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netteté et d'autorité, par M. Ducpétiaux, dans le remarquable travail de ce consciencieux publiciste sur les budgets économiques des classes ouvrières en Belgique ^
* Dans le travail de M Duq)étiaux les classes ouvrières sont partagées eu trois catégories. La première comprend les indigents qui ont besoin des secours de la charité |)ub!iqiie pour joindre les deux bouts; la dcuxiîime, les ouvriers peu aisés, mais qui ne participent pas aux secours publics ; la troisième, les familles d'ouvriers aisés et tout à fait indépendants. Les deux premières catégories comprennent le plus grand nombre des familles. Leur situation est la pauvreté, ou du n»oins une très-grande gêne. Il n'y a d'aisance que pour la troisième catégorie, qui est la moins nombreuse. Pour les deux premières catégories, si Ton calcule les recettes réelles en les balaçant avec les dépenses qui constituent le nécessaire d un ménage d'ouvrier, on constate un déficit assez considérable.
Après avoir établi le budget d'une famille ouvrière de la commune de Caprijcke, dans la Flandre orientale, appartenant à la deuxième catégorie, la Commission provinciale de statistique conclut en ces termes : « Après avoir donne à ce travail tous les soins dont nous sommes capables, nous ne pouvons nous empêcher d'appeler l'attention sur les tristes résultats qu'il j)résente. Un ouvrier et si femme, assez robustes, assez diligents, assez intelligents, assez honnêtes, et assez dépourvus de grand appétit (car toutes ces choses sont de rigueur), pour mériter le rare avantage d'une occupation permanente, qui ont une fille de seize ans gagnant autant que sa mère, qui ont une autre fille de douze ans rapportant un gain égal au tiers de celui de sa sœur, qui n'ont que deux enfants en bas âge, qui ne .se permettent rien de superflu, qui n'ont aucune maladie, aucune infirmité auquelles les expose leur chétive nourriture, qui échappent aux dépenses qu'amène chaque naissance et chaque décès, ces pauvres gens voient clore leur budget, basé sur le prix moyen des denrées, avec un déficit égal b ce que leur coûtent les vêtements et le logis ! Et cette position est celle que les dix-neuf vingtièmes de notre population voient d'un œil d'envie. » (P. 52.)
Les éludes faites sur les familles ouvrières du Brabant, du llainaut et du pays de Liège, donnent des résultats moins affligeants, sans doute, mais bien loin d'être satisfaisants. Toujours on trouve que la pauvreté est la condition du plus grand nombre. Cette conclusion ressort évidemment,, pour la population agricole, des observations de M. le comte Arrivabene et
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La pauvreté impose à l'homme des privations constantes et souvent assez rudes, mais elle ne lui ôte ni la liberté, ni la dignité. Elle peut très-bien s'allier à une remarquable énergie morale, et, grâce à cette énergie, on voit souvent des populations pauvres, rendues ingénieuses par le besoin, se créer des ressources inattendues. La pauvreté n'exclut même pas les joies vraies de la vie, qui ont leur source dans les biens de l'âme bien plus que dans les avantages matériels. La misère, au contraire, dégrade à la fois l'homme moral et l'homme physique. Dans l'ordre matériel, ce n'est pas seulement la gêne et la privation, c'est le dénûment avec le dépérissement des forces, les maladies, la dégénérescence physique et la réduction de la vie, qui en sont les conséquences inévitables. Dans l'ordre moral, c'est le découragement , l'abandon de soi-même, l'indifférence aux choses qui peuvent élever l'âme, et trop souvent la dépravation et l'abrutissement. La misère est une maladie du corps social et une des plus pernicieuses dont il puisse être affecté. Elle est la conséquence naturelle et dernière de toute violation grave et persistante des lois sur lesquelles Dieu a établi l'ordre de la vie humaine. Toute société oii on la voit s'enraciner et étendre progressivement ses ravages est une société menacée de mort. Quelque éclat qu'elle puisse
de M. de Sélys-Longchamp. Pour les populations industrielles, dans les deux provinces les plus favorisées, Liège et le llainaut, les salaires sont plus élevés; mais, en somme, Tétai de gêne n'est pas moins la condition générale .
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avoir dans ses classes supérieures, la misère de ses classes inférieures lui creuse un abîme où tôt ou lard elle s'engloutira, s'il ne lui resle pas assez de forces morales pour triompher des vices qui sont les sources du mal.
C'est par la misère qu'a péri l'empire romain, qui fut, par ses classes privilégiées, le plus puissant et le plus brillant empire que le monde ait jamais vu. Si l'on considère où en sont venues de grandes nations chrétiennes, qui ont laissé s'éteindre en elles l'esprit du christianisme; si, à côté du luxe insolent qu'y étalent les hautes classes, on scrute la hideuse misère qui dévore les classes inférieures, on peut prédire hardiment qu'à moins que ces sociétés ne reviennent, par un effort héroïque, aux mœurs du christianisme, elles iront, par des voies différentes, il est vrai, mais non moins fatales, à la ruine où s'est anéanti le monde antique.
La pauvreté n'a point ces désastreuses conséquences. Elle fait souffrir les peuples; mais elle ne les épuise ni ne les tue. Elle les laisse capables des vertus qu'exige la vie sociale; elle leur laisse la vigueur nécessaire pour mettre à profit les circonstances qui leur permettront de s'élever à une condition matérielle meilleure; et, en tout cas, bien loin de leur ôter l'aptitude aux grandes choses, elle est souvent la source de l'abnégation et de l'énergie qui les accomplissent.
Si forte et si bien ordonnée que soit une société, il est difficile qu'elle soit absolument exempte de toute misère. L'infirmité de notre nature est telle, que les
écarts individuels, dont la misère est la suite, auront toujours dans le monde une place malheureusement trop grande. Mais tant que la misère n'est qu'individuelle, tant qu'elle ne devient pas l'état normal d'une portion considérable de la société, elle reste toujours sans doute un mal, mais elle n'est point, pour la société, ' un péril. Quand la misère affectera le caractère que nous lui voyons de nos jours dans.de grandes sociétés industrielles, quand elle envahira des classes entières, et quand ses envahissements seront continués, tellement que nul ne pourra dire s'ils s'arrêteront ni où ils s'arrêteront; alors la misère sera pour la société cette maladie mortelle, dont nous marquerons tout à l'heure les fatales conséquences; alors elle s'appellera d'un nom particulier, nom que les siècles catholiques ne connaissaient pas, et qui est né de la terreur dont l'Angleterre protestante s'est sentie saisie à la vue des conséquences sociales de ses défaillances religieuses; la misère s'appellera le paupérisme.
La misère procède de l'ordre moral, et, bien qu'elle ait d'inévitables effets dans l'ordre matériel et que ce soit par ces effets qu'elle se manifeste au premier abord, elle a ses causes et ses signes, autant, et plus même, dans l'ordre moral que dans l'ordre matériel. C'est une maladie de l'âme, et par cela elle participe, à la fois, à ce qu'il y a d'absolu, de permanent dans la vie morale de l'homme, et à ce qu'il y a de relatif et de variable dans ses affections. Il faut ici tenir compte d'abord des influences qui atteignent le fond même de l'àme et qui
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communiquent à la vie, dans ce qu'elle a d'essentiel et de plus élevé, des préoccupations et des affections diverses. Puis il faudra tenir compte encore des diversités qui se rencontrent en si grand nombre parmi les faits extérieurs et accessoires de l'existence humaine, et qui exercent, par les habitudes, une action considérable sur les joies et les peines de la vie, en tant que leur source peut être en ces choses extérieures et accessoires.
Il pourra sembler étrange à plusieurs qu'en traitant de la misère, au point de vue de la richesse des sociétés, nous pénétrionsjusqu'aux plus intimes profondeursde la vie morale de l'homme, et que nous allions toucher aux problèmes les plus élevés de sa destinée. Que l'on fasse attention à l'unité qui règne dans la vie humaine ; que Ton considère qu'en vertu de cette unité les richesses, avec tout l'ordre matériel, n'existent que pour l'ordre moral, qu'elles n'ont et ne peuvent avoir que dans cet ordre supérieur leur raison d'être ainsi que leur fin ; que l'on mesure sérieusement la portée de ces vérités, et l'on cessera de s'étonner que, dans la question du bien-être du grand nombre, nous soyons continuellement et invinciblement ramenés aux principes essentiels et premiers de la vie morale.
N'est-il pas évident, pour tout observateur attentif, que les privations matérielles auront, sur les individus et les sociétés, des effets tout différents, suivant que les hommes trouveront, dans les préoccupations et la joie du monde spirituel, des forces qui les rendront supé-
rieurs à ces privations, ou que, livrés aux sens, ils mettront dans les satisfactions matérielles toute leur ambition et toute leur activité. La plus grande misère de l'homme, celle de laquelle toutes les autres dérivent, sera toujours la séparation d'avec l'être qui est pour lui la source de toute vie, de toute force et de toute joie. La misère des époques où Dieu est oublié dépassera toujours de bien loin la misère des temps de foi et d'affection aux choses spirituelles. Cette remarque a été faite à propos du moyen âge. Dans ces temps, les ressources matérielles étaient parfois précaires et peu développées pour tout ce qui dépasse le nécessaire. La vie était rude et le labeur continu ; mais les hommes, soutenus et consolés par la foi, étaient moins misérables peut-être que ne le sont nos classes ouvrières, qui, avec moins de privations matérielles, ont aussi bien moins de cette force et de ces satisfactions intimes que l'homme puise dans la communication habituelle avec le monde supérieur. Nous avons là-dessus le témoignage de deux écrivains éminents, dont on ne récusera pas l'autorité quand il s'agit d'apprécier l'état social du moyen âge. a Les maux dont le monde se plaignait avec raison, dit M. de Montalembert, étaient tous physiques, tous matériels. Le corps, la propriété, la liberté matérielle, étaient exposés, blessés, foulés, plus qu'ils ne le sont aujourd'hui en certamspays, nous le voulons bien; mais l'âme, mais le cœur, mais la conscience étaient sains, purs, hors d'atteinte, libres de cette affreuse maladie intérieure qui les ronge de nos jours... Le malheur, la pauvreté, Top-
pression, qui ne sont pas plus extirpés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient alors, ne se dressaient pas devant l'homme, comme une affreuse fatalité dont il était l'innocente victime. Il en souffrait, mais il les comprenait; il en pouvait être écrasé, mais non pas désespéré; car il lui restait le ciel, et l'on n'avait encore intercepté aucune des voies qui conduisaient de la prison de son corps à la patrie de son âme\ »
En caractérisant les temps d'enfantement social et de lutte qui précédèrent le siècle de saint Louis, M. de Carné dit dans le même sens : « Alors la vie matérielle était dure et mal assurée : il suffisait du détournement d'une rivière pour isoler toute une province, de la querelle de deux châtelains pour la ravager. Les famines étaient fréquentes, les guerres plus fréquentes encore. Ces populations malheureuses, adossées aux fossés du manoir ou groupées près des tourelles du monastère, auraient succombé sous la disette et le servage, si l'imagination humaine, illuminée d'en haut, n'avait agrandi cet horizon désolé, et souvent transfiguré, par la vision des splendeurs du ciel, cette vie de pauvreté et de souffrances \ »
On a plus d'une fois signalé les traits particuliers qui rendent les classes pauvres des pays catholiques si différentes des classes pauvres de l'Angleterre. On a comparé l'aspect hideux, indécent et vraiment repoussant des mendiants anglais, avec la tenue relativement
* Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, introduclion.
* Eludes sur les fondateurs de Vunitc nationale, saint Louis, § \.
décente et l'apparence presque gaie des mendiants de l'Ilalie, de l'Espagne et du midi de la France \ La raison de cette différence est bien simple : les uns ont conservé, avec la foi et les pratiques du culte catholique, l'habitude des choses d'en haut; les autres, livrés parle protestantisme, sans défense et sans consolations, aux convoitises terrestres, avec plus de ressources peutêtre que les premiers, endurent plus de souffrances et subissent une dégration bien plus affligeante. Les premiers, la plupart du temps, ne sont que pauvres, les autres sont misérables, et le sont profondément. Aces pauvres résignés, dignes et souvent joyeux des pays catholiques, ôtez leur foi avec ses pompes populaires et ses sacrements consolateurs, faites-en des protestants, et vous verrez ce que deviendront leur gaieté et leur bonne mine.
La misère est encore un fait relatif, en ce que le sentiment de la privation sera fort différent, suivant l'état des mœurs et des habitudes de la société. Des privations qui nous paraissent extrêmes, à nous accoutumés à tous les raffinements d'une civilisation avancée, seront peu de chose chez des populations dont les mœurs sont restées primitives et chez lesquelles la richesse a fait pfeu de progrès. Dans les sociétés oii la pauvreté est générale, l'habitude de la privation endurcit les âmes contre la souffrance, et, loin de les abattre, accroît leur énergie. Mettez, au contraire, le dénûment en re-
* Cette remarque a éti» faite par M. Monlcgut, dans un article de la Revue des Deux Mondes^ année 1854, 2' série, tome VIII, p. 487.
<)0 DE LA RICHESSE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES, gard de la richesse, et le spectacle des jouissances, dont on se sent exclu par des obstacles insurmontables, aiguillonnera les convoitises; il fera parfois d'un besoin purement factice un tourment insupportable. C'est, en effet, un des caractères propres du paupérisme et une de ses sources les plus actives que, dans les sociétés livrées à l'industrialisme, les classes ouvrières, alors qu'elles manquent du nécessaire, aient sous les yeux le déploiement d'un luxe insultant pour leur misère.