyenne des prix des céréales, par moyennes décennales, depuis le commencement du siècle : 19 fr. 87, 24 fr. 18, 18 fr. 56, 19 fr. 04, 18 fr. 74 {Journal des Économistes, ]" série, (ome XXXIV, p. 540). Si Ton tient compte de Tinfluence de la guerre, et de l'invasion de 1814 sur les deux premières périodes, on verra que le prix des denrées alimentaires pendant la première moitié de ce siècle n'a point subi de diminution.

Au nombre de§ causes du malaise des populations ouvrières, M. Blanqui place « l'abaissement continuel du prix des salaires en présence du renchérissement lent mais régulier du prix des subsistances. » {Des Classes ouvrières en France,^. 225.)

M. Audigannc se prononce dans le même sens pour la dernière période décennale, à laquelle s'arrêtent les chiffres de M. Passy. « Un fait important est à considérer, d!t-il : il s'est opéré, de 1850 à 1860, des changements énormes dans l'ordre économique, par rapport au prix des articles de consonnnation usuelle, qui, sous l'influence de causes diverses, a haussé en de très-larges proportions. Les denrées alimentaires de toute nature ont été particulièrement affectées par le renchérissement. Il n'y a guère que les articles d'habillements qui soient restés en dehors de la

En résumé, la condition des classes ouvrières de la France, prises dans leur ensemble, n'atteint pas généralement à l'aisance; elle est misérable pour un trop grand nombre et reste toujours précaire pour la plupart ; en sorte qu'il suffit d'une crise alimentaire ou industrielle, ou d'un ébranlement politique, pour les plonger dans un état de misère dont elles sont longtemps à se tirer.

L'état précaire et habituellement misérable des travailleurs de l'industrie ressort à l'évidence de toutes les enquêtes auxquelles ont procédé les hommes les plus compétents, sur la condition de ces travailleurs. Il y a plus de vingt ans, M. Villermé comparait, avec toute la rigueur possible, le montant des salaires avec le prix des choses nécessaires à l'ouvrier, dans les industries qui travaillent le coton, la laine et la soie, à Lille, à Roubaix, à Saint-Quentin, à Rouen, à Reims, à Tarare, à Sedan, à Amiens, à Lyon et à Nîmes. La conclusion de cette recherche, dont les éléments ont été rassemblés sur les lieux mêmes, avec les soins les plus scrupuleux, c'est que le salaire est d'ordinaire au-dessous des besoins les plus rigoureux. Une particularité qu'il importe de ne pas oublier, c'est que les observations de M. Villermé ont été faites avant que la loi eût apporté des limites à l'emploi des enfants dans les manufactures et que, dans le salaire des familles, il a compris

hausse générale, encore faut-il excepter les chaussures en cuir. Ajoutons que presque partout dans les villes, et notamment à Paris, les loyers se sont considérablement élevés. [Les Populations oumières de la France, tome II, p. 579, 2' édit.) -^ -

le salaire des femmes et des enfants; en telle sorte qu'alors môme que l'ouvrier se résigne à livrer sa femme et ses enfants à des travaux qui les énervent et souvent les dégradent, il ne peut, même au prix de ce douloureux sacrifice, se procurer le nécessaire ^ Quelques années après, en 1846, M. Michel Chevalier disait, dans la chaire du collège de France : « Le problème de faire jouir d'une existence passable la portion des ouvriers qui en est dénuée se présente de nos jours avec non moins d'urgence que du temps de Malthus, et sur des proportions plus grandes; parce que , jusqu'alors confiné dans l'enceinte de la Grande-Bretagne, le système manufacturier, auquel il est impossible de ne pas attribuer, pour une bonne part^ dans les circonstances présentes, la multiplication des classes les plus dénuées, s'est étendu à la plupart des États de l'Europe; déjà même il a franchi les mers et il envahit les Etats-Unis, avec la rapidité qui caractérise tous les modes d'exi&tence de la race anglo -américaine. . . C'est un triste aveu que la civilisation est forcée de faire que, dans nos États libres, qui se glorifient tant de leur progrès, il y ait une classe d'hommes dont la condition est voisine de l'abjection; et que cette classe paraisse devoir se propager au delà de tout ce qu'on avait vu dans la plupart des sociétés passées ^ »

* Tableau de Vétat physique et moral des ouvriers. M. Villermé est un des écrivains qui ont réclamé avec le plus d'énergie rintervention de la loi pour protéger Tenfance contre l'abus que l'industrie fait de ses forces.

* Discours d'ouverture du cours de Vannée 1846-47. — Cours d'Économie politique, 2* édit., tome I, p. 137.

Dix ans plus tard, M. Blanqui, chargé comme M. Villermé , par l'Académie des sciences morales, d'étudier sur les lieux la condilion des populations manufacturières, formule des conclusions tout aussi graves ; il caractérise comme suit la misère du département du Nord, et ce qu'il dit de ce déparlement s'étend à tous les grands centres manufacturiers*. « ïx département du Nord, peuplé d'un million d'habitants, présente le spectacle le plus saisissant des misères de notre état social, tel qu'il s'est transformé peu à peu, depuis un demi-siècle, sous l'influence du régime manufacturier et des vicissitudes industrielles qui en ont été la conséquence. Rien n'a pu le sauver des atteintes fatales de cette lèpre qui mine, sous le nom de paupérisme, tous les pays de travail organisé en grands ateliers : ni la richesse de son sol et la perfection de sa culture, ni la variété de ses industries, ni les progrès merveilleux qu'elles ont faits en tous genres. Nulle part l'industrie agricole n'est plus avancée, plus fortement combinée avec l'industrie manufacturière, plus intimement liée aux grandes spéculations du commerce. 11 suffit de citer les sucreries de betterave, les huileries, les amidonneries , la production et le travail du lin, l'extraction de la houille et la fabrication du fer, pour apprécier à sa juste valeur le rôle que joue l'élément

* Voir la réponse à la 4* question des questions posées par rAcadémio. Des Clauses ouvrières en France pendant Vannée 1848, dans les Petite Traités de V Académie des sciences morales, p. 222.

territorial dans ce vaste atelier de production, plus important que certains royaumes.

« Le département du Nord est pourtant celui de la France où règne la plus grande misère à. côté de la plus brillante opulence, et dans lequel la fortune semble avoir accumulé, d'une manière désespérante, les problèmes les plus difficiles du temps où nous vivons; on n'y saurait toucher à une industrie, si prospère qu'elle paraisse, qui ne souffre de quelque mal inconnu et qui ne se débatte contre l'incerlitude de sa destinée. L'industrie colonnière y lutte, comme à Rouen et dans la Seine-Inférieure, contre l'invasion des grands métiers, et le travail patriarcal de la filature domestique succombe devant l'insuffisance du salaire. La filature du lin ne s'est établie sur une grande échelle qu'en immobilisant des capitaux énormes dans des Usines condamnées à travailler sans cesse, sous peine de ruine, et qui se ruinent aussi en travaillant toujours .. J'ai interrogé avec une sollicitude extrême les principaux chefs de toutes les industries importantes de ce département, et les ouvriers les plus consciencieux; les uns et les autres sont d'accord sur la réalité du mal, et ils ne diffèrent d'avis que lorsqu'il s'agit d'en apprécier les véritables causes, et surtout d'en trouver le remède...

c< Le pays le plus riche de France, celui où l'agriculture et l'industrie ont fait le plus de progrès, est celui où la misère est la plus grande, où l'on compte un indigent sur cinq personnes, dans la campagne, et un sur trois dans certaines villes! C'est en vain que le génie II. 7

industriel accumule métiers sur métiers, perfectionnements sur perfectionnements, écoles sur écoles ; c'est en vain que TÉtat aura prodigué ses ressources à doter ce beau pays de canaux et de chemins de fer; que la nature lui aura donné les premières mines de houille du territoire et le sol le plus fertile, des villes populeuses pour consommer, presque autant que d'usines pour produire : tout ce magnifique déploiement d'intelligence et de labeur humains n'aurait abouti qu'à multiplier le nombre des pauvres, et à créer cette misère sans nom qui siège dans les caves de la rue des Étaques et de la cour du Sauvage^ ! »

Consultons le dernier des ouvrages publiés sur la misère en France, l'un des plus sérieusement étudiés, et l'un de ceux aussi où l'auteur, après avoir constaté le mal, manifeste le plus de foi à une amélioration prochaine et assurée dans la condition des classes pauvres : le livre de M. Modeste sur le Paupérisme en France. En caractérisant le paupérisme, l'auteur le distingue de la pauvreté. Or voici quelle étendue il donne à la misère ainsi rigoureusement définie et circonscrite :

« L'espace occupé par la misère au sein de notre société est encore considérable ; il ne comprend guère moins d'un dixième de notre population totale : c'est un individu par 15 hectares du territoire et par 5 h 0 hectares de terre en culture. Est-il besoin de dire que ce sont les classes vivant du salaire, les classes ouvrières

* Des Classes ouvrières en France 'pendant Cannée \ 848, pp. 81 et H 7

proprement dites, agricoles et industrielles, qui, entre toutes, ont le douloureux privilège de lui composer cet empire? Voulons-nous, à présent, au lieu d'en mesurer la surface, en chercher en quelque sorte la profondeur? Nous trouvons que sur les 6,750,000 maisons que nous comptions en 1855, plus de 1,300,000 n'avaient que trois ouvertures; plus de 1,800,000, que deux ouvertures; 350,000, une seule ouverture. Malgré les progrès accomplis, on peut se faire une idée de ce qui doit être aujourd'hui encorc.Si nous possédions un renseignement qui nous manque, et que nous avons regretté déjà, nous aurions sans doute à reconnaître que la superficie de logement où s'entassent les classes atteintes du paupérisme ne va pas, par famille, à un cinquième de la superficie habitéeparles classes aisées, pas à un dixième, un vingtième peut-être, de celle où s'abritent le bonheur et la santé des familles en possession de la fortune. Pour l'alimentation, nous trouvons que la France, année commune, produit , nets de semences, de 70 à 80 millions d'hectolitres de blé. Or, pour être suffisante, on sait que la consommation du blé doit s'élever, par tête et par an, à 3 hectolitres. Il y a donc là une insuffisance d'au moins un tiers. Pour combien cette insuffisance retombe4-elle sur les classes plongées dans la misère? On le devine, la richesse, l'aisance commencent par prélever intégralement leur part. Après elles, commence un partage inégal , où le déficit va croissant, et se comble dans une mesure de plus en plus insuffisante, par le seigle, le sarrasin, le maïs, les légumes

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secs, les pommes de terre. La partie non comblée du déficit, c'est la vie qui la fait; elle s'éteint d'autant et s'épuise. Aux dernières couches de la population, les médecins des pauvres vous diront si la part de l'inanition est énorme. Pour la viande, c'est bien autre chose encore. La France est un des pays où il s'en consomme le moins. La part de chaque habitant n'est que de 21 kilogr. par an. Or, pour les classes riches ou aisées, formant environ 6 millions de personnes, elle ne s'élève certainement pas à moins de 60 kilogr. par tête; il ne reste plus ainsi qu'environ 11 kilogr. par tête et par an, pour les autres classes formant 30 millions d'individus. Qu'on juge de ce que doit être la part des derniers venus, alors que se renouvelle ici dans leur sein ce même partage inégal dont nous venons de parler pour les céréales. U y a nombre de familles, en France, où l'on ne mange de viande qu'une fois par semaine, une fois par mois, une fois par an. Il en est qui n'en mangent jamais. Même chose pour la consommation du vin. Les trois cinquièmes de notre population y sont étrangers. «Prendrons-nous les salaires? c'est encore un de ces points sur lesquels il faut venir sonder les profondeurs du paupérisme. De quels salaires s'agit-il? Hélas! il n'est pas besoin de le dire, des plus bas, des plus insuffisants. Or veut-on en connaître les chiffres? Quand on oublie ce qu'ils ont été jadis, et qu'on les considère en eux-mêmes, ils ont quelque chose d'attristant. Le salaire d'un manouvrier agricole est, en moyenne, de 1 fr. 50 c. par jour de travail. Le total des

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jours de travail ne dépasse pas 200 par an, c'est en tout 500 fr. pour le revenu de l'année, 5 fr. 77 c. par semaine, 82 c. par jour à vivre. En comptant la dépense et le travail de la femme et des enfants en état de travailler, ce sera par famille, et par jour de 1 fr. 50 c. à 2 fr., et par chaque membre, dans chaque famille, à peu près 35 c. Dans l'industrie manufacturière, salaires plus élevés , mais fatigues bien plus grandes. Là, avec des journées de travail de douze à seize heures par jour pour les adultes, de six à douze heures pour les enfants, nous n'arriverons encore, en moyenne, qu'à 2 fr. pour les hommes, à 1 fr. pour les femmes, à 55 c. pour les enfants. A 500 jours de travail par an, c'est annuellement 600 fr., 500 fr., 105 fr.; par semaine, 11 fr. 50 c, 5 fr. 75 c, 2 fr.; par jour effectif de dépense, 1 fr. 65 c, 85 c, 28 c, et tout compté, homme, femme, enfants, par famille et par jour, 5 fr. 6 c, et 75 c. par chaque membre dans chaque famille. Encore sont-ce là des chiffres moyens qui s'abaissent d'un quart, d'un tiers pour certaines industries malheureuses, les tisserands, par exemple, les fabricants de bas, qui s'abaissent, dans toutes les professions, pour les ouvriers inférieurs, et surtout pour les femmes. Les brodeuses, dont nous avons parlé, ne gagnent que 75 c. à 1 fr. avec leurs journées de seize à dix-huit heures de travail. Les dentellières, les fileusès, gagnent 50 c., 50 c. par jour. Certes, malgré les augmentations conquises, ces chiffres sont bien encore des chiffres de paupérisme.

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«Or, en regard de ces eh étives ressources, plaçons donc les dépenses nécessaires, impérieuses, inévitables, sous peine d'atteinte grave à la vie. En face du salaire, toujours seul pour subvenir à tout, toujours faible, impuissant, précaire, plaçons les besoins multiples, incessants; plaçons les prix des choses. 11 faut se loger : plus le loyer est étroit, incommode, malsain, mortel, à proportion plus il coûte, et la progression est énorme. 11 y a longtemps qu'on Ta remarqué. On sait comment l'Assemblée constituante, si réservée, si prudente, en établissait l'échelle rapidement ascendante, dans les bases qu'elle adoptait pour la contribution mobilière. Les caves de Lille ne se louent-elles pas jusqu'à 2 fr. par semaine? Ainsi en est-il partout. L'achat au détail tierce les prix de toute denrée. Le salaire y succombe, et comment suffirait-il? Nous avons, en moyenne, dans l'industrie, 3 fr. de salaire par famille et par jour. Or un kilogramme de basse viande coûte 90 c; un kilogramme de pain coûte, en temps ordinaire, 25 c, 30 c.; en temps de cherté, 45 c., 50 c., et il en faut, non, je me trompe, il en faudrait par jour, avec la fatigue du travail, 6 à 800 grammes, en moyenne, par personne, soit pour une valeur de 2 fr. à 2 fr. 50 c. par jour. Que dire du bois qui vaut 12 fr. le stère ; des vêtements, du luminaire? Que dire bien plus encore du vin, qui vaut 60 c. le litre; du sucre, qui coûterait 80 c. le kilogramme; du thé, du café, denrées fortifiantes, saines, mais inabordables, mais dont l'usage ne vient pas môme à la pensée? Aussi, le malheureux

arrive-t-il à des budgets impossibles, comme celui, par exemple, que recueillait à Lille même, en 1848, un missionnaire de l'Académie des sciences morales et politiques ^

«Après cela, jetez, dans une existence pareille, une maladie qui suspend le salaire trente jours, dix jours, deux ou trois jours seulement, un chômage, un enfant déplus; les souffrances d'un biver plus intense, les angoisses d'une cherté de subsistances, les contre-coups d'une révolution politique. A part tout accident, et sur laquelle de ces pauvres existences ne s'en promène-t-il pas de douloureux, laissez, laissez survenir la vieillesse ; laissez les yeux s'affaiblir et s'éteindre, les forces décroître, les mains tremblev; tout cela refusant ou gâtant le travail, et rejetant le malheureux du haut rang que son habileté avait conquise dans l'atelier, aux grossiers ouvrages, aux demi-salaires, et voyez ce que peut alors devenir la vie attristée, humiliée à tous les instants, assistant tout entière à l'affaiblissement d'organes qui lui échappent jour à jour; aux prises avec plus de privations encore, alors qu'elle pouvait bien croire qu'il n'en était plus d'inconnues, et au moment où l'affai-

* Blanqui, des Classes ouvrières en France. Budget d'un chevilleur de Lille : gain du chef de famille, 2 Ir, par jour; de la femme, 10 à 15 c.par jour. Les quatre enfants àrécoleou à Tasile. Dépense par semaine : 24 kilos de pain bis à 22 c. i/2, 5 fr. 40 c.; débris de viande, trois fois par semaine, 75 c; beurre pour le chef de famille, 50 c.; fruits et mélasse pour la fenune et les enfants, 80 c.; pommes déterre et haricots, 1 fr.; lait, 55 c ; loyer de la cave, 1 fr. 50 c; c'iiybon, 1 fr. 35c.; savon et éclairage, 1 fr. 10. — Total delà dépense pour la semaine, 12 fr. 75 c. Aux recettes s'ajoutaient quelques secours en pain et en vêlements.

blissement même réclamerait plus de soins, moins d'efforts, veux-je dire, et moins de souffrances. Voilà pourtant le sort commun des malheureux voués à la misère, à moins que les privations mêmes, les fatigues ou les accidents souvent mortels du travail, n'emportent la vie avant ce terme extrême, ou que l'hospice ne leur prête pour un moment, vers la fin, sa triste et humiliante, quoique bienfaisante hospitalité ^ w

M. Modeste croit que le paupérisme est un mal qui s'en va. Nous voudrions le croire avec lui; mais, comme nous voyons les causes qui le produisent, causes qui sont surtout de l'ordre moral, grandir et s'implanter de plus en plus dans les masses, nous ne pouvons nous défendre des plus sérieuses appréhensions. M. Modeste nous paraîtsousl'empire d'un double sentiment: un désir très-vif devoirle sort des classessouffrantes s'améliorer, et une confiance illimitée dans la puissance du progrès purement rationnel del'humanité.Cessentiments le portent à espérer contre toute espérance. Sans doute Dieu a fait les nations guérissables, mais c'est à la condition qu'elles iront chercher en lui, par le renoncement, le remède à leurs maux. Tant que l'homme persistera à ne s'appuyer que sur lui-même, il verra se perpétuer et grandir dans la société la misère, fruit de l'orgueil et des désordres qu'il enfante.

Quoi qu'il en soit, M. Modeste reconnaît la gravité du mal dans le présent, ainsi que la vivacité des crainles

* État actuel du paupérisme, I™ partie, p. 89 à 94.

qu'il inspire à la société, et il résume en ces termes ses appréciations : a Nous avons recueilli les préoccupations de l'opinion publique à l'endroit du paupérisme; nous en avons constaté la vivacité, mêlée d'inquiétude et d'effroi, sentiments par malheur trop justifiés; justifiés plus que jamais, faut-il dire, à notre époque, par les conséquences terribles que la misère y a revelues. Nous avons remarqué que le motif principal, à ce qu'il semble, de cet effroi et de cette inquiétude, c'est la pensée cachée au fond des âmes et puisée dans la première apparence des faits, que le mal du paupérisme, mal inconnu , mystérieux, différent de tous les autres, résiste et grandit même peut-être sous l'emploi des moyens employés pour le combattre, pour le conjurer ou le guérir.,. Nous avons voulu savoir à quel point en sont encordes choses, et nous avons essayé d'établir cet état présent du paupérisme avec autant d'exactitude et d'étendue que le comportaient les données de la statistique et surtout les forces de celui qui les consultait ici. Ce tableau, nous l'avons édifié avec détail, d'abord en embrassant l'aspect général des faits, puis en y distinguant des parties importantes, des situations tranchées; celles du Nord et du Midi, des villes avec l'industrie, des campagnes avec le régime agricole, celles des enfants et desfemmes, situations auxquelles ilfallaitfaireuneplace à part, sous peine de faillir à la connaissance d'aperçus indispensables. Partout et sous la réserve de différences assez profondes, nous avons rencontré, malgré les progrès accomplis, de grandes douleurs, de grands dan-

gers, d'immenses rédemptions à déterminer ou à faire, intéressant à la fois la conscience, l'honneur et la sécurité de la société; et le paupérisme nous est bien apparu dans toute la vérité du mot par lequel nous avions ouv^ert cette étude : il est bien à présent pour nous une plaie, une plaie qui souffre et qui dévore^ . »

Voilà pour le côté matériel de la question. Mais pour le côté moral qui est le plus important, puisque là est la source du mal, les faits sont plus évidents encore, les aveux plus explicites et plus concordants. Là- dessus toutes les opinions se rencontrent; on peut dire qu'il n'y a qu'un cri. c< Très-communément chez nous, disait, il y a plus de vingt ans, M. Yiliermé, dans l'état actuel des choses, les ouvriers des manufactures manquent de sobriété, d'économie, de prévoyance , de mœurs, et bien souvent ils ne sont misérables que par leur faute. Cernai n'est pas nouveau , mais il est plus grand que jamais*. »

M. Villermé conclut avec raison que, si la misère se fait encore dans la vie des po[)ulations ouvrières une si large place, malgré les grands progrès accomplis dans la richesse depuis cinquante ans, il faut surtout l'attribuer aux vices qui tiennent ces populations sous leur joug.

Le mal dont M. Villermé signale les redoutables progrès n'a fait que grandir depuis vingt ans, et l'on pourra juger de son intensité par l'effroi et le dégoût qu'il inspire aux écrivains qui ont le plus récemment

» État actuel du paupérisme, V partie, pages 4G7 à 1C9. * Tableau de Vélal des ouvriers, tome If, p. 551 .

ëludié la situation des classes ouvrières. M. Modeste le caractérise en ces termes: « Pour l'immoralité, on le comprend, point de statistique; les faits qui la constituent échappent presque tous par leur nature au dénombrement;mais, par malheur, leschosesparlent assez d'elles-mêmes. Qui a vu une fois le personnel d'une grande manufacture, par exemple, ne méconnaîtra, n'oubliera jamais à quel point les mœurs en sont perdues. Là plus de pudeur , plus de réserve d'aucune espèce. Nonseulement les lois morales sont fotilées aux pieds, mais souvent elles ne sont même plus senties. La dépravation gagne jusqu'aux enfants. Elle éclate partout en manifestations repoussantes dans les habitudes, les traits, les gestes, la santé, le langage. Combien peu de femmes sont respectées! Combien peu dignes de respect! Combien d'absolument perdues par la contagieuse corruption des ouvriers, par la complicité, la provocation, ou même par les odieux abus de pouvoir des contre-maîtres ei des maîtres! Chezcombien de ces êtres, nés pour une meilleure destinée, le sentiment du droit ne s'efface-t-il pas, après celui de l'honnêteté? Combien n'en voit-on pas glisser, delà corruption des mœurs jusque, et jusque par delà, l'improbité M »

M. Audignnne, qui a observé de près, durant les dernières années, les classes ouvrières, accuse les mêmes impressions. c< Par rapport aux mœurs proprement dites, dèsqu'ona pu, àl'aided'observationspersonnelles,

' État actuel du paupérisme, l™ partie, page 106.

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voir en quelque sorte s'épancher le fond des âmes, el prendre les portraits sur le vif, une première impression se fait sentir. Ce n'est pas une impression satisfaisante. Non que nous voulussions dire qu'en traçant le tableau général de la moralité pubfique, il fût juste de porter sur ce point précisément les ombres les plus épaisses; mais en ce moment nous n'avons à nous occuper que de celui-là. Le trait qui s'y dessine de la façon la plus marquée, c'est l'insouciance pour ce qui concerne les mœurs. On n'y découvre communément aucune réserve. La pudeur, cet instinct par lequell'homme se distingue de tous les êtres animés, et qui atteste la conscience qu'a l'âme des imperfections de la nature humaine, sembleavoir été presque entièrement abdiquée. Des dérèglements éhontés sont regardés comme des faits tout simples... Nous ne voudrions, ni étendre également ces observations àtous les districts manufacturiers, ni les réserver exclusivement pour les localitésvouéesà la grande industrie. Contentons-nous de dire qu'elles s'appuient sur des faits positifs assez nombreux, pour qu'en prenant l'état des mœurs dans son ensemble, on soit obligé de reconnaître qu'il n'a généralement pas éprouvé, dans la période ci-dessus spécifiée (1848 à 1858), des améliorations bien sensibles \ »

Quand les mœurs sont perverties à ce point, quand on est arrivé à un pareil oubli de toute pudeur et de toute dignité humaine, il est impossible que les vices

* Les PopulaLîons ouvrières, tome II, p. 405, 2' édit.

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de toute espèce, et les crimes qui en sont la conséquence, ne prennent pas des proportions alarmantes. Cette statistique du désordre et du crime serait longue à exposer; nous nous bornerons à reproduire le résumé succinct et Hdèle qu'en a fait M. Diifau, dans son excellent Essai sur la science de la misère sociale :

« Le fait général d'une immoralité progressive parmi les classes laborieuses des villes et des localités rurales qui les entourent ne saurait être contesté. Recueillons à cet égard quelques témoignages irrécusables. On comptait en France, dans les premières années du siècle, environ 42,000 de ces naissances illégitimes qui attestent l'abandon delà famille, l'oubli des saintes lois du mariage. Le chiffre s'est élevé en 1848, pour un territoire bien moins étendu, à 65,625. En vingt années le nombre des enfants trouvés s'est accru de 55,769 à 150,945!

« L'augmentation des cabarets et cafés, des lieux de prostitution de bas étage, a marché dans des proportions non moins rapides. D'après le rapport de M. de Watteville sur l'état du paupérisme, on compterait dans ce pays près de 350,000 cabarets et cafés où sont consommés, en chiffres ronds, 11 millions et demi d'hectolitres de vin et 800,000 hectolitres de spiritueux, représentant une somme de 520 millions, c'est-à-dire un peu plus de 9 fr. par individu. Mais l'auteur ajoute que, si l'on défalque les femmes, les enfants et les personnes sobres, la quote-part des individus qui restent doit être décuplée. Qu'on calcule quelle somme est prélevée par

no DE LA RICHESSE

celte consommation sur la rétribution du travail, et par conséquent combien elle doit cruellement peser sur l'existence de la famille laborieuse !

« Consultons les précieux comptes rendus de la juslice criminelle, qui ont jeté tant de jour sur le développement d'une catégorie de faits moraux ; nous voyons que, de 1825 à 1852, les crimes contre les personnes qui présentent la plus forte augmentation, sont précisément ceux qui accusent le plus ce déplorable progrès de l'immoralité publique, à savoir : les attentats à la pudeur, notamment ceux dont les enfants âgés de moins de seize ans sont les victimes; le nombre des accusations pour ce genre de crimes, qui dénotent tant de perversité, a été en moyenne, de 1826 à 1850, de 136, et de 595 de 1851 à 1854, c'est-à-dire qu'il a plus que triplé. On sait qu'ici la presque totalité des accusés sortent dts rangs populaires.

« A ces signes, à d'autres encore qu'il serait facile de grouper ici, mais que chaque lecteur peut facilement recueillir lui-même, on reconnaît donc sous ce rapport une marche descendante ^ »

En constatant cet accord des écrivains les plus compétents, sur l'étendue et la profondeur de la démoralisation des classes ouvrières en France, il faut se garder de généraliser leurs observa l'ions. Il y aurait injustice à ne pas reconnaître qu'il existe à cet égard de grandes différences, entre les diverses régions d'abord, puis entre

*Chap.ii,§2.

DANS Li:S SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. IH

les diverses classes de travailleurs d'une même région. Le Midi est moins gravement atteint que le Nord, et dans le Nord les campagnes et l'industrie agricole le sont bien moins que les villes et l'industrie manufacturière. Cette supériorité du Midi sur le Nord, quant à la moralité, peut tenir, sans doute, en partie, à certaines conditions extérieures du travail; mais il est évident, pour tout observateur impartial, qu'elle tient surtout à ce que, dans le Midi, les croyances religieuses, avec les habitudes de renoncement qui en sont la conséquence, ont conservé leur empire sur la vie des masses, tandis que dans le Nord leur salutaire influence a trop souvent cédé devant les influences délétères de l'industrialisme. N'est-ce point là aussi la raison de la différence qui se remarque dans le Nord entre les villes et les campagnes, celles-ci plus étrangères à l'industrie, étant restées plus fidèles à la foi et aux mœurs des peuples chrétiens? Celte différence que tout le monde reconnaît, M. Blanqui la fait particulièrement ressortir en des termes qui constatent une fois de plus l'horrible démoralisation des populations manufacturières : « Il est évident qu'il existe une différence énorme entre la condition des ouvriers du Midi et celle des ouvriers du Nord. On ne saurait contester non plus que, dans la région du Nord , les ouvriers des industries mécaniques, et principalement ceux de la filature et du tissage, ne soient plus malheureux que les autres, et parmi eux, les ouvriers des villes beaucoup plus que ceux des campagnes. C'est dans cette catégorie de travailleurs que les femmes

souffrent le plus et courent le plus de dangers; c'est là qu'il est fait le plus funeste abus du travail des enfants, et que la génération actuelle est attaquée sans pitié dans sa fleur. C'est dans cette région industrielle que s'exercent principalement les ravages de l'immoralité, de l'ivrognerie, des mauvaises passions; c'est là qu'existe en permanence ce déplorable enseignement mutuel de tous les vices, où les vieux corrompent les jeunes, où les deux sexes subissent l'un et l'autre les plus fîicheuses influences ^ »

Le progrès des convoitises de toutes sortes, des convoitises de l'esprit, de l'ambition, de l'orgueil, de la vanité, et des plus grossières convoitises des sens, accompagne donc le progrès de l'industrie. L'industrialisme chasse du cœur des hommes tout esprit de renoncement et, par là même, l'ouvre à toutes les convoitises. Le fait confirme ici ce que nous avait révélé l'analyse des facultés et des penchants de l'homme. Le triomphe de l'orgueil amène inévitablement la tyrannie des sens. Que l'orgueil soit présentement le caractère marquant de la situation morale des classes inférieures, c'est ce dont personne ne doutera parmi ceux qui ont observé avec quelque attention leurs allures, même sans pénétrer bien avant dans leur vie. Ceux qui se sont donné la mission de scruter les faits intimes de leur existence rendent, sur ce point, des témoignages qui ne souffrent point de contradiction. A dix ans de distance, deux

* Des Classes ouvrières en France, p. 191 .

hommes qui font autorité en pareille matière ont constaté les mêmes faits et exprimé les mêmes appréhensions.

En 1848, M. Blanqui disait : « Un sentiment d'orgueil s'est emparé des classes ouvrières et les domine à leur insu. Elles ont assez d'instruction pour apprécier le côté fiaible des institutions humaines, et elles n'en ont pas assez pourries réformer d'une manière sérieuse et durable. Le préjugé funeste de la souveraineté absolue de la force les aveugle au point de leur faire croire qu'on peut tout oser, tout tenter, tout refaire, par la seule supériorité du nombre. La résistance des faits et des lois éternelles les irrite et les exaspère, et elles traitent volontiers en ennemis les hommes éclairés qui représentent l'opposition froide et sévère de la raison ^ » En 1858, M. Louis Reybaud formule le même jugement : c( L'ouvrier ne se résigne plus à être et à paraître ouvrier; il aspire à mieux, vaguement, sans but bien défini; il a sa chimère, et, quand les déceptions arrivent, il s'en prend au patron, aux riches, au gouvernement, à la société, à tout le monde, excepté à lui-même... Il a sur l'industrie, sur la politique, sur les événements, des idées à lui qu'il tient à exprimer; il ne veut paraître indifférent à rien de ce qui touche les classes qui lui sont supérieures. C'est toujours le même sentiment : sortir de sa sphère et viser plus haut. Cette situation est nouvelle, et il vaut mieux lavoir en face que la nier;

* Des Classes ouvrières en France, p. 248.

elle explique le trouble des relations qui existe, sur bien des points, entre ceux qui commandent le travail et ceux qui l'exécutent, les incompatibilités, les malentendus qui pourraient, à un jour donné, aboutir à de graves désordres. L'ouvrier, pour se résumer en un mot , a pris de l'ambition. Cette ambition, d'où lui est-elle venue, et parviendra-t-on à l'éclairer et à la régler'? » Telle est la misère en France, circonscrite, il est vrai, la plupart du temps, dans les contrées manufacturières, mais s'étalanl dans ces contrées sous les traits les plus hideux; mal très-grave assurément, dans le présent, mais qui apparaît bien plus grave encore quand on se demande si, par l'invasion incessante des causes morales qui l'engendrent, il ne finira point par gagner les populations restées saines jusqu'aujourd'hui. L'industrie a ses souffrances matérielles, inhérentes à la nature même de ses travaux; elle a ses causes de démoralisation inséparables de sa constitution même; mais ces causes n'ont rien de fatal ni rien d'invincible. La misère qu'engendre l'industrie aurait-elle l'intensité, la profondeur et l'universalité que tout le monde lui reconnaît, si les mœurs appuyées sur la foi trouvaient, dans l'esprit de renoncement, une force de résislance proportionnée aux pernicieuses sollicitations de la vie industrielle? Otez à l'ouvrier l'orgueil et les grossiers appétits des sens qui l'entraînent aux dépenses de luxe, à l'ivrognerie, aux désordres de toute espèce; donnez-

* De la Condition des ouvriers en soie. Voir le Journal des Économistes, 2« série, tome XIX, p. 225.

lui rattachement à la famille, l'esprit de travail, de prévoyance, d'économie qu'inspire la morale chrétienne; donnez en même temps aux riches, aux maîtres qui emploient l'ouvrier, l'esprit de modération et de charité que prêche le christianisme; par cette réforme morale des grands, écartez des petits les pernicieux exemples, les coupables provocations et les honteuses exploitations; en un mot, faites disparaître de la vie sociale toutes ces mauvaises passions, tous ces appétits désordonnés, toutes ces cupidités insatiables qui sont le fond de l'industrialisme; et alors le travail, sans doute, pourra être rude encore et la vie de l'ouvrier assez pauvre, mais la misère aura disparu ou sera réduite à ces proportions dans lesquelles elle n'est pas plus à redouter pour les sociétés que l'inclémence du ciel ou les accidents de la vie physique de l'homme. Supposez, au contraire, que l'esprit de paganisme industriel qui dévore la plupart de nos villes envahisse les campagnes, n'y produira-t-il pas, sous des formes différentes, des maux semblables? Et, dans bien des cas, ne peut-on pas suivre la trace de ces envahissements et de leurs redoutables conséquences?

La France ne donne pas une idée exacte de ce que peut devenir une société dans laquelle l'esprit d'industrialisme a envahi toutes les classes. Grâce à l'action puissante du sacerdoce catholique, grâce aux efforts incessants de la charité, et grâce aussi à ce fond de mœurs chrétiennes que la France a toujours gardé, même au milieu de ses plus graves égarements, l'indus-

trialisme n'a fait jusqu'ici que l'effleurer. Que deviendrait-elle si, obéissant aux sollicitations devant lesquelles elle semble aujourd'hui faiblir, elle laissait pénétrer dans ses mœurs cet esprit si opposé à ses traditions et à son génie? Pour le savoir, il faut considérer ce qu'est la misère dans celle de toutes les sociétés contemporaines où l'industrialisme s'est le plus fortement implanté, et de laquelle il s'est répandu sur le reste de l'Europe : dans la société anglaise.

Par le caractère de ses habitants, par la nature de son sol, par sa situation géographique et par la configuration de son territoire, l'Angleterre avait reçu de la Providence tous les dons qui rendent les peuples aptes à toutes les prospérités de l'ordre matériel. Son génie politique lui a assuré la constitution la plus favorable à l'expansion du travail dans toutes ses applications. D'oii vient donc que cette nation qui semblait, entre toutes, la moins faite pour connaître les épreuves delà misère, les subisse plus qu'aucune autre? Pour nous, qui cherchons, plus haut que Tordre puremen t matériel, les faits qui décident de la destinée des peuples, la raison de celte contradiction est facile à trouver. L'Angleterre, tout en gardant dans la vie extérieure les habitudes chrétiennes que l'influence de l'Église catholique lui avait données, a laissé s'altérer chez elle l'esprit chrétien. Un indomptable orgueil, une passion insatiable pour les jouissances de la matière, l'ardente soif du gain, ont pris dans ses mœurs la place de la sage modération et de l'activité calme et féconde qu'inspire le

christianisme. L'Angleterre protestante a secoué le joug du renoncement chrétien, et elle porte le joug cent fois plus pesant de la cupidité. De là tous ses maux ; de là cet assemblage de la plus étonnante richesse avec la plus étonnante misère; assemblage monstrueux qu'on avait pu voir au temps des grandes corruptions païennes, mais dont le retour semblait impossible depuis que l'Église catholique avait rendu au monde la charité avec la justice.

A la fin du dix-septième siècle, le célèbre Locke, dans un rapport du bureau de commerce dont il était membre, montrait le paupérisme comme un fardeau de plus en plus lourd pour le royaume, et il faisait remarquera que le mal ne provenait ni de la rareté des denrées, ni du manque d'emploi pour les pauvres, puisque la bénédiction de Dieu avait répandu sur ces temps une abondance non moins grande que sur les temps antérieurs. » Il concluait que la cause de cet accroissement du paupérisme était « dans le relâchement de la discipline et la corruption des mœurs'. » Un publiciste anglais de notre temps, M. Nicholls, fait une remarque semblable pour la fin du dix-huitième siècle : « Nous voyons, dit-il, qu'à cette époque le commerce, la richesse et les ressources du pays augmentent plus rapidement encore que la population, et que des progrès notables sont accomplis dans la science, dans la littérature et dans les arts utiles. Et cependant la condition de la grande masse du

* Cité par M. Pashley, Pauperism and poor laws, p. 235.

peuple ne va point de pair avec ces progrès, puisque le mouvement ascendant du prix des subsistances précède continuellement l'élévation du taux des salaires. Le déficit est comblé, pour la plus grande part, par la taxe des pauvres, qui s'accroît très-rapidement et qui devient un fardeau intolérable pour les contribuables, en même temps qu'une source de démoralisation pour la classe ouvrière ^ » On peut dire avec un des écrivains contemporains de l'Angleterre qui ont le plus approfondi l'état social de leur pays : a La misère grandit avec la grandeur même de rAngleterre\ »

Ce qui était vrai de l'Angleterre il y a un siècle l'est encore plus aujourd'hui. Le fait matériel de la misère dans le royaume-uni est aussi incontestable, et les causes morales qui l'engendrent plus palpables que jamais. Ayant d'en venir aux preuves de détail, citons deux témoignages décisifs : le premier est de Mac Culloch. Cet économiste, l'un des plus renommés de l'Angleterre, a employé toute sa vie à l'étude de l'état social de son pays y et il n'a jamais passé pour chercher à en assombrir la peinture. On verra, par les termes dont il se sert pour constater le mal, quelles appréhensions il en éprouve. « Il est douteux, dit-il, que la condition de la partie de notre population livrée au travail n'ait pas empiré depuis vingt-cinq ans. En tout cas, il n'est que trop certain que cette condition ne s'est élevée en rien

* History of the english poor law, by sir George NichoUs, late poor hw coiiimissionner, and secretary of the poor lawboard, II, p. 140. *M. Pashley, Poor law, etc., p. 188.

dans la proportion des avantages conquis par les classes qui se trouvent placées au-dessus d'elle. Et pourtant, par cela que les pauvres qui travaillent forment la majorité de la population, leur condition est un objet de la plus haute importance, non-seulement par rapport à leur propre bien-être, mais aussi par rapport à celui de toutes les autres classes. La misère et l'abjection d'une classe très nombreuse {of any very large class)^ surtout lorsquelle présente un contraste frappant avec la puissanle richesse et le luxe extravagant d'une partie des classes supérieures, constitue un état de choses fort peu enviable, et d'où ne peuvent manquer de sortir la désaffection, la sédition et des troubles de toutes sortes^ » L'autre témoignage est extrait de la Revue d'Edimbourg : c< La vérité est que le mal dont souffrent les classes ouvrières est essentiellement un mal moral, et que ce n'est que dans l'ordre des causes morales qu'on peut trouver le moyen de le guérir. Doublez demain le salaire du travail, toutes choses restant les mêmes, le mal n'en serait pas diminué, peut être même serait-il aggravé. Nous ne voulons pas dire qu'il n'y ait pas bon nombre de travailleurs pour qui l'existence convenable soit impossible avec les salaires actuels; mais nous affirmons que la source principale de la misère de la classe des travailleurs est dans leur démoralisation; et qu'aussi longtemps que cette cause subsistera , quoi qu'on fasse pour améliorer leur condition, soit en éle-

* A irealise on the principles of taxation. London, 1845, p. 394.

vant leurs salaires, soit en abaissant le prix des subsistances, elles rendront vains tous ces efforts, par leurs vices et leur imprévoyance ^ »

Avant d'aborder les faits particuliers, il est une objection qu'il importe de prévenir. La plupart des économistes n'établissent-ils point, par les cbiffrcs de la statistique, que les salaires des ouvriers anglais sont supérieurs aux salaires des ouvriers du continent, et notamment aux salaires des ouvriers français? D'abord, quand il en serait ainsi, comme la misère est chose essentiellement relative, qu'elle dépend des habitudes et surtout de la moralité des populations, bien plus que de l'étendue de leurs ressources matérielles, la question ne pourrait pas être tranchée seulement par les chiffres. En outre, quelle foi faut-il accorder à ces chiffres? Que sont ces chiffres sinon de ces moyennes, si chères aux statisticiens et si peu concluantes, bien qu'elles soient propres à faire illusion aux esprits inattentifs ou inexpérimentés? Une moyenne suffisamment élevée des salaires ne peut-elle pas répondre à un état de choses où un petit nombre d'ouvriers, doués d'une habileté particulière, perçoivent des salaires exceptionnels, tandis que la masse ne perçoit que des salaires insuffisants? Puis, si les salaires sont élevés, durant les périodes de grande activité industrielle , jusqu'où descendent-ils durant les périodes de ralentissement ou de chômage? Ne faudrait-il pas , pour être dans le vrai, prendre la

« Edimburgh Review, Church and state éducation. iu\^, 1850, \\ 100.

moyenne entre les diverses périodes? Le seul procédé qui conduise, en pareille matière, à des conclusions sûres, est Tétude de la vie des classes ouvrières prise dans sa réalité, au point de vue moral et au point de vue matériel. C'est le procédé qu'ont suivi, dans ces derniers temps, les observateurs les plus expérimentés et les plus autorisés, notamment M. Villermé et M. Leplay, et les résultats obtenus par ce procédé sont les seuls auxquels on puisse accorder quelque confiance ^

Cette difficulté écartée, venons au fait. En Angleterre, à la différence du continent, la misère de l'agriculture et des campagnes rivalise avec celle des villes et de l'industrie manufacturière. Il importe toutefois d'examiner à part l'une et l'autre à raison des traits particuliers qui les caractérisent. Nous commencerons par l'industrie manufacturière, concentrée la plupart du temps dans les villes. 11 y a ici avant tout une observation générale à faire, laquelle résulte de l'ensemble des témoignages sur l'état des classes manufacturières. C'est que toutes les villes où s'exerce l'industrie, quelle que soit leur population, sont livrées au même mal, au mêmedénûment, à la même corruption. Ce que nous

* Un observateur très-sagace, qui a étudie de près TAngleterre, M. Lcmirc, insiste sur ces considérations. (V. Coup (l'œil sur L'Angleterre, p. 75.) Nous ne connaissons pas de livre qui donne une idée plus vraie et plus complète de la misère en Angleterre ; il n'est pas une de ses assertions qui ne se trouve confirmée par les documents et les témoignages anglais les plus irrécusables. Si nous ne le citons pas plus souvent, c'est parce que nous tenons à établir ce que nous avançons, surtout par les aveux mêmes des Anglais.

rapporterons de quelques-unes peut donc, sans hésitalion, s'étendre à toutes ^ Un des signes les plus frappants, et un des symptômes les plus sûrs de la misère^ est le mauvais état des logements des classes ouvrières en Angleterre. Les logements des classes manufacturières dans les villes présentent, à la fois, tous les caractères du plus affreux dénûment et de l'oubli le plus complet de toute dignité humaine. Nous ne dirons rien de ces garnis (lodging-houses)^ dans lesquels un grand nombre d'ouvriers passent la nuit dans les villes. Ils ont été souvent décrits, et rien n'égale le dégoût qu'inspire la peinture de ces lieux d'infection morale et matérielle ^ Nous ne parlerons que des ouvriers qui ont une demeure fixe. « Dans toutes nos grandes villes, dit M. Kay, et particulièrement dans les villes où s'exerce l'industrie manufacturière, il y a, sous les maisons des petits commerçants et des artisans, un grand nombre de caves qui sont habitées par des masses de pauvres. Chacune de ces caves-maisons contient au plus deux pièces, et très-souvent, habituellement même, dans beaucoup de villes, une seule pièce. » Yient ensuite une description de l'état matériel de ces caves, d'après un rapport de la commission de l'état sanitaire des villes, qui nous les montre basses, étroites, humides, presque entièrement privées d'air et de lumière. Mais la disposition maté-

* Cette remarque a été faite par M. Léon Faucher, qui Tappuie de chiffres décisifs. V. Études sur l'Angleterre, 1" édit., tome l, p. 384.

2 V. Kay, The social condition and éducation oftiiepeople in England and Europe, \o\. I, p. 430.

rielle n'est rien ici en comparaison de l'horrible promiscuité dans laquelle vivent les habitants de ces fétides demeures. « C'est une chose assez ordinaire que deux, trois, et quelquefois quatre familles, vivent et dorment ensemble dans ces caves composées d'une seule pièce, sans distinction ni séparation quelconque pour les familles ou pour les sexes. Il est peu de caves où l'on ne trouve deux familles vivant ainsi ensemble comme des brutes. Elles ont quelquefois pour lit un matelas, mais souvent elles n'ont que de la paille jetée dans le coin de la cave sur la pierre humide et froide. Là, le père, la mère, les fils, les filles, sont pressés les uns contre les autres, dans un état de dégoûtante indécence. C'est pire que des chevaux dans une écurie. Souvent on trouve un homme dormant avec une femme, quelquefois avec deux femmes, ou avec déjeunes filles. Quelquefois on trouve dans le même lit des frères et des sœurs âgés de dix-huit, de dix-neuf et vingt ans; d'autres fois le mari et la femme partagent leur lit avec tous leurs enfants... Je tiens de quelqu'un qui avait visité ces sortes de repaires à Londres, qu'il y avait rencontré des hommes et des femmes dormant ensemble, trois ou quatre dans le même lit; que ces malheureux n'ont pas éprouvé le moindre trouble, ni la moindre honte, à être surpris dans une telle situation; qu'au contraire les remontrances que le visiteur leur adressait n'ont été accueillies que par des éclats de rire et des ricanements. .. Pour donner une idée du nombre de familles qui habitent des caves, dans plusieurs de nos villes, je dirai

qu'à Liverpool, en 1844, vingt pour cent des classes ouvrières, à Manchester onze trois quarts pour cent, à Salford huit pour cent, ont pour demeures les caves que j'ai décrites ^ »

Ce n'est pas seulement dans les caves que se rencontrent ces scènes de dénûment et d'immoralité; on les retrouve partout dans les quartiers habités par les classes ouvrières. « Les habitations des pauvres dans les rues retirées et dans les allées de nos villes sont aussi misérables qu'abjectes. Les enquêtes faites en 1849, durant l'épidémie du choléra, celles faites récemment par la mission de la Cité, par les correspondants du Morning-Clironicle et par des particuliers, nous ont révélé un état de choses qui déshonorerait un peuple de barbares... Même dans les villes manufacturières du Nord, où les maisons de la classe ouvrière sont en général supérieures aux misérables demeures des pauvres dans les grandes villes du midi de l'Angleterre, là même, ces habitations sont en grande partie misérables. Un grand nombre n'ont souvent qu'une chambre à coucher pour toute la famille, où le père, la mère, les frères et les sœurs dorment ensemble et souvent dans le même lit... Dans le Lancashire, magistrats, manufacturiers et ouvriers m'ont également affirmé que les conséquences morales de cet état de choses sont effroyables. Dans nos grandes villes de province, aussi bien qu'à Londres, c'est une chose assez ordinaire que de trouver

* V. Kay, The social condition and éducation ofthepeople in England and Europe, vol.I, p. 447 à 451.

deux, trois et même quatre familles, dormant dans la même chambre, sans que rien sépare les lits\ » - On peut se faire une idée des mœurs des populations qui habitent ces horribles repaires. c< Le mal ne fait que croître, dit M. Kay, et les choses vont de pis en pis. L'entassement et le mélange des sexes dans les chambres à coucher vont gagnant toujours, et produisent d'année en année de plus grands maux. L'adullère est ce qu'il y a de moindre dans la masse des crimes dont cette habitude est la source. Les magistrats, les ecclésiastiques , les médecins et les officiers des unions nous ont affirmé que les incestes, et d'autres crimes aussi énormes, deviennent de plus en plus communs parmi les classes pauvres-. »

L'ivrognerie est parmi les classes ouvrières de l'Angleterre un vice presque général, et s'allie presque toujours à des débauches plus coupables encore, a Les habitudes d'ivrognerie, dit M. Kay, envahissent la masse

* Kay, ibid., p. -455. — M. Kay s'étend longuement sur ce sujet et cite un très-grand nombre de faits à Tappui de ses assertions. — On peut voir dans le même sens un article du Quartcrhj Uevievj, the charities and the poor ofLondûu, n» 194, p. 412. — M. Pashlcy nous fait des habitations de la classe pauvre, d'après les documents officiels, un tableau tout semblable à celui qiu^ trace M. Kay. Voir Pauperism, etc., p. 40 à 52. — M. Eugène Rendu, qui a visité Londres avec une mission du département de Tinstruction publique, et qui ne dit rien « qu'il n'ait vu de ses yeux et vérifie par ses informations, » rapporte les mêmes faits. Voir de Vïnslriiction pri-r maire à Londres, p. 6 à 10. M. Lemire les a également signalés, p. 27 à 51, ainsi que M. Léon Faucher en divers endroits de ses Études sur r Angleterre. Ce sont des faits acquis.

* Social condition, etc., 1, p. 474.

de nos ouvriers et prennent une extension inconnue auparavant dans notre pays. Les loisirs du dimanche et de bien des jours de la semaine se dépensent dans les maisons de plaisir {pleasure-houses) .Les passions socialistes, avec toutes les théories politiques qui peuvent séduire un peuple ignorant, sont là entretenues et surexcitées. C'est là que se tiennent les clubs politiques ; c'est là que les démagogues prononcent leursharangues; c'est là que la moralité publique s'anéantit. Généralement parlant, les ouvriers n'ont pas d'aulre récréation ni d'autre amusement que la taverne , et la plupart du temps ils sont trop corrompus pour en désirer d'autres. Dans un grand nombre de tavernes et de cabarets des districts manufacturiers, on entretient des prostituées dans le dessein formel d'y attirer les ouvriers ^ »

Le premier magistrat du comté de Lanark , appelé à répondre devant un comité de la chambre des communes en 1838, disait que sur les 253,000 habitantsquecomptait alors la ville de Glascow, « il y en avait 80,000 aussi païens sous tous les points de vue que les Hottentols d'Afrique. Ils ont entendu dire qu'il existe un Dieu , mais

* Kay, Social condition, vol. I, p. 232. Des recherches très-scrii])Uleuses de M. Porter ont prouve « que la contribution que les classes ouvrières s'imposent à elles-mêmes dans le royaume-uni, en gin, en ivhis'.ij, et en rhum, est annuellement de 28,810,2081.; en Inères de toutes sortes, à Texception decellc consommée dans l'intérieur des familles, 25,583,1 05 1. ; en tabac à fumer et à priser, 7,218,242 1.; ces trois chefs font un total de 55,411,6151., somme égale à la totalité du revenu public annuel du royaume-uni.» Cité par PasMey, Pauperism, p. 104. — Voir, comme confirmation de tous ces faits, ce que disent: M. Lemirc, cbap. m, et M. Rendu, p. 8 à 12.

la religion n'a jamais eu aucune influence pratique sur leur esprit. Ils n'ont jamais été dans une église, ni dans aucun endroit où l'on parlât religion ou morale. Je pense que dix mille hommes de cette ville s'enivrent le samedi soir, restent ivres le dimanche, dans la stupeur le lundi, et retournent au travail le mardi.,.. L'observation forcée du dimanche a été, à mon avis, plus nuisible qu'utile dans les villes manufacturières d'Ecosse, parce que le peuple, n'ayant aucun autre moyen de distraction, fréquente ce jour -là les plus mauvais lieux*. »

La prostitution a pris, en Angleterre, des proportions qui dépassent tout ce qu'on voit dans les autres pays. Un livre publié à Londres, en 1857, par un médecin anglais, fournit la preuve, par son titre seul, des craintes que les esprits sérieux en conçoivent : The greatest ofonr social evils , prostitution. L'auteur a pris pour base de son travail un des appendices de l'ouvrage de M. Parenl- Duchâtelel, où il est traité de la prostitution en Angleterre. 11 s'efforce d'atténuer les faits accablants qui sont établis par l'écrivain français; mais il est, en définitive, contraint de les admettre dans leur ensemble. L'auteur anglais fixe le nombre des prostituées de Londres à 80,000; ce chiffre, quelque énorme qu'il soit, n'a rien d'exagéré. L'auteur s'est appuyé, pour l'établir, sur les témoignages les plus sûrs. Un inspecteur de police a af-

* First report fiom Ihe sclcctcommittee on combinations of workmcn, etc., ordcrcd by thc housc of comrnons to be priiited , 14 june 1858, Q, 2404-2568. — Cité par M. Monnicr, de f Action du clergé, II, p. 82.

firme à M. Rendu que Londres ne contenait pas moins

de 110,000 de ces misérables*.

Un autre symptôme qui révèle la profondeur de la misère morale du peuple en Angleterre, c'est le progrès effrayant des infanticides. Suivant M. Pashley, « il y a tout lieu de craindre que, par suite de la dégradation et de la misère des classes les plus pauvres, l'infanticide ne soit devenu un mal vraiment général. » L'auteur cite des cas où, à sa connaissance personnelle, ce crime avait été provoqué par le désir du père de percevoir la prime accordée par les sociétés qui ont pour objet de fournir aux frais des funérailles {Bitrial clubs), « il paraît avéré aujourd'hui , dit-il, que la mortalité des enfants, dans les classes pauvres qui font partie de ces sociétés, est décidément plus élevée que la mortalité moyenne des autres enfants, dans les mêmes lieux ^ »

Une correspondance de Londres, ipubViéeparï Univers , le 15 octobre 1859, donne, sur ces atrocités, les détails que voici : « Meurtre en gros des petits enfants, » Tel est

* The greatest ofoiir social evils, p. 25 et suiv. — Rendu, de Vlnslruciion primaire en Angleterre, p. 12, en note.

* Pauperism, p. 158. M, Kay foryiule les mêmes accusations elles appuie d'une série de preuves qui font frémir. Voir Social condition, etc., p. 433 à 447. Ces preuves sont tirées principalement du rapport de M. Chadwick, sur VÉtat sanitaire des pauvres. M. Chadwick est une des pîus grandes autorités de TAngleterre en ces sortes de questions. — Voir aussi les faits rapportés par M. Lemire et tirés des documents officiels ou des journaux anglais. — Coup d'œil sur V Angleterre, chap. iv. M. Lemire fait voir, également par des témoignages anglais, que les funérailles dégénèrent ordinairement en orgies, en sorte que, dans les populations abruties de TAngleterre, a les cérémonies les plus graves n'ont le don de réveiller d'autres pensées que celles des jouissances animales. » (P. 50.)

DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 129 le titre sous lequel sont publiées les révélations et discussions qui ont eu lieu ces jours-ci dans le conseil de paroisse de Mary-le-Bone, à Londres. L'attention du conseil deparoisse a été appelée sur ce sujet par un rapport de M. Wakley, coroner pour Middlesex. Il constate que, vu l'imperfection de la loi et les facilités laissées aux familles par les paroisses, des centaines d'enfants déclarés comme morts-nés^ mais réellemerit assassinée ^ remplissent les cimetièresde la capitale. Le docteur Bach h offner déclare que c'est là une question publique de la plus haute importance, et que le coroner, en mentionnant des centaines, reste de beaucoup au-dessous de la réalité. Les enfants légitimes sont ainsi mis à mort par leurs propres parents , mariés et pauvres. Mais il y a une autre espèce de meurtre légalisé pour se défaire des enfants naturels. Ils sont, parleur mère, mis en nourrice, chez des femmes appelées dry-nurses (nourrices à la main), avec la certitude qu'ils seront bientôt morts; les drynurses sachant parfaitement pourquoi ces enfants leur sont livrés.

c< Un morceau de papier, signé par n'importe qui, attestant que l'enfant est mort-né, suffit pour faire autoriser son enterrement au modeste prix d'une demicouronne (5 fr.). Cette somme, si modeste qu'elle soit pourtant, est épargnée par un grand nombre de familles. Elles envoient le corps au Work-House ^ sans frais aucuns, et le Work-House, à son tour, pour éviter les frais, fait mettre le petit corps à côté d'un grande dans le môme cercueil , faisan t ainsi double et très-utile emploi . >^ II. 9

Entre le père qui tue son enfant pour n'avoir pas à supporter les frais de son éducation, ou pour bénéficier sur les frais de ses funérailles , et celui qui le livre comme marchandise au premier venu , dans la seule vue d'être déchargé de l'obligation de le nourrir, la différence n'est pas grande. Si le premier de ces forfaits inspire plus d'horreur à la nature physique, le second révolte davantage, peut-être, le sens moral. Ce trafic des enfants, que nous ne saurions envisager sans horreur, se pratique à Londres, sur la place publique. M. Léon Faucher l'a trouvé décrit, avec toutes ses circonstances, dans un document anglais. « Entre Spitalfield et Bethnal-Green, sur une route dont l'accroissement de la population a fait une rue, se tient, les lundis et les mardis, entre six et sept heures du matin, un marché aux enfants. C'est un espace ouvert, où les enfants des deux sexes, de l'âge de sept ans et au-dessus, se présentent pour être loués à la semaine, ou au mois, par toute personne qui peut avoir besoin de leurs services... « Je « saisis l'occasion, dit M. Hickson dans son lumineux rap- « port sur la condition des tisserands, en Angleterre, de « visiter ce marché aux enfants, afin d'examiner plus en c( détail les faits dont j'avais entendu parler. Je trouvai « environ soixante-dix enfants réunis, la plupart accom- « pagnes de leurs parents. A peine arrivé, je me vis as- « siégé de sollicitations. — Voulez-vous un garçon, mon- « sieur? — Une petite fille, monsieur, pour le service c< de la maison? etc. Parmi les parents, plusieurs ne a semblaient pas être dans la misère. La mère d'un de

c( ces enfants qui, bien que âgé de quinze ans, n'avait c( jamais fréquenté une école, était la femme d'un bou- « tiquierqui jouissait d'une certaine aisance. Un autre (( enfant, dans ie même cas, appartenait à une famille c( de tisserands en velours, qui étaient occupés et qui a gagnaient de bons salaires \ »

Depuis les turpitudes et les misères de l'esclavage dans l'empire romain, le monde n'avait rien vu de pareil. Il faut remonter aux plus mauvais jours du paganisme pour retrouver une telle altération du sens moral. On ne s'étonne pas, après cela, que les écrivains anglais, qui se sont attachés à sonder cet abîme de souffrances et de vices, laissent échapper des cris d'indignation et de douleur, et que leurs plaintes soient d'autant plus amères que leur dévouement à la grandeur et à la pros- ])érité de leur noble pays est plus profond. C'est sous l'empire de ces sentiments que M. Kay résume, en ces termes, les misères des populations industrielles de l'Angleterre : « Je parle avec réflexion quand je dis que je ne connais pas de spectacle aussi ignoble, et, s'il m'est permis de me servir d'une expression si forte, aussi horrible, que les rues relirées et les faubourgs de nos villes anglaises et irlandaises, avec leur dégoûtante population; ces troupes d'enfants à demi vêtus, sales, grossiers, jouant dans la fange des ruisseaux; ces nombreux joa/ais du gin^ remplis de gens dont la figure et les mains attestent que leur chair est, pour ainsi parler,

* Ètudca mr V Angleterre , tom. I, p. io, T* ôdif.

15^2 Di: LA RICHESSE

toute pénétrée de liqueurs fortes, seule consolation qui soit laissée à ces pauvres créatures; ces malheureuses jeunes filles, que le manque de religion et d'éducation première a poussées au plus honteux et au plus misérahle de tous les métiers. Allez, lecteur, h Londres, à Manchesler, à Liverpool, à Preston, h Nor^vich, à Notlingham, à York, à Chester, ou dans quelque autre de ces grandes villes manufacturières et commerçantes qui accomplissent tant de progrès, et voyez si mes descriptions sont exagérées. Une promenade d'une heure dans l'une ou l'autre de ces villes suffira pour vous convaincre de leur affligeante vérité. Jamais maux plus graves n'oni davantage compromis la civilisation et la religion que ces grandes cités industrielles, telles qu'elles se sont constituées depuis un siècle. Si vous voulez sauver la civilisation, la religion, avec la moralité et le bonheur des peuples, il faut réformer vos villes '. »

La réforme des campagnes ne serait pas moins urgente, car là aussi la misère s'étale avec ses caractères les plus alarmants. « J'affirme, avec tristesse et avec une certaine honte, dit M. Kay, mais avec une pleine assurance, que nos classes agricoles sont plus ignorantes, plus immorales, moins capables de se créer à elles mêmes des ressources, et plus ravagées par le paupérisme, que celles d'aucun autre pays de l'Europe, si vous exceptez la Turquie, la Russie, l'Italie méridionale et quelques parties de l'empire autrichien ^ » Les faits

* Social condition of thepcoplc, l, p. 575 cl 574. ' Ibid., I, p. 559.

DANS LES SOiJKTl'S CHRETIENNES. I^o

qui établissent rexactitudc de celle assertion sont nombreux; une correspondance adressée de Londres à VUnkerSy du iO décembre 1S59, signale cette misère des campagnes de TAnglelerre en renionlant à une de ses causes principales : « Le nouveau mode d'exploitation de la terre a importé dans les campagnes l'organisation, les vices et la misère qu'engendre, dans les villes, le travail industriel. Le grand fermier est un capitaliste exploitant des milliers d'acres, jadis divisés en cinquante ou soixante fermes, oii régnait l'esprit de famille et les saines habitudes qu'il fait naître. A présent, le laboureur n'est plus qu'un simple journalier, à qui n'est point assuré le pain du lendemain, que rien n'attache au sol ni à son propriélaire. Au temps de la moisson, un spéculateur d'un nouveau genre loue les bras de ce laboureur nomade pour les sous-louer à bénéfice aux entrepreneurs de grande culture. Soixante, qualre-vingls familles son' ainsi menées au marché du travail de leurs bras, qui ne leur appartient plus. ï^eur salaire, ainsi réduit par la spéculation, sufllt à peine aux plus stricts besoins, et comme on dit ici : h hordly enoïKjh to keep body and soûl toiielhcr. C'est à peine assez pour faire tenir ensemble le corps et l'âme '. » Les témoignages î. boudent sur l'état misérable des classes

' Mac Culloch rocorinaît que dans les districts agricoles il se consomme {)e« de viajide. [Statislical acconnt of the Britisli empire, tome IT, j). 515, 3* édit. London, 1847.) L'augmentation qu'il signale dans celte consommation ne se rapporte donc qu'aux villes, et là encore c'est dans l'alimentation des classes mayennes que ce progrès s'est opéré, et tout fait croire que le peuple y est demeuré étranger.

ouvrières soumises à ce régime. Nous rapporterons les plus ciractérisliques, et l'on verra ce que l'agriculture manulaclurière, comme la nomme M. Léon Faucher, a l'ait de ces populations rurales, jadis si prospères, de la vieille et joyeuse Angleterre [tlie old merry Enghnid).

M. Pashley affirme que « la somme de souffrances et de dégradation morale, les atteintes h la santé et la réduction de la durée de la vie, auxquelles le travailleur de l'agriculture et sa famille sont exposés, en tant que ces maux doivent être attribués à des causes dont on peut prévenir l'action, l'emportent sur les misères de même nature qui ont si fort excité les sympathies publiques en faveur des populations des villes ^ »

Ici comme pour les villes, l'état des habitations de la classe ouvrière est un des signes les plus sûrs de la misère. Les habilaticns de la classe agricole offrent, au point de vue physique et au point de vue moral, un aspect aussi déplorable que les habitations de la population manufacturière. C'est le même encombrement, le même mépris de toute décence, la même promiscuité. Nous avons là-dessus encore le témoignage de M. Kay^ Nous citerons aussi comme témoignage, non point plus autorisé, on ne saurait en trouver, mais comme témoignage plus spécial, celui que rend M. Hammond, dans un travail couronné par une société d'agriculture, dont l'objet est d'étudier la condition morale

» Voir le clmpitrc xiv tout cnlier de l'ouvrage de M. Pashley, Pauperism and poor Imvn, dans lequel tous ces fails ^ont exposes et discutés. - Social condition of the peopJc, 1. 1, p. AVI à 577.

et religieuse des travailleurs de l'agricullure. Ses assertions sont de tout point conformes à celles de M. Kay el de M. Pashley^

L'aspect de ces populations répond entièrement à la misère de leur condition, et est une preuve de plus de cette misère. Tous ceux qui les ont étudiées s'accordent à nous les représenter comme offrant, par le désordre de leurs vêtements et la malpropreté de leur personne, tous les signes de ce dénûment et de cet abandon de soimême qui sont les caractères propres de la misère-.

Si l'on prend pour critérium les charges résultant de la taxe des pauvres, on verra que le paupérisme des campagnes va de pair avec celui des villes. M. Pashley en donne des preuves nombreuses. L'espace nous manquant pour les rapporter en détail, nous nous bornerons à citer ses conclusions. On a dit que les grandes manufactures de l'Angleterre sont des inventions qui ont pour but de créer deux sortes de produits : du coton et des pauvres. M. Pashley affirme que « pour cette production de paupérisme l'industrie de l'agriculteur anglais est sans rivale dans le monde. » En effet, il

* Farm servants and agricullural labourers : their moral and reli- (^ions condition. By the rev. Egerton D. Hammond. — Being an essai/ to wich the prize was awarded by the sitting bmrn agricidtural association. Londoii, 185C, p. 55 et 56.

L'autour du livre que nous avons cité plus haut, The greatcst of our social evils, prostitution, donne comme un fait général, surtout dans les campagnes, Tabsence de toute pudeur dans les familles. 11 attribue ce mal à rhabitude, plus générale encore dans les campagnes que dans les villes, du lit commun, — Voir particulièrement p. 59 et 40.

* Voir pour les détails Kay, I, p. 227 et suiv.

loC DE LA RICHESSE

établil par des chiffres que ragriculture engendre en Angleterre le paupérisme, dans des proportions inconnues chez Icsaulres peuples'. M. Pasliley termine ses recherches en ces termes : « En lin de compte aujourd'hui, comme avant l'enquête de 1853, le paupérisme, qu'il soit ou non la conséquence de notre loi des pauvres, pèse sur les régions agi icoles d'un poids beaucoup plus lourd que partout ailleurs. »

M. Pashlcy parcourt successivement tout l'ordre des faits par lesquels se trahit l'abaissement moral des populations, et partout il constate une démoralisation qui ne le cède point à celle des classes manufacturières, et qui offre un contraste frappant avec l'état moral des campagnes dans les autres pays de l'Europe. L'ignorance dans les comtés agricoles est supérieure à la moyenne générale de l'ignorance en Angleterre; et elle n'est point restreinte aux dernières classes, elle domine également dans les classes moyennes '.

Pour rivrognerie, les campagnes sont au même niveau que les villes; l'abrutissement est égal des deux côtés ^. Tandis que dans le reste de l'Europe, les campagnes ne comptent presque point de naissances illégitimes, en Angleterre elles s'y rencontrent en grand nombre, quoique dans une proportion moindre pour-

* Voir Pauperism, etc., p. 60 à 82.

- Patiperism, p. 88 et 89; 95 à 96.

'• Ibid., p. 99 à 106. — M. Hammond donne sur ce point des détails Irès-concIuants. Il affirme que la sensualité et Vivrognene dominent dans les mœurs des habitants de la campagne. V. Farm servants, p. 6 et suiv.

(anl que dans les villes ^ Chose non moins étrange et non moins significative, les cas d'aliénation mentale sont beaucoup plus nombreux dans les districts agricoles que dans les districts manufacturiers. C'est le contraire qui arrive dans les autres pays; et, tandis que la France ne compte, dans ses régions agricoles, qu'un aliéné pauvre sur trois mille sept cent cinquante-neuf habitants, l'Angleterre en compte un sur sept cent quarante '.

C'est sous l'impression de ces faits queM. Hammond, appréciant d'ensemble la condition morale des campagnes, affirme que la classe des valets de fermes et des travailleurs de l'agriculture, prise en masse, présente le plus triste tableau. c< C'est une expérience que nous avons faite à regret que, pour tout ce qui concerne les fins sérieuses et légitimes de l'existence humaine, il n'y a pas de classe aussi engourdie, aussi inerte, aussi indifférente aux intérêts de la vie, aussi généralement privée de toute intelligence des choses de la foi, et de toute espérance dans la vie future... Quand la presse nous représente cette classe comme une masse croupissante, livrée à l'ignorance et à l'abjection, et où toute vigueur du cœur et de l'âme a péri, nous ne pouvons qu'acquiescer tristement à ce jugement '. »

Un fait plus décisif encore que tous les autres, parce

* Pauperism, p. 120 à 124.

* Ibid., p. l26eH27.

'» Fann servants, p. 5. Voir, dans le niômosens, Simmons, The Working classes, chap. i.

138 DE LA lUCHESSE

qu'il est l'expression malériclle de la corruption d*une population, c'est le grand nombre desciimes qui se commettent dans les campagnes , en Angleterre. M. Pashley établit, par les cbiffres de la statistique judiciaire*, qu'à l'inverse de ce qu'on observe dans tous les autres pays, le nombre des crimes, commis dans les comtés agricoles de l'Angleterre, dépasse la proportion générale de la criminalité pour la population totale du pays, en telle sorte qu'en Angleterre, les classes agricoles fournissent au crime un contingent plus élevé quv les classes manufacturières \ Avant M. Pasbley, M. Kay avait signalé le même fait en ces termes : « Un fait remarquable, qui jette une singulière lumière sur les tristes effets de notre système moral, c'est que, nonobstant le nombre extraordinaire d'ouvriers entassés dans les villes manufacturières du Lancasbire, et nonobstant l'infamie des mœurs dont ces villes sont infectées, h cause de l'affluence des êtres dégradés que le besoin y fait arriver, soit des districis ruraux, soit de l'Irlande, la proportion annuelle des criminels à la population est beaucoup moins considérable dans les villes manufacturières du Lancasbire que dans grand nombre de nos comtés agricoles ^. » Un célèbre publiciste américain, ledocteur Brownson, en rapportant ces faits, y ajoute les réflexions suivantes : « Nous ne connaissons aucune autre contrée du monde civilisé, excepté peut-être la Suède protestante, dont on puisse dire, avec vérité, la

* Pauperism, p. 82 h 55.

- Social condilion, tome ï, p. 385.

même chose. Quand la population agricole d'un pavs surpasse, parla dépravation des mœiiirs, celle des villes, nous pouvons bien penser que cetle nation a rempli jusqu'au bord la coupe de ses iniquités, et qu'il faudrait un miracle de la puissance divine et de la grâce, égal à celui qui a opéré la résurrection de Lazare, pour la tirer de la tombe où elle se dissout dans la pourriture qui la ronge jusqu'à la moelle des os \ w

N'est-il pas vrai que, si la puissance et la richesse de l'Angleterre sont étonnantes, sa misèrene l'est pasmoins? N'est-il pas établi, parles témoignages les plus irrécusables, que M, Pashley avait toute raison d'affirmer qu'en Angleterre la misère marche du mêmepasque la richesse? et c'est ce contraste qui rend la misère plus poignante encore et plus dangereuse pour la société. De là, chez les hommes qui réfléchissent, des terreurs et des remords dont des paroles, comme celles-ci, donnent la mesure: « Nous voyons, de tous côtés, de magnifiques palais auxquels rien dans le monde ne peut se comparer. Les maisons de nos riches étalent un luxe plus grand qu'en aucun autre pays. Tous les climats sont mis à contribution pour les meubler et les orner. Les tapis moelleux, les riches et épais rideaux, les couches somptueuses, les lits de duvet, la vaisselle plate, les nombreux domestiques, les splendides équipages, tous ces objets si coûteux qui servent à la littérature, à la science, aux arts, et qui sont entassés dans les palais de l'Angleterre, ne sont que des

* Brownson's Quarterly RevietVj aprili858,p. 167.

140 hK LA lUrjlESSE

détails dans cet ensemble (lo rafliiiements el (l(^ magnificences qu'on n'avait jamais rêvés, etdonlon n'avait jamais approché dans tonte la splendeur des anciens empires. Mais regardez derrière tout cet étalage de luxe, que voyez-vous? Un peuple accablé de pauvreté et de souffrances. Pour alimenter toute celte vaine ostentation, nous avons dégradé les masses, el nous avons fait naître des maux d'une telle gravité, qu'à présent nous désespérons d'y trouver jamais un remède ^ »

La Reoue d'Edimbourg signale énergiquemenl le même mal, en rapportant les paroles du docteur Ghanning : « La condition des basses classes, au temps présent, est un sombre commentaire des institutions et de la civilisation de l'Angleterre. La multitude est tombée, dans ce pays, n un degré d'ignorance, de besoin et de misère, qui doh toucher tout cœur qui n'est point fait de pierre. Il est, dans le monde civilisé, peu de spectacles plus tristes que le contraste (ju'offre présentement la Grande-Bretagne, entre une richesse et un luxe sans bornes, el Tétat d'épuisement où sont réduits des milliers de pauvres gens, entassés dans des caves et des repaires sans air et sans lumière, en comparaison desquels le wigwam d'un Indien serait un palais. La misère, la famine et la brutale abjection, dans le voisinage et en présence de demeures somptueuses, toutes pleines de bruyante gaieté, (ont éblouissantes de pourpre et d'intarissables profusions, nous

* Social condition of the people, I, p. iô'i-'»:;').

choqiienl plus qu'aucune autro misère au monde. » Ce ne peut, pas être là, ajoute l'écrivain de la Revue d' Edimhoirrg^ l'état naturel d'une société. «Sous le gouvernement d'une providence sage etmiséricordieuse, l'extrême dégradation, l'immoralité et l'ignorance dans les basses classes, ne peuvent pas êti'e l'accompagnement inséparable de la moralité, de l'intelligence et de la richesse,^ dans les classes supérieures. Un pareil état de choses est destiné à se modifierde lui-même d'une façon ou d'une autre, soit par un changement graduel, soit par quelque bouleversement soudain \ »

Dans cette société oii, par le fait de l'homme, les biens et les maux sont si inégalement répartis, il arrive, par une juste dispensa tion de la Providence, que l'agitation, les ennuis et le poids d'un labeur sans frein et sans relâche, accablent les classes riches au moins autant que les pauvres. C'est un joug que tous portent également. Ce fait, avec ses causes, est signalé par un article de la lievue d'Edimbourg] cet article est d'autant plus significatif qu'il est écrit en vue d'atténuer les accusations dirigées contre l'ordre social de l'Angleterre, dans un remarquable ouvrage que nous citerons plus d'une fois : England as ?r/',^, parM. Johnston. Pour prouver que les classes inférieures n'ont pas plus à souffrir que les classes supérieures, l'auteur de cet article, dans lequel on reconnaît facilement la plume d'un des premiers économistes de l'Angleterre, nous révèle, en traits frap-

* Church and State éducation. July, 1850, p. 98.

Ml DE LA RICHESSE

panls, l'existence et les caractères de cette lièvre de l'industrialisme, qui est une des plus poignantes misères des sociétés dans lesquelles le renoncement chrétien a été remplacé par les instincts du paganisme. Ce passage est trop remarquable pour que nous ne le citions pas <3n entier.

« Les labeurs excessifs qu'exigent presque toutes les professions, les lutles pénibles qui sont la condition de l'existence, cette surexcitation de toutes les facultés des hommes obligés de courir la carrière de la vie, dans ce pays et dans ce lemps de fébrile ardeur, semblent à M. Johnston tout l'opposé de l'idée de progrès. Incontestablement, il y a de ce chef beaucoup à rabattre dans nos progrès, et c'est un mal grave; mais ce mal n'est en aucune façon borné aux classes inférieures. Xous tous, dans cette société, nous sommes contraints à un travail prématuré et en même temps trop rude et trop prolongé. Notre vie s'écoule tristement dans une continuelle précipitation. Notre existence, dans presque tous les rangs, n'est que froissement, lutte et rivalité. Si immense que soit devenu le champ du travail productif, il est encore trop étroit pour le nombre de ceux qui s'y pressent. Le mal n'est pas circonscrit au paysan ou à l'ouvrier, peut-être même n'est-ce pas sur eux qu'il pèse le plus durement. L'homme de loi, l'homme d'État, le savant, l'artiste, tous gémissent sous le joug. Tous ceux qui travaillent sont excédés de peine et de fatigue. Certains ont à faire plus qu'on ne peut faire sans sacrifier la joie, les agrémcnis et même les fins les plus élevées

de la vie. D'autres peuvent à peine trouver assez de travail pour gagner de quoi faire tenir ensemble l'âme et le corps. Personne ne sent plus profondément que nous tout ce qu'il y a de regrettable dans un tel état de choses, mais nous doutons que le mal aille croissant; nous savons qu'on fait beaucoup d'efforts pour en diminuer l'intensité , que des progrès ont déjà été accomplis dans ce sens, et que, tandis que le mal est senti et reconnu, on commence à comprendre de quel côté il faut chercher le remède... Tout progrès ultérieur dans la guérison de ce mal envahissant ne pourra être accompli que par un retour à des habitudes plus simples, et à plus de modération et de sagesse dans les désirs; par une meilleure entente du but de la vie, par une plus juste appréciation des éléments du véritable bonheur, par un développement plus énergique de la puissance de la volonté dans les individus, et un affranchissement croissant de l'aveugle tyrannie des nécessités de convention. Pour que notre travail devienne moins pénible et moins prolongé, il suffit que nous nous réduisions à une vie plus humble et que nous sachions nous contenter à moins de frais. Tous, sans distinction, il faut que nous achetions le repos par la frugalité, et que nous sachions trouver le bonheur dans une condition plus modeste et moins ambitieuse que celle à laquelle nos impatiences ont aspiré jusqu'aujourd'hui. C'est la seule monnaie au prix de laquelle nous puissions acquérir celte perle précieuse ^ » Qu'est-ce à dire, sinon qu'il faut rendre à

' Ediîiburfjh lieview, april 1851, p. 324 à 320.

144 DE LA lUGHESSE

l'Angleterre les vertus chrétiennes que l'orgueil des richesses lui a fait perdre, et retremper ses mœurs dans l'esprit de renoncement?

C'est cet orgueil des richesses qui entretient en Angleterre un autre mal, non moins profond et non moins fécond en misères : la séparation du riche et du pauvre, qui semblent, suivant l'expression d'un célèbre homme d'État, deux nations en uneseule^ Celte séparation est un fait nouveau dans l'histoire des sociétés chrétiennes, et il se Irouve attesté par les autorités les plus respectables et les plus diverses de caractère et de position politique. Torys et wighs s'accordent ici; les seconds, toutefois d'assez mauvaise grâce, et contraints par l'évidence. M. Johnston caractérise ce mal en ces termes : c( La séparation entre les riches et les pauvres, les haines de classe à classe, la mutuelle répulsion qu'elles éprouvent l'une pour l'aulre, nous menacent d'une révolution violente et prochaine; mais ce qui est particulièrement digne d'attention, c'est que, tandis que l'alarme sonne sans cesse aux oreilles de toutes les classes qui lisent, mois par mois, semaine par semaine, et même jour par jour, la société ne change en rien de procédé. La tendance à l'isolement des classes, qui naît des circonstances et des habitudes acquises, est trop prononcée pour être modifiée par les essais, les nouvelles, les journaux et les revues. On a fondé des institutions pour répandre par la lecture les connaissances

* Sybil OH les Deii.r SfUions, par M. tVIsr.ioli.

scientifiques et littéraires; on a créé des parcs pour l'agrément des classes inférieures; on a fondé des cercles où, pour l'amusement et le luxe, l'on trouve à bon marché quelque chose qui approche des cercles aristocratiques. Tous ces efforis restent infructueux... Ce qu'il nous faudrait, c'est une sincère et cordiale condescendance d'un côté, et de l'autre un dévouement également cordial, mais en même temps respectueux; mais, en cela, nous n'avons fait aucun progrès ^ » C'est à la vue de ce mal incurable que M. Alison s'écrie : a II y a, dans l'état présent de notre société, un mal grave et caché qui empoisonne toutes nos prospérités, et converlit en pommes de Sodome les fruits de notre industrie\ »

La Reçue crEdiinbourg^ opposant aux jugements sévères mais justes de M. Johnston les vues ordinaires du libéralisme, est néanmoins obligée de reconnaître le fait. Le mal existe, mais il n'est, suivant l'écrivain whig, que passager; il provient de ce que, des deux côtés, on n'a pas encore bien compris les conditions de l'existence nouvelle de la société. Désormais les hommes ne doivent plus compter que sur eux-mêmes. C'est l'expansion désordonnée de ce sentiment, légitime en luimême, qui cause le mal. « Un fier sentiment d'indépendance (self-dependance)y une ferme résolution de devoir tout son bien-être et tousses progrès à soi-même et à soi seul, une répulsion chagrine et méprisante

* Ku(jl(ind ns il is, édit. de Paris, 185! . p. 48. ' [/m/., p. 51.

If. 10

146 DK LA RirjIKSSE

pour toute assistance charitable ou toute direction venant d'en haut, se répandent rapidement et prennent souvent des formes que" nous devrions déplorer si le principe même n'en était d'un prix si inestimable'. » Attendez que ces sentiments se soient réglés, et la société réprendra son équilibre, par la seule force de l'esprit d'indépendance et la forte impulsion de l'intérêt propre. C'est donc à l'orgueil rationaliste et aux cupidités qu'il engendre que l'industrialisme anglais fait appel ; c'est en les contenant et en les modérant qu'il veut en faire sortir l'ordre social nouveau , qui doit l'emporter de si loin sur l'ordre social des peuples chrétiens. Aveugles! qui ne voient point que cet orgueil et ces cupidités, une fois légitimés en principe, ne souffriront plus de limites dans la pratique; et qu'il n'en peut résulter qu'une aggravation de ce mal de la séparation des classes, dont personne ne saurait nier la réalité. Tous les hommes dont l'industrialisme n'a point rétréci l'esprit et obscurci la vue aperçoivent le danger. Parmi les étrangers qui ont étudié l'état social de l'Angleterre, M. Léon Faucher, M. Lemire, M. Rendu, l'ont énergiquement caractérisé. Parmi les Anglais, nul ne l'a fait ressortir avec plus de force et avec une plus grande abondance de preuves que M. Pashley. Le chapitre XIV de son livre sur le paupérisme est rempli de faits qui témoignent du profond abandon où l'indiffé-

* Avril 1851, p. 534. — Sur le danger politique que présentent cejfi doctrines, voir les profondes remarques de M. de Tocqnevillc, de la Démocrnlieen Amérique, tome III, 2' partie, cliap. xx.

rence et trop souvent Tégoïsme intéressé des riches laisse les classes inférieures \ Ce spectacle arrache à l'âme élevée et généreuse de M. Pashley ce cri d'indignation : « La nature humaine a pu se montrer, dans notre âge et dans notre pays, aussi égoïste et aussi dénuée du sentiment chrétien que si nous étions encore au milieu des ténèbres morales du paganisme. Un poëte anglais, qui, au dix-neuvième siècle, suivrail les traces de Virgile ou de Dante, et placerait parmi les ombres coupables les hommes de son temps et de son pays, pourrait nous montrer beaucoup de propriétaires anglais partageant les tortures de cette foule de vieux Romains,

Qui divitiis soli incubuere rcpcrtis ^ec partem posuere suis, quse maxima turba est* ! »

Une des causes principales de l'abandon où vivent les classes inférieures en Angleterre et des misères sans nombre qui en sont la conséquence, est l'absence de toute action sérieuse du clergé anglican et des autres clergés hérétiques sur ces classes. On ne peut, dans nos

* Voir encore les faits rapportes dans le même ouvrage, p. 89 h 91 , et 247 h 252. Des renseignements analogues se trouvent dans un article du Quarterly Review: The charities and the poor of Londoîi, nM94. Septembre 1855, p. 4-40 a 448; et dans la Ficvuc d'Edimbourg, On sanitary reform, janv. 1850, p. 227 ot 228. Les conclusions de M. Hammondsont entièrement dans le même sens ; Voir Farms servants, p, 92. — Voir aussi, àmsh Revue d Edimbourg, Tarticle On Chiirch and Stale edueai/o;j. July, 1850, p. 97 et suiv.

148 DELARICHKSSE

pays catholiques, se faire aucune idée de rindifîérence et de l'ignorance où le clergé si bien doté de la protestante Angleterre laisse croupir le peuple. M. Kay accuse en termes énergiques l'incapacité du clergé anglican pour le service de la charité et de l'enseignement du pauvre. «Nous manquons, dit-il, d'un cierge qui se sente le courage d'entrer chaque jour sans dégoût dans les plus infimes repaires, avec qui le pauvre puisse converser sans embarras et sans crainte, à qui il puisse conlier sans difficulté ses peines, certain d'être compris et accueilli avec sympathie. La plus grande partie des pauvres de nos villes ne reçoivent jamais la visite des ministres de la religion, ou ils la reçoivent si rarement, que ce minisire n'entre chez eux que comme un étranger. Même quand le pauvre est visité par un ministre, c'est un homme qui, par le rang et le genre de vie, diffère si profondément du pauvre, que celui-ci sent d'instinct que ce ministre de l'Église ne pourra rien comprendre aux besoins et aux difficultés de sa vie. Le ministre est donc reçu avec l'embarras et la contrainte que la visite d'un riche et d'un grand cause toujours dans la demeure des pauvres et des petits. Ainsi les ouvriers du Lancashire ont coutume de dire : « En An- <i gleterre, il n'y a pas d'église pour les pauvres, il (( n'y en a que pour les riches '. »

Sur ce point encore tous les témoignages concordent. La Bévue d'Edimbourg établit pour la villje de Londres

* Social ccnditkm of ihepcople, I, p. 592.

une statistique du culte vraiment effrayante : « Les églises et les chapelles de la ville de Londres peuvent contenir six cent mille personnes, desquelles jamais plus de quatre cent mille ne se trouvent présentes au service divin à un moment donné. C'est donc tout au plus huit cent mille personnes qui assistent, qui fréquentent les églises. La population de Londres est de deux millions et un quart. 11 y aurait donc à Londres un million et demi d'hommes qui ne rendent à Dieu aucun culte public ^ »

Le Quarterly Review constate la même situation. Dans un article sur la charité et les pauvres de Londres, nous voyons l'ouvrier retenu le dimanche dans sa pauvre demeure par l'insuffisance des temples d'abord, puis par les soins de la famille, parla fatigue, par la paresse, et par la honte qu'il ressent de l'abjection de sa condition-. Et ce n'est pas Londres seulement qui souffre de ce mal, on peut dire qu'il est général en Angleterre, au moins parmi les ouvriers de l'industrie. « J'affirme, dit M. Kay, que, parmi les ouvriers du Lancashire, et en général parmi les ouvriers des grandes villes, il n'y en a pas un sur dix, — et je ne parle ici que d'après une longue expérience et de nombreuses investigations, — qu'il n'y en a pas un sur dix qui entre jamais dans une église , et bien moins encore qui assistent régulièrement à l'office \ »

* Church and State. July 1850, p. 99.

* Septembre, 1855, p. 445.

'• Social condition of ihc people, I, p. 416.

Les Ouvriers européens, de M. Leplay, confirment tous ces faits. Dans

150 DE LA lUCHESSR

Comme il n'y a que Tinfluence et le dévouement du prêtre et du religieux qui suffise à la tâche de l'enseignement du peuple, de l'absence de cette influence el de ce dévouement en Angleterre il résulte un abandon de l'enfance, qui est un des traits les plus marquants de la misère de ce pays, et qui doit être pour l'avenir un de ses plus vifs sujets d'alarme. La Revue d'Edimbourg caractérise le mal par les chiffres suivants , extraits du recensement de 1851 : « Il y avait, au temps du recensement, environ cinq millions d'enfants en âge de fréquenter les écoles, c'est-à-dire entre trois et quinze ans. De ces cinq millions, environ six cent mille étaient à l'ouvrage, deux millions étaient à l'école, et le reste, c'est-à-dire environ deux millions et un quart, n'étaient ni à l'école, ni à l'ouvrage ^ » C'est donc près de la moitié des enfants qui se trouvent, en Angleterre, livrés

les quatre monographies relatives aux ouvriers anglais, Tabsence d'éducation religieuse et de sentiments religieux est partout signalée. Voir les monog. XXU, XXIII, XXIV et XXV.

Les monographies des Ouvriers des deux mondes donnent les même» résultats. Voir n"' 6 et 8.

Un point qui résulte des faits rapportés dans ces monographies, et qui mérite d'être noté, c'est que fréquemment chez l'ouvrier anglais, l'absence de tout sentiment religieux s'allie avec une certaine distinction et une certaine instruction.

* Octobre 1855, p. 578. — 11 résulte d'un tableau présentant la condition des enfants aux différentes périodes, entre 5 et 15 ans, que de 7 à H ans il y a au moins un tiers des enfants qui ne sont ni à l'ouvrage, ni à l'école; passé 11 ans, il y en a toujours à peu près un quart dans la même situation {ibid., p. 384). Si l'on déduit de ces chiffres les enfants appartenant aux classes aisées, on sera épouvanté de voir combien le peuple, en Angleterre, reste en général étranger à toute instruction et à toute éducation .

DANS Li:S SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 151

à l'oisivelé, au vagabondage et à tous les vices qui en sont la conséquence. Et les enfants qui fréquentent l'école, quelle instruction et quelle éducation y reçoivent-ils? On le peut voir dans le détail que lord Ashley donnait à la Chambre des communes, en 1848 \ et par ceux que M. Rendu a recueillis à Londres quelques années plus tard\ On peut le demander encore à un écrivain qu'on n'accusera pas d'être porté à rabaisser son pays, à M. Porter, le plus célèbre statisticien de l'Angleterre^. c< Les enfants des classes indigentes en Angleterre, dit M. Rendu, se trouvent, je ne dirai pas hors la loi, mais hors des mœurs. » Autre chiffre non moins significatif ; les jeunes gens de quinze à vingt ans forment le dixième delà population de l'Angleterre, et c'est à eux que la statistique de la justice criminelle attribue le quart des crimes commis dans ce pays\ L'auteur du livre que nous avons déjà cité , sur la prostitution en Angleterre, voit dans cet abandon où les parents laissent leurs enfants durant leur premier âge la cause de l'extension effrayante que prend la prostitution dans le Royaume-Uni °.

Ce n'est pourtant point la connaissance et le sentiment du mal qui font défaut. Pour le décrire, nous avons fait appel n l'autorité des hommes les plus com-

* Ces détails sont résumés par M. Kay, I, p. 393 à 415.

5 Voir (le V Instruction prima're à Londres, par M. Rendu, particulièrement le chap. II. ^ Progress of the nation. London, 1847, p. 703 et 704.

* Edniburgk Review, april 1853, p. 4C5. ^ The greaiest of our social evils, p. 42.

pétenls; tous, quelles que fussent d'ailleurs leurs vues et leur position quant aux questions de la politique générale, ont répondu dans le même sens. Les particuliers aussi bien que les pouvoirs publics en comprennent également le danger. Les revues les plus autorisées sont remplies, sur ce sujet, d'articles qui témoignent hautement de l'intérêt que leurs auteurs et le public y prennent. Mais tous ces efforts restent la plupart du temps stériles, parce que la véritable charité fait défaut du côté des riches, en même temps que manque, du côté des pauvres, l'esprit de famille, avec la puissance des affections et le sentiment de ce que le père doit à ses enfants. Ajoutez que, dans bien des lieux, le mal a pris de telles proportions, qu'il faudrait, pouile vaincre, une force surhumaine que l'Angleterre protestante ne possède point \ Elle sent que cette force lui manque, et elle sent aussi que, sans elle, tous ses soins seront superflus , et que tous ses efforts iront se perdre dans le vide. Cette force, c'est l'esprit de renoncement, et cet esprit, trois siècles de protestantisme et un siècle d'industrialisme l'ont remplacé par un égoïsme orgueilleux etjaloux, auquel on donne les noms séduisants de selfdependance et de aelf-reliance.V esprit de charité, l'esprit de modération chrétienne, faute du renoncement qui est leur condition essentielle, ne sont plus, dans la bouche de ceux qui y font encore appel, que des mots retentissants et une vaine ostentation. Parfois, à la vue

* Voir le livre de M. Rendu, p. 48 elsuiv.

des miracles que l'esprilde renoncement accomplit dans les institutions catholiques, l'Angleterre semble se ressouvenir qu'elle aussi a connu cet esprit dans toute sa puissance, etil semble qu'elle soitprèsde retrouver le secret des merveilles que jadis elle accomplissait par lui \ Mais, le plus souvent, toutse borne à de nobles aveux et h de généreuses aspirations. A l'œuvre, les volontés affaiblies par l'abus prolongé des richesses rejettent le fardeau, trop lourd pour elles, de la véritable abnégation chrétienne.

Que sorlira-t-il de cet oubli si profond et déjà si ancien des lois essentielles de la vie morale ! En présence des grandeurs passées de l'Angleterre et del'éclat présent de ses richesses et de ses institutions politiques, noushésilonsà prononcer le mot qu'appelle invinciblement la situation. Un écrivain anglais fait remarquer, à propos de cet état de misère et de dégradation des classes inférieures de l'Angleterre, que la barbarie des peuples civilisés est sans comparaison plus profonde que la barbarie des peuples primitifs "\ Cette remarque est particulièrement vraie, en ce qui concerne l'Angleterre. Elle retourne, par l'abus de la civilisation, à la barbarie. Et, en effet, quel autre nom donner à la condition de ces populations, parmi lesquelles se trouve un grand nombre d'hommes

' M Rendu signale ce mouvement de retour vers les institutions catholiques; on en peut trouver Tindice dans diverses publications anglaises, et particulièrement dans un passage très-significatif de M. Kay, Social condition, etc., I, p. 420.

* Edi7ibur(jh lievietv, n° i83.Janv. 1850, p. 215 et suiv.

154 DE LA RICHESSE DANS LES SOCIÉTÉS CIlUÉilEiNNES. qui ont à peine une vague notion de Dieu, qui ne distinguent que très-imparfaitement le bien du mal, qui ne comprennent plus le respect dû à la vie humaine, n'ont plus d'entrailles même pour leurs enfants, leur donnent la mort en vue d'un misérable gain, ou les laissent croupir dans la plus honteuse ignorance et dans les vices les plus dégradants, en qui la mort même ne peut réveiller aucune idée sérieuse, qui ne connaissent plus le sentiment de la pudeur et ne se sentent d'attrait que pour les plus grossières jouissances de la matière? De tels hommes ne sont plus même des barbares, ce sont des sauvages, et les pires de tous les sauvages. Et quand une nation les porte en grand nombre dans son sein, elle peut s'attendre à tous lesdésordresetà toutes les calamités.

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